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«Il y a eu deux moments de ma vie où j’ai pensé que j’étais devenu adulte. Avec le Rana Plaza et au Mali»

Victoire Faure, mis à jour le 30.08.2017 à 16 h 50

Priyonto a 26 ans et déjà plus d’une vie. Il est né au Bangladesh, a connu la guerre au Mali et la vie étudiante à Paris. Priyonto, c’est la persévérance. Il met tout en oeuvre pour poursuivre son rêve: devenir cinéaste. En partenariat avec France Inter.

Tout l’été, Slate noue un partenariat avec «À ton âge», sur France Inter. Comment, à différents moments d’une vie, appréhende-t-on le rapport aux parents, à l’amour, au corps, aux origines ou à la liberté? C’est ce qu’explore l’émission de Caroline Gillet, tous les dimanches sur France Inter. Episode 9/ Priyonto, 26 ans, est Bangladais et souhaite être réalisateur. Il a appris le français et intégré les casques bleus pour financer ses études à Paris. Il habite en France depuis un an.

Quand il est arrivé à l’aéroport d’Orly, une journée d’hiver, Priyonto a dû patienter une bonne vingtaine de minutes avec les policiers français, «ils m’ont dit que normalement les Bangladais ne voyagent pas», raconte-t-il. Ce jour-là, Priyonto a décollé de Bamako pour atterrir à Paris. Une «première fois» pour lui qui a appris le français à quelques 8.000 kilomètres de là, à Dacca, sa ville natale. Alors Priyonto a pris soin de noter d’une croix rouge tous les endroits qu’il souhaite visiter sur un plan de la capitale.

Avec son regard doux, son timbre un peu voilé et sa constante retenue, on pourrait croire qu’il est timide. Pourtant Priyonto ne manque pas de courage. Il y a trois ans, il a décidé de rejoindre les Casques bleus au Mali afin de financer ses études de cinéma en France. Un an dans le désert. Priyonto persévère.

«La plus longue nuit de ma vie»

Il se rappelle très bien du 25 avril 2014, «la plus longue nuit de ma vie». Et pour cause, ce soir là Priyonto, accompagné de 250 soldats bangladais, enregistre son départ pour le Mali. On entend son sourire et on l’entend dire:

«Ce matin, j’étais tellement occupé en faisant mes valises que je n’ai pas pu dire au revoir à tous les membres de ma famille. En général, ils pleurent avec le départ de quelqu’un mais aujourd’hui personne n’a pleuré pour moi. Sauf ma mère. Ou peut-être que c’est moi qui n’ai pas remarqué leur émotion.» 

L’avion décolle, Priyonto poursuit: «Je ne savais pas que c’était si beau! Toutes les lumières de la ville ressemblent à des étoiles!»

Priyonto s’en va-t-en guerre. La vraie. Il a déjà côtoyé la mort. Plusieurs fois. À 11 ans, à l’âge où il collectionnait encore des bandes dessinées, il voit depuis sa fenêtre un policier assassiné par un homme politique accusé de corruption. «Avec un grand couteau, il l’a coupé en morceau», raconte-t-il. Puis, il y a eu l’effondrement de l’usine textile du Rana Plaza. Priyonto se porte volontaire pour aider à sortir les corps des décombres: «Il y a eu deux moments dans ma vie où j’ai pensé que j’étais devenu adulte. Avec le Rana Plaza, et au Mali».

Là-bas, il assiste, impuissant, à la mort des blessés. Priyonto exauce parfois des dernières volontés: fumer une cigarette ou boire un peu de thé. Au Mali, il a joué au foot avec des enfants qu’il a vu mourir, une semaine plus tard, «juste devant moi, à cause de la guerre».

Il a envisagé de rentrer. Mais il reste. Jusqu’à la fin de sa mission. Priyonto persévère.

«Quand on attend, le désir est plus puissant»

Sur Facebook, Priyonto témoigne de sa nouvelle vie pour tous ses amis restés au Bangladesh. Il y a des photos de lui en treillis, de ses plats –qu’il prépare aujourd’hui tout seul («cela me prend deux heures alors je me demande comment faisait ma mère pour cuisiner tous les jours pour 7, 8 personnes»)– et puis aussi des retours d’expérience de ses voyages en Europe. Priyonto a goûté aux raviolis à Florence, visité Barcelone et Berlin, cherché «pendant trente minutes» au Louvre une Mona Lisa forcément trop petite et puis a même touché la neige en Suisse. Ce jour-là, il s’est filmé, sous les flocons à une station service. Droit dans ses bottes, Priyonto a décidé de voyager: «j’ai peur de vieillir… car je pense que je n’ai pas encore vu ne serait-ce que la moitié du monde».

Lorsqu’il était en charge, lui francophone, des négociations entre les groupes rebelles au Mali il conversait aussi sur internet avec la sœur d’un ami soldat. Elle s’appelle Oshika. Priyonto ne l’a jamais vu mais il tombe amoureux. «Elle est très belle et elle comprend tout.» Alors, quand il la rencontre enfin, neuf mois plus tard, au Bangladesh, il lui vole un baiser dans un escalier. En amour, Priyonto ne manque ni d’audace ni de hardiesse mais il assure que c’est elle, Oshika, qui est la plus courageuse des deux. Un jour où les amoureux, non mariés s’étaient donnés rendez-vous dans un parc, Priyonto se fait arrêter. «Elle a tout fait pour m’aider. Ils voulaient prévenir sa mère. Elle les a convaincu de ne rien dire.»

Priyonto et Oshika doivent dorénavant convaincre leurs parents.

«Ils ne sont pas d’accord. Les siens veulent qu’elle entre dans l’Armée après son Baccalauréat.» Qu’importe, «je veux d’abord finir mes études et puis je demanderai à sa mère de l’épouser.»

Pour se marier avec Oshika, Priyonto devra peut-être attendre… dix ans! Alors Priyonto philosophe dans l’adversité: «quand on attend, le désir est plus puissant. Avec le temps l’amour sera plus fort. On a déjà passé trois ans ensemble alors on peut rester toute la vie ensemble».

 Priyonto persévère. 

«Têtu, c’est un bon défaut pour un réalisateur»

Quand il habitait encore à Dacca et qu’il rêvait de cinéma, Priyonto empruntait des films à l’Alliance française. C’est ainsi qu’il a découvert les films de Rémi Bezançon, «d’abord Zarafa puis Le Premier jour du reste du reste de ta vie et Un heureux évènement». Dans cet ordre là. Pour lui, ses films racontent «la vraie vie». En les visionnant, il s’est dit: «les Français sont comme les Bangladais. Les histoires sont les mêmes, dans toutes les familles. Il y a toujours des enfants qui n’écoutent pas et un père qui essaye de convaincre».

Il est ému, au téléphone, lorsqu’on lui annonce qu’il va pouvoir passer un moment avec son cinéaste fétiche. «Comment vous avez fait pour trouver son contact ?!», demande-t-il.

Pour rencontrer Rémi Bezançon dans un studio de France Inter, Priyonto est en costume. Et il porte beau.

Il raconte que son père n’est toujours pas serein vis-à-vis des études de son fils et qu’en choisissant le cinéma, il s’est un peu rebellé. Un point commun avec le réalisateur:

«Pareil que moi! Mes parents voulaient que j’aie un métier avec une chemise et une cravate. Ils n’y croyaient pas du tout. Et en même temps c’est une force, il ne faut jamais rien lâcher. Têtu, c’est un bon défaut pour un réalisateur.»

Aujourd’hui, Priyonto s’apprête à entamer sa deuxième année d’études cinématographiques à la Sorbonne. Il habite dans une maison à Bagneux, en région parisienne, où les planchers craquent et où il peut piocher dans «une petite cinémathèque» avec DVD et VHS. Il vient de découvrir (et d’aimer, bien sûr!) Pulp Fiction. Priyonto s’imagine bien dans cette petite maison avec Oshika… avant de rentrer à Dacca. À 40 ans, Priyonto se verrait ouvrir une école de cinéma là-bas. Priyonto persévère.

Victoire Faure
Victoire Faure (3 articles)
Journaliste. Grandes ondes et petites histoires