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VIH, hépatites virales et thanatopraxie: les cadavres interdits

Jean-Yves Nau, mis à jour le 06.09.2017 à 14 h 08

Inquiets des risques de contaminations virales lors des soins de conservation des corps, les thanatopracteurs refusent d’appliquer un arrêté pris par la ministre de la Santé. Une initiative dénoncée par les associations de lutte contre le sida et les hépatites virales qui voit là une inacceptable discrimination. Que va faire la ministre?

MICHEL GANGNE / AFP

MICHEL GANGNE / AFP

«Christian est resté treize jours à l'institut médico-légal, dans un frigo à 2 degrés. Quand je l'ai vu dans cet état, j'ai eu des haut-le-cœur, je me tenais le nez... Quelle horreur! Cela a été très violent. Christian aimait prendre soin de lui. Pour moi, c'était une insulte qu'on lui faisait. On l'exposait au vu de tous, dans un état abominable

Fred Navarro avait perdu son compagnon, atteint du sida, en août 2010. En juillet, il confiait à France Info: son soulagement après qu'Agnès Buzyn, ministres des Solidarités et de la Santé, a signé un arrêté qui retirait les infections par le VIH et les virus B et C des hépatites de la liste des maladies concernées par l’interdiction de la pratique des soins funéraires. Les dispositions doivent entrer en vigueur le 1er janvier 2018. Restent, sur la liste, les orthopoxviroses, le choléra, la peste, le charbon ainsi que les fièvres hémorragiques virales graves et contagieuses.

Le texte publié au Journal officiel semblait marquer la fin d’une longue série de conflits, d’incompréhensions et de stigmatisations. En pratique, il levait certains des interdits qui prévalaient depuis trente ans concernant les soins de conservation des corps –soins de thanatopraxie– notamment par crainte de possibles contaminations virales accidentelles des thanatopracteurs.

Début de controverse

 

Comme on pouvait l’imaginer la publication de cet arrêté fut aussitôt saluée par les responsables des associations de lutte contre le sida et contre les hépatites qui dénonçaient jusqu’alors une mesure discriminatoire sans réelle justification sanitaire. «C’est une grande victoire dans la lutte contre la sérophobie et pour la dignité des personnes séropositives et de leurs proches», réagissait l’association Aides sur Twitter. «Un rappel que nos luttes paient», soulignait Act-Up Paris, qui disait toutefois vouloir rester vigilant «quant à son application par les thanatopracteurs, dont une partie est très réticente face à la fin de cette discrimination».

Or, aujourd’hui, rien ne va plus. Le Syndicat des thanatopracteurs (SPTIS) vient de lancer une pétition et s’oppose aux soins de conservation pour les défunts porteurs du VIH ou des virus des hépatites virales. Vingt associations militantes dénoncent cette opposition dans une lettre ouverte à Cedric Ivanès, président de ce syndicat. C’est là une polémique inédite qui place la ministre de la Santé dans une situation difficile. Comment a-t-on pu en arriver alors même que la solution avait été trouvée au terme de nombreuses rencontres et négociations avec les différentes parties concernées?

Les interdits concernant la pratique de la thanatopraxie sur les corps de personnes infectées par les virus du sida et des hépatites l’étaient en application de deux textes officiels datant de 1986 et du 20 juillet 1998. Les rapides progrès dans la thérapeutique médicamenteuse de l’infection par le VIH puis dans celle de l’infection par le virus de l’hépatite C (VHC) associés à ceux de la prévention contre le virus de l’hépatite B (VHB) devaient progressivement modifier la donne.

Différentes associations (Act UpAidesÉlus locaux contre le sidaUNALSSidactionSOS hépatites) de même que le Conseil national du sida réclamaient alors une levée des interdictions justifiées en 2009 par un avis du Haut conseil de la santé publique (HSCP):

«Dans un contexte où le risque d’accidents d’exposition lié au sang et aux liquides biologiques n’est pas négligeable (drainage veineux, évacuation des liquides et des gaz), la thanatopraxie, contrairement à des pratiques réalisées en milieu médical, ne permet pas aujourd’hui de respecter les règles d’hygiène universelles.»

Des centaines de milliers d'actes par an

 

Du point de vue de la santé publique, les questions soulevées ne peuvent être sous-estimée. Outre les cas connus, on estime ainsi qu’environ 90.000, 155.000 et 29.000 personnes sont aujourd’hui en France des porteurs chroniques méconnus respectivement du VHC, du VHB et du VIH. Pour autant, l’analyse des risques par les autorités sanitaires devait évoluer.

En janvier 2012, la Direction générale de la santé estimait ainsi qu’il était possible d’autoriser les actes de conservation des corps des personnes atteintes de certaines pathologies infectieuses (comme l’infection à VIH) à condition de mieux encadrer ces pratiques et de développer les règles d’hygiène et de précaution universelles.

Un an plus tard, le Haut Conseil de la santé publique levait ses oppositions. Cette institution se disait finalement «favorable sous conditions» aux soins de thanatopraxie pour les personnes décédées et que l’on savait infectées par les virus du sida et/ou des hépatites B et C. Le HSCP publiait alors un avis très détailléassorti d’un rapport situant l’importance du sujet.

«La pratique de soins de conservation est en augmentation: 200.000 actes environ par an en France. Ils sont réalisés par environ 1.000 thanatopracteurs en exercice, dont près de la moitié sont des professionnels indépendants, ne bénéficiant donc pas d’un suivi en médecine du travail. Il n’existe toutefois pas de statistique nationale fiable sur le nombre de thanatopracteurs et le nombre réel d’actes réalisés. [...]

Parmi les divers pays dont les conditions de réalisation des actes de thanatopraxie ont pu être examinées, il faut souligner que seule la France autorise la réalisation de soins de thanatopraxie dans des milieux non spécifiquement dédiés et adaptés à cette activité.» 

Le HCSP préconisait notamment que «les actes soient réalisés exclusivement dans des locaux dédiés, spécifiques, et dans des conditions qui permettent de réduire les risques». Il recommandait également la vaccination contre le virus de l’hépatite B soit systématique pour tous les thanatopracteurs (avec contrôle de leur immunisation vis à vis de ce virus) et qu’un suivi médical soit réalisé pour tous les thanatopracteurs, salariés ou indépendants.

La pétition de la discorde

 

Or, voici que tout aujourd’hui est remis en question avec la pétition lancée le 21 août dernier par le Syndicat des thanatopracteurs. Une pétition adressée à Agnès Buzyn et relayée par la profession s’opposant aux soins de conservation pour les défunts porteurs du VIH ou des virus des hépatites virales.

«Les soins de conservation sont un procédé invasif, où le risque de piqûre ou coupure est réel, malgré le port des équipements de protection individuelle recommandés. Nous, thanatopracteurs, acceptons de pratiquer des toilettes mortuaires, un acte qui est identique au soin, à l’exception des actes invasifs de conservation (sutures et incisions) et qui permet de se recueillir dans les mêmes circonstances auprès du défunt.

L’OMS souligne la recrudescence des taux d’infection associée aux soins sur les vingt dernières années, ce qui pose des difficultés majeures pour la médecine moderne. Comme le stipule l’OMS dans son rapport, “l’exposition percutanée survient en cas d’utilisation d’objets piquants ou tranchants contaminés’’, ce qui nous concerne puisque nous utilisons ce type de d’instruments.» 

Pour les thanatopracteurs, «travailler sur des personnes décédées dont la prolifération des bactéries est déjà considérable, c’est refuser de mettre davantage leur vie ainsi que celle de leur proche en danger pour des défunts alors même que d’autres solutions existent pour permettre aux familles de faire leur travail de deuil sans faire preuve de discrimination».

Contre-vérités?

 

En retour, la lettre ouverte de vingt associations militantes (1) au président du Syndicat des thanatopracteurs dénonce «une série de mensonges, contre-vérités et de stigmatisations».

«Vous dévoyez un rapport de l’OMS qui alerte sur la hausse des contaminations liées aux soins médicaux, et qui parle de la protection des patients, alors même que l’OMS autorise la pratique des autopsies à condition de respecter les précautions universelles préconisées.

Vous expliquez que s’il n’a à ce jour jamais été fait mention d’un cas de transmission du VIH à un professionnel des soins funéraires, c’est grâce à l’interdiction de soins. C’est évidemment faux. Nous savons que près de 25.000 personnes vivent avec le VIH sans le savoir en France, et il est donc absolument certain, comme le mentionnent certains signataires de votre pétition, que des soins funéraires ont été pratiqués sur des défunts porteurs du VIH sans que vous le sachiez et surtout, sans que ces personnes en aient même eu conscience de leur vivant. De plus, il est scientifiquement prouvé aujourd’hui qu’une personne ayant connaissance de sa séropositivité aujourd’hui et étant sous traitement antirétroviral a une charge virale indétectable dans le sang et ne transmet pas le VIH. 


Force est de constater que cette pétition, dans la lignée de vos déclarations publiques, n’a pour objet que d’entretenir des représentations erronées et stigmatisantes sur les personnes vivant avec le VIH ou une hépatite virale, et de refuser de garantir les précautions universelles à la pratique des soins de conservation pour tous les défunts, telles qu’elles ont clairement été définies par l’arrêté entourant notamment la réalisation des soins funéraires à domicile.»

Nous en sommes là, aujourd’hui, de cet affrontement sans précédent. Les thanatopracteurs menacent d’avoir recours à leur «droit de retrait». Les associations rétorquent que la pratique de soins de conservation sur un défunt porteur du VIH ou d’une hépatite ne présente manifestement aucun «motif raisonnable de penser qu’elle présente un danger grave et imminent». La ministre de la Santé parviendra-t-elle, d’ici la fin de l’année, à trouver une solution apaisée? Il faut l’espérer. Car que vaudrait son arrêté s’il ne devait, en pratique, ne pas être appliqué?

1 — Act Up-Paris, Act Up Sud-Ouest, Actif Santé, Actions Traitements, AIDES, ARCAT, ASUD, CiGales, Le Collectif Hépatites Virales (CHV), Le Collectif TRT-5, Dessine-moi un mouton, Elus Locaux Contre le Sida, Envie, Nova Dona, Sida Info Service, Sidaction, Sol En Si, SOS Hépatites, SOS homophobie,Transhépate Retourner à l'article

Jean-Yves Nau
Jean-Yves Nau (802 articles)
Journaliste
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