France

Verra-t-on un jour un chat à l'Elysée?

Daphnée Leportois, mis à jour le 31.08.2017 à 9 h 34

Un chat à l’Élysée, ça ne renvoie pas le bon symbole.

Emmanuel Macron et son chien Nemo I ALAIN JOCARD / POOL / AFP II  Chat triste | Robert Tortorelli via Flickr CC License by

Emmanuel Macron et son chien Nemo I ALAIN JOCARD / POOL / AFP II Chat triste | Robert Tortorelli via Flickr CC License by

Des dizaines de milliers d’animaux domestiques sont abandonnés pendant les vacances d’été. Mais, heureusement, à la rentrée, Jupiter est là, montrant l’exemple et adoptant présidentiellement un chien issu d’un refuge de la SPA. Depuis lundi 28 août, Nemo, mâle de 2 ans croisé griffon et labrador noir, est donc le nouvel occupant à quatre pattes de l’Élysée.

«Il aurait pu acheter un chat, donc oui, on peut dire qu’il y a derrière le symbole de Nemo un désir du président Macron de se revendiquer des coutumes présidentielles françaises», glissait à L’Obs le conseiller en communication Jean-Luc Mano.

Emmanuel Macron n’est pas le seul président à avoir accueilli un compagnon canin en sa demeure présidentielle –pour preuve, les diaporamas de chiens présidentiels qui pullulent sur le web. Et Nemo a beau ne pas être pure race, ce n’est pas n’importe quel chien: avec sa sympathique silhouette de labrador aux poils noirs, il a des frétillements de queue résolument mitterrandiens. Tout ça alors que les Français préfèrent les chats, et pas seulement leurs variantes lol sur internet.

C’est un fait (et pas seulement une affirmation d’une «fille à chat»). Les chiffres sont là pour le prouver. Une enquête Ipsos, réalisée en février 2017 pour SantéVet, société d’assurance santé animale, faisait écho de cette domination des matous dans le cœur des citoyens: plus de 8 millions de foyers (28%) hébergent ainsi au moins un chat, contre 6 millions (21%) pour le soi-disant «meilleur ami de l’homme». En valeur absolue, l’écart est encore plus important. Il y aurait en France 13,5 millions de chats contre 7,3 millions de chiens. Pourquoi le huitième président de la Ve République a-t-il alors fait fi de ces chiffres et n’a-t-il pas ouvert les portes du palais présidentiel à l’espèce féline?

On l’a dit, pour s’inscrire dans une longue tradition –et peut-être aussi pour faire un (nouvel) appel du pied au peuple de droite, puisque, comme nous vous le révélions en avril, les amateurs de chats sont plus à gauche que les amateurs de chiens. Pourquoi alors la discrimination des jolis minets à l’Élysée est-elle devenue la coutume? Et ce, alors que tout le monde se réclame gaulliste et que De Gaulle lui-même avait possédé un chartreux, domicilié toutefois à Colombey-les-Deux-Églises. Tout simplement parce que le chien et le chat ne renvoient pas tout à fait la même image.

 «Lubrifiant social»

Comme le souligne Véronique Servais, chargée de cours en anthropologie de la communication à l’Institut des sciences humaines et sociales de l’université de Liège, en Belgique, «les animaux et plus particulièrement les chiens ont un effet de facilitation sociale: quelqu’un vu en présence d’un chien, même sur une photo, sera perçu comme plus positivement que sans». Si vous avez déjà promené un chien dans votre vie, vous aurez déjà constaté que sa présence permet de briser la glace: beaucoup de personnes vous auront adressé la parole, auront demandé l’âge du chien. «C’est un lubrifiant social.»

Un constat appuyé par Sergio Dalla Bernardina, professeur d’ethnologie à l’université de Bretagne occidentale, à Brest, qui tient le blog L’animal comme prétexte:

«Quand on s’occupe d’un animal de façon désintéressée et qu’on le montre, cela suscite de la tendresse et de la sympathie.»

En gros, avec un chien à vos côtés, vous êtes perçu comme quelqu’un de sensible, d’humain. Certes, si le chien montre les crocs, le signal ne sera pas le même. Mieux vaut qu’il ne fasse pas trop Cerbère. Mais, de manière générale, le chien permet de faire société. Sans compter qu’il peut être au service de l’homme, du chien guide d’aveugle ou d'assistance au chien héroïque des forces de l’ordre. Un bon atout dans la manche présidentielle.

«Le chien, avec sa sociabilité extravertie, est plus perçu du côté du masculin, de l’action, tandis que le chat, avec sa sociabilité plus subtile, dans la distance et le regard, est du côté du féminin, de l’intérieur»

Véronique Servais, chargée de cours en anthropologie de la communication

«Le chien porte des valeurs de loyauté et de fidélité, tout un imaginaire qui fait les affaires des hommes politiques», résume Christophe Blanchard, maître de conférences en sciences de l’éducation à l’université Paris 13/Nord et maître-chien. Tandis que le chat a beau avoir envahi le web avec sa mignonnitude, il conserve toujours un halo plus sournois.

Bonne gouvernance

En cause, «le poids historique de l’imaginaire collectif», pointe Sergio Dalla Bernardina, également auteur de l’ouvrage L’éloquence des bêtes: quand l’homme parle des animaux (Éd. Métailié, 2006). L’image du couple maître et chien convoque des images lointaines et bien ancrées dans notre culture, celle du «châtelain qui protège les champs et les récoltes à l’époque féodale et se débarrasse, à l’aide de son chien, des nuisibles», celle du «souverain qui fait irruption dans la forêt et pousse ses limiers pour y mettre de l’ordre, venant ainsi fixer la frontière entre le domestique et le sauvage, le chien faisant ici office de médiateur» ou encore celle de «la triade berger-chien-troupeau, qui, selon l’ethnologue André-Georges Haudricourt, a influencé la notion occidentale de bonne gouvernance».

Le chat, en revanche, est perçu comme «une espèce démoniaque» dans la mythologie, poursuit Sergio Dalla Bernardina. Il y a bien sûr la sorcière et son chat noir. Mais, avant cela, le démon lui-même:

«Quand le diable s’incarnait au Moyen Âge, il le faisait certes en bouc mais aussi en chat.»

Bien sûr, tout le monde ne se signe pas après avoir aperçu un chat noir. Mais les stéréotypes ont la vie dure: ces petites bêtes au noir pelage sont parmi les plus abandonnées (également en raison de leur fourrure peu photogénique sur les selfies). «Lucifer est un monstre, Lucifer est méchant», alertait la petite souris Jaq dans le Cendrillon  de Disney. Quel chef d’État aurait envie d’associer ces relents un peu douteux à la fonction présidentielle?

Quand le chat accède aux portes du pouvoir, c’est donc souvent pour son aspect pratique, celui de chasseur de souris, à l’instar de la dizaine de chats de Richelieu, liste la maîtresse de conférences en sémiotique à l’université Paris-Sorbonne Astrid Guillaume, du «Chasseur de souris en chef» du ministère des Affaires étrangères du Royaume-Uni ou des chats officiant au 10 Downing Street, auxquels est conféré le titre de «Souricier en chef du Cabinet» –ce qui ne manque pas de susciter la jalousie des députés, le Parlement étant envahi par les rongeurs.

Virilité

 

Quand il n’est pas accusé de sournoiserie, le chat rappelle la douceur et la féminité. «Le chien, avec sa sociabilité extravertie, est plus perçu du côté du masculin, de l’action, tandis que le chat, avec sa sociabilité plus subtile, dans la distance et le regard, est du côté du féminin, de l’intérieur», précise Véronique Servais. Et c’est vrai que le chien va aller courir derrière une balle ou un bâton tandis que le chat, quand il est cantonné à l’intérieur du domicile, a un aspect plus cocooning, dont les ronronnements, et leur effet berceuse, sont la traduction auditive. La preuve: Marine Le Pen a essayé d’édulcorer son image et celle de son parti à grands renforts de photos câlines avec un chat. Mais la tendresse n’est pas considérée comme un signe de pouvoir. Il convient de rester viril une fois sur le trône. D’où, outre-Manche, les corgis qui ont longtemps entouré la reine Elizabeth.

«Un chat ne se serait pas prêté à des séances photo dans le jardin de l’Élysée, qui plus est s’il avait été adopté»

Astrid Guillaume, maîtresse de conférences en sémiotique

Sans compter que «l’amour pour les chats est traditionnellement associé aux artistes, aux intellectuels, aux hommes d’intérieur», relève Sergio Dalla Bernardina. Une association qui est accentuée par la présence de plus en plus citadine des chats, renchérit Christophe Blanchard:

«Les possesseurs de chat n’appartiennent pas aux mêmes catégories socio-professionnelles que les possesseurs de chien. Ils sont plus urbains, ne serait-ce parce qu’il est plus facile de gérer un chat qu’un chien en ville.»

Si, ajoute Sergio Dalla Bernardina en plaisantant, «on ne confierait pas une présidence de la République à Charles Baudelaire», le fait que la présidence s’accompagne d’un chien permet surtout de communiquer avec l’électorat populaire. Qui plus est avec ce vrai-faux labrador, «le bon chien de famille», comme le synthétise Véronique Servais. Pas plus mal pour que l’image de la République en Marche ne soit pas uniquement celle des CSP+, comme à l’Assemblée.

Marcher au pas

Outre ce côté bonhomme que le président s’offre avec un gentil toutou plutôt que celui d’un hypocrite (qui consent aux caresses pour accéder aux croquettes) ou d’un intellectuel méprisant et coupé du peuple aux côtés d’un matou, il ne faut pas oublier que le chien permet de montrer qui est le maître, insiste Christophe Blanchard, également auteur de l’ouvrage Les maîtres expliqués à leurs chiens -Essai de sociologie canine (La Découverte, 2014).

«On peut être maître-chien, on est difficilement maître-chat. Le possesseur d’un chien en est le maître tandis qu’un chat n’en fait qu’à sa tête.»

Les exemples de chats qui répondent aux ordres «assis», «couché», «donne la patte» ne sont en effet pas légion… Or, Jupiter et les autres présidents avant lui ne doivent pas se faire dominer par l’animal qu’ils autorisent à franchir le seuil de l’Élysée. «Avec un chien, le président se positionne comme le patron et tout le monde doit marcher au pas.»

Et c’est un avantage considérable pour la mise en scène, fait remarquer Astrid Guillaume. «Un chat ne se serait pas prêté à des séances photo dans le jardin de l’Élysée, qui plus est s’il avait été adopté. Il aurait fallu prendre rendez-vous avec les photographes pour faire un reportage sur le chat et peut-être aurait-il fallu aller le chercher sous un meuble. C’est plus difficile à orchestrer en termes de communication.» Et, surtout, c’est le chat qui devient le centre de l’attention, comme Choupette Lagerfeld. Si la chatte a été filmée et photographiée pour une publicité Opel, le making-of montre bien son air effrayé.

Finalement, si les présidents ont toujours opté pour des chiens, c’est parce qu’il est plus aisé de communiquer par leur biais. «Le chien va suivre le président partout et sera là pour apporter une touche d’humanité à des événements officiels, ponctue Astrid Guillaume. Tandis que même le chat le plus social se carapatera face à la foule de personnes qui suivent le président. Celui qui arrivera à faire entrer un chat à l’Élysée, ce sera le sien et sûrement un siamois ou un oriental, un chat moins casanier, qui aura l’habitude de marcher en laisse, et d’avoir en quelque sorte une vie de chien.»

Daphnée Leportois
Daphnée Leportois (46 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux.
> Paramétrer > J'accepte