Science & santé

«Les gens me trouvent monstrueuse lorsqu'ils apprennent mon passé»

Lucile Bellan, mis à jour le 29.08.2017 à 15 h 01

Cette semaine, Lucile conseille Sonny, une jeune femme désarçonnée par la réaction de certains de ses proches au récit de ce qu'elle a vécu.

Le silence | par Odilon Redon via Wikimedia CC License by

Le silence | par Odilon Redon via Wikimedia CC License by

«C’est compliqué» est une sorte de courrier du cœur moderne dans lequel vous racontez vos histoires –dans toute leur complexité– et où une chroniqueuse vous répond. Cette chroniqueuse, c’est Lucile Bellan. Elle est journaliste: ni psy, ni médecin, ni gourou. Elle avait simplement envie de parler de vos problèmes. Si vous voulez lui envoyer vos histoires, vous pouvez écrire à cette adresse: [email protected]

Pour retrouver les chroniques précédentes, c’est ici.

Mon problème est le suivant: dans chaque relation amoureuse que je vis, je me retrouve systématiquement dans une impasse. J'ai été victime de violences sexuelles sévères jusqu'à mes 19 ans, et ai réussi à m'en sortir seule, et à me construire une stabilité et une intégrité mentale et physique, toujours seule. J'ai un contact très chaleureux avec les autres, je parais être une personne très «accessible», mais en vérité, je garde énormément de choses pour moi.

Lorsque j'arrive à un certain degré d'intimité dans une relation amoureuse ou amicale, j'ai envie de parler de ce passé, pas pour être soutenue, mais seulement en parler, expliquer, j'estime que me connaître, c'est aussi connaître ça, mais je me heurte souvent à des réactions peinantes. Mes partenaires sont heureux que je leur dise, tristes pour moi, en colère, mais ne veulent pas en entendre «trop».

Ils m'aiment souriante et heureuse comme j'ai l'air de l'être tout le temps. J'ai une hantise de blesser les autres, et je n'aime pas cette part de moi, ces histoires qui provoquent tristesse et colère, alors je me dis que je peux le garder pour moi ou mon psy lorsque je suis triste et vide à en mourir. Et puis, systématiquement, vient le moment de la relation où on me reproche de ne pas être assez sincère, ni mignonne dans mon attitude, de ne pas avoir besoin de protection alors que «tu devrais être brisée», et alors que alors que ce sont mes partenaires qui me demandent de me taire lorsque que j'évoque ces sujets sensibles («je veux que tu sois heureuse et ça me rend triste de te voir triste tu sais, ne parle pas de ça...»). La voici, mon impasse.

Aujourd'hui, je suis au début d'une nouvelle relation, j'aime un homme auquel j'aimerais parler de tout cela. Mais j'ai peur. J'ai peur d'effrayer. Les gens me voient souvent solide comme un roc, impossible à arrêter, heureuse, et après me trouvent monstrueuse lorsqu'ils apprennent mon passé, monstrueuse de ne pas être plus abîmée, de ne pas m'être suicidée, ou sinon ils m'idéalisent comme si j'étais une sainte. Je suis humaine, parfois j'ai besoin d'une oreille, juste de pouvoir dire «je suis triste», parfois j'ai besoin d'indulgence. J'ai peur qu'encore une fois je sois tombée sur quelqu'un qui ne sache pas comment réagir face à mes angoisses, qui m'idéalise et ne supporte pas de me voir mal ou de me voir faire des erreurs, et j'ai peur de moi-même, qui essaye de protéger les autres en choisissant de me réduire moi-même au silence. Ce sont des situations compliquées.

Sonny

Chère Sonny,

Je comprends votre désarroi. Parce qu’il m’est arrivé d’être à votre place, je sais comme il est difficile d’ouvrir son cœur et d’accepter les réactions décevantes ou violentes de proches. Pour tenter de les comprendre, il faut vous dire que vous avez vos années de résilience derrière vous, que ces éléments traumatiques ne sont pas biaisés par votre imagination ou votre culture, ils vous sont arrivés.

Pour un tiers, ces mots deviennent des images de films d’horreur, et rien ne les oblige à faire preuve d’empathie envers vous. Comme vous, vous avez été obligée par la force des choses de vous reconstruire. Rien ne les oblige à faire bien les choses, alors parfois, certains ne font rien et s’enfoncent la tête dans le sable quand d’autres ont des réactions excessives ou reportent sur vous des fantasmes de réactions.

Sur le refus de la victimisation, je vous conseille sans réserve l’essai de Virginie Despentes, King Kong Theorie. C’est une voix qui, comme elle l’a été pour moi, pourra vous faire du bien à entendre. Et c’est également pour vos proches qui auront envie de s’y pencher, un texte qui va à l’encontre des clichés longtemps rabattus sur les victimes de violences sexuelles.

Malgré les précédentes expériences, je vous conseille d’en parler à l’homme que vous aimez. Parce qu’il ne vous connaîtra jamais entièrement sans ces informations, et que vous ne vous sentirez jamais tout à fait vous dans cette relation si vous cachez cet épisode fondateur de votre vie. Vous pouvez, par contre, aborder la question d’un manière différente. Faîtes lui lire King Kong Theorie, partagez avec lui vos points de vue sur le sujet. Parlez du statut de victime, du regard des autres, de ce que vous connaissez. Ouvrez votre coeur sur ce qui a été dur pour vous dans l’après. Ensuite, seulement, vous pourrez entrer dans les détails. Et là, il sera prêt.

Ces mots que vous m’avez écrit, cette envie simple de pouvoir parfois dire «je suis triste», il faut qu’ils sortent sous cette forme. Tout simplement: «Je ne te demande rien, ni de réécrire l’histoire ni de me voir différemment, mais juste d’être là pour entendre ma tristesse». C’est le rôle pour moi d’un compagnon et j’espère que le vôtre saura l’endosser. Avec ces mots, avec l’intelligence et le recul, la passion même dont vous faîtes preuve, il a toutes les chances de vous entendre. Pour vous, pour lui, pour les autres femmes, ne gardez jamais le silence, je vous en prie. 

Lucile Bellan
Lucile Bellan (158 articles)
Journaliste