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Donald Trump redonne une actualité et un sens à «la bataille des sexes»

Yannick Cochennec, mis à jour le 02.09.2017 à 15 h 08

Ce fameux match de tennis de 1973, dont Hollywood a tiré un film attendu dans les salles cet automne, opposa un ancien vainqueur de Wimbledon, Bobby Riggs, et la meilleure joueuse du moment, Billie Jean King. Il n'est pas sans rappeler quarante ans plus tard l'opposition entre Hillary Clinton et Donald Trump.

Emma Stone et Steve Carell dans le film «Battle of the sexes» I DR

Emma Stone et Steve Carell dans le film «Battle of the sexes» I DR

C’est l’un des films les plus attendus de la rentrée aux États-Unis où il sortira le 22 septembre avant d’être visible sur les écrans français à partir du 22 novembre. Présenté en première mondiale dans quelques jours au Festival international de Toronto, Battle of the Sexes (la bataille des sexes), des metteurs en scène Valerie Faris et Jonathan Dayton, auteurs du très remarqué Little Miss Sunshine, s’appuie sur un scénario signé par Simon Beaufoy, oscarisé pour Slumdog millionaire, et bénéficie de la présence d’Emma Stone dans le rôle titre.

L’actrice la mieux payée de Hollywood après son Oscar décroché en 2017 pour La La Land y incarne Billie Jean King, l’ancienne n°1 mondiale du tennis, à travers son combat pour l’égalité dans le sport et plus généralement dans la société.

L'expression «Battle of the sexes» désignait le match ayant opposé Billie Jean King, 29 ans, à Bobby Riggs, 55 ans, à l’Astrodome de Houston le 20 septembre 1973. Cette rencontre-défi avait mis face-à-face la meilleure joueuse de l’époque –King venait de remporter son cinquième tournoi de Wimbledon– et un ancien vainqueur à Wimbledon en 1939 et aux Internationaux des États-Unis en 1939 et 1940.

«Je vais battre le porte-drapeau du mouvement de libération de la femme»

L’idée de ce «duel au sommet» était née au printemps, en mai 1973, quand l’Australienne Margaret Court avait accepté une première provocation du même Bobby Riggs en l’affrontant dans une station balnéaire, près de San Diego, devant les caméras de CBS. Celle qui avait réussi le Grand Chelem en 1970 n’avait pas fait le poids. Elle s’était inclinée 6/2, 6/1 devant Riggs le fanfaron qui avait alors plastronné au micro à l’issue de ce qui a été appelé «the mother’s days massacre» –ce match à sens unique avait eu lieu le jour de la fête des mères:

«Maintenant, je vais rencontrer Billie Jean King. Je vais battre le porte-drapeau du mouvement de libération de la femme et je la dominerai comme un vieil homme qui a déjà un pied dans la tombe

Féministe et militante de la parité –elle venait d’obtenir l’égalité des prix dès l’US Open 1973 alors qu’il faudra attendre 2007 pour la voir appliquée à Wimbledon– Billie Jean King n’avait pas d’autre choix que de relever le gant. L’enjeu fut vite fixé dès le 11 juillet: 100.000 dollars au vainqueur au terme d’une rencontre au meilleur des cinq sets sur une surface très rapide avec une retransmission sur ABC.

«À partir de ce 11 juillet et jusqu’à ce 20 septembre, ma vie devint un immense cirque», raconta Billie Jean King dans un livre de souvenirs.

Le film est le récit de ce «cirque» avec le clown Riggs (interprété par Steve Carell) dans ses œuvres et ses outrances –«the king of male chauvinist pigs» comme il s’autoproclamait– et avec la championne prise au piège de ses responsabilités et de ses conflits intérieurs -elle était mariée, mais vivait parallèlement sa passion pour une femme, Marilyn Barnett.

La victoire de Billie Jean King en trois sets (6-4, 6-3, 6-3) devant 90 millions de téléspectateurs américains et dans une furie médiatique inédite renversa des barrières et dégagea davantage la voie du Title IX, l'amendement voté en 1972 aux États-Unis qui interdisait toute discrimination sur la base du sexe dans les programmes d'éducation soutenus par l’état. 1973 correspondait aussi à la reconnaissance constitutionnelle par la Cour Suprême du droit à l’avortement aux États-Unis. Et si le tennis est devenu et reste solidement le sport professionnel n°1 pour les femmes, il le doit incontestablement, en partie, à cette soirée texane qui a donné un élan décisif au futur circuit féminin.

«Pendant le match, je t’interdis de me parler et je t’interdis de me toucher»

À l’heure où l’US Open se déroule au Billie Jean King National Tennis Center à New York, le rappel de ce moment de bravoure, à travers le cinéma, dans un pays rattrapé aujourd’hui par quelques-uns de ses vieux démons tombe presque à pic. Au passage, rappelons que le court central s’y nomme aussi Arthur Ashe Stadium en hommage à Arthur Ashe, premier champion noir de l’US Open en 1968, combattant de toutes les ségrégations, notamment en Afrique du Sud au temps de l’apartheid. Sa statue trône depuis 1995, non loin de Charlottesville, à Richmond, en Virginie après des semaines de polémiques au moment de son érection à côté de  héros confédérés et alors que Tim Kaine, futur colistier de Hillary Clinton, faisait partie du conseil municipal de Richmond.

Et il existe plus qu’une analogie entre le King/Riggs de 1973 et le choc Clinton/Trump de 2016 si l’on reprend les mots de Billie Jean King à l’adresse de Bobby Riggs à la veille de son match d’il y a quarante-quatre ans: «Pendant le match, je t’interdis de me parler et je t’interdis de me toucher

En effet, avec le temps, cette phrase résonne en écho au débat télévisé entre Hillary Clinton et Donald Trump que la candidate démocrate relate dans son livre à venir en évoquant notamment le malaise qu’elle a éprouvé en voyant tourner son adversaire autour d’elle comme un prédateur face à sa proie. Un moment au cours duquel elle a dû arbitrer entre la raison et la passion ainsi qu’elle l’explique dans un extrait rendu public.

Il est probable que Riggs était aussi «creep» (louche, sale type) que Trump pour reprendre le mot de Hillary Clinton. Assoiffés de provocation et de notoriété, Trump et Riggs se ressemblent indéniablement en prenant un plaisir presque malsain à abaisser les femmes lorsqu’elles se dressent face à eux et à leur virilité. Dans une interview à Out Magazine, Emma Stone a d’ailleurs confié avoir été troublée par le parallélisme des situations:

«Nous avons commencé à tourner au printemps 2016 et il y avait alors beaucoup d’espoir (lors de la campagne électorale), mais il était intéressant de voir ce type –narcissique, tourné vers lui-même, toujours en train de brouiller les cartes– contre cette femme incroyable, si qualifiée, au moment où je jouais Billie Jean face à Steve (Carell) dans la peau de Bobby Riggs

«Quand je jouais, il y avait déjà des lesbiennes, mais maintenant elles sont partout»

La «bataille des sexes» était aussi, mais c’était un non dit, un combat en filigrane pour les droits LGBT avant que Billie Jean King ne prenne résolument la tête de la cause après avoir été forcée à faire son «coming out» en étant traînée en justice par Marilyn Barnett. Tandis que Donald Trump veut interdire l’accès de l’armée aux personnes transgenres, il n'est pas inutile non plus de se remémorer qu’il y a exactement quarante ans, l’US Open accueillait Renee Richards, anciennement Richard Raskind, dans le tableau féminin après qu’elle eût conquis ce droit devant les tribunaux en ayant le soutien de King.

Par un drôle de pied de nez du destin, Margaret Court, rivale de Billie Jean King –elles ont joué l’une des plus grandes finales de l’histoire du Wimbledon en 1970– et qui avait donc perdu contre Bobby Riggs en 1973, a défrayé la chronique ce printemps en décrivant les transgenres comme une «invention du diable et d’Hitler», ou en comparant le mariage gay à la politique de propagande du régime nazi…

«Les lesbiennes sont nombreuses dans le tennis, avait-elle ajouté. Quand je jouais, il y en avait déjà, mais maintenant elles sont partout.»

Personne pieuse et fidèle à l’église le dimanche quand elle était une championne, Margaret Court, qui demeure la joueuse la plus titrée en simple (24 titres du Grand Chelem contre 23 pour Serena Williams) et dont le personnage est intégré au film, n’avait, en réalité, pas grand-chose à faire du combat féministe de sa bonne copine Billie Jean et ce désintérêt l’avait probablement handicapée face à Bobby Riggs. Elle y avait vu une simple opportunité financière –un cachet de 10 000 dollars. Aurait-elle gagné ce jour-là que la face du tennis féminin en aurait été probablement légèrement modifiée… 

Yannick Cochennec
Yannick Cochennec (564 articles)
Journaliste