Parents & enfants

Gauchères et gauchers, les grands oubliés de l'école

Thomas Messias, mis à jour le 30.08.2017 à 10 h 03

À moins de tomber sur des enseignants bienveillants et sensibles à ce problème, les jeunes élèves qui écrivent de la main gauche sont souvent livrés à eux-mêmes. Les conséquences sur leur scolarité et la suite de leur vie ne sont pas neutres.

Left | Rodney Chow via Flickr CC License by

Left | Rodney Chow via Flickr CC License by

On a parfois le tort de ne se sentir concerné par certains sujets que lorsqu’on finit par y être confronté. Venant d’acquérir la certitude que ma fille cadette était gauchère, j’ai commencé à me demander si cette singularité –qui concerne environ une personne sur six– n’allait pas lui porter préjudice tôt ou tard. Un article récemment publié par le Guardian à l'occasion de la journée internationale des gauchers est venu alimenter ma peur, puisqu’il indique que les élèves qui écrivent de la main gauche sont pénalisés par l’indifférence des membres de la communauté éducative britannique à leur égard.

Selon le papier du Guardian, des craintes existent qu’il y ait proportionnellement plus de gauchers et de gauchères en prison que de droitiers. Résultat, les spécialistes de l’éducation s'interrogent: le manque d’attention qui leur est accordé en classe nourrit-il une spirale de l’échec faite de mauvaises notes et de perte de confiance en soi? Il faut dire qu’apprendre à écrire de la main gauche sans encadrement particulier peut favoriser des problèmes de dysorthographie ou de dyslexie, les syllabes étant souvent visualisées à l’envers de ce qu’elles devraient être. Plus globalement, l’écriture s’apparente davantage à une souffrance lorsqu’on le fait de la main gauche dans un univers fait pour les droitiers et droitières, ce qui altère le goût pour la lecture et pour les études.

Sur le tas

La France ne brille pas davantage que l’Angleterre par la façon dont elle traite ces élèves, sur lesquels il n’existe d’ailleurs aucun chiffre officiel.

«C’est quelque chose qu’on apprend à gérer sur le tas, sans réelle formation, explique Florence, professeure des écoles depuis une quinzaine d’années. N’étant pas gauchère, il y a tout un ensemble de problématiques auxquelles je n’avais jamais songé. L’encre qui bave, les ciseaux qui ne coupent pas au bon endroit… les soucis matériels sont quotidiens et ce n’est que la face émergée de l’iceberg.» 

Sur 800.000 élèves gauchers, 300.000 seraient en état de souffrance physique ou psychologique.

Prendre en compte la «différence» des gauchers et gauchères, c’est évidemment commencer par leur fournir un matériel adapté ou, à défaut, de leur apprendre comment se débrouiller au mieux dans un monde conçu pour celles et ceux qui écrivent de la main droite. Il n’y a pas que les ciseaux pour gauchers: dans les catalogues spécialisés, on trouve presque de tout, du taille-crayons à la règle (graduée de droite à gauche, parce que tout le monde ne souligne pas dans le même sens). Mais c’est aussi et surtout une affaire de bienveillance.

«Être gaucher, c’est avoir envie que sa différence de latéralité soit prise en compte tout en refusant d’être stigmatisé pour cela, affirme Erwan, professeur des écoles… et gaucher lui-même. Dans l’école primaire où j’exerce depuis trois ans, deux enseignants sur sept sont gauchers. L’air de rien, on a conçu des groupes de travail dans lesquels les instits gauchers s’adressent aux élèves gauchers… Mais on a maquillé la constitution des groupes sous d’autres thématiques afin qu’aucun élève n’ait l’impression d’être mis de côté parce qu’il n’écrit pas de la même main que ses petits copains.»

Le syndrome de la main tordue

Au quotidien, il faut en tout cas que tous les élèves aient la possibilité de pouvoir se sentir aussi épanouis face aux tâches qui leur sont proposées. «Je passe un peu plus de temps avec mes gauchers et mes gauchères, confie Florence. Sur l’échelle de la patience, le curseur n’est pas le même qu’avec les autres. Il faut avoir le même niveau d’exigence tout en ayant conscience qu’il est parfois plus long d’y parvenir.» 

L’outil primordial selon elle (et beaucoup d’autres professeurs des écoles): le guide-doigt, un petit anneau plastifié à fixer sur son stylo afin d’y positionner correctement sa main, qui permet à la fois de voir ce qu’on écrit et de ne pas tout salir en appuyant sur ce qu’on vient d’écrire.

«Mes collègues plus expérimentées m’ont enseigné une chose essentielle: contrairement à ce que je pensais, il n’est pas normal que des élèves gauchers écrivent avec la main complètement désaxée de façon à voir ce qu’ils écrivent et à ne pas l’effacer. Si on s’y prend correctement, les élèves gauchers doivent finir par tenir leur stylo de façon quasiment identique aux droitiers, mais en miroir.»

Ce «syndrome de la main tordue», avec le poignet complètement cassé pour écrire, a traumatisé plus d’un élève. C’est le cas de Samuel, aujourd’hui conseiller clientèle dans une banque, qui avoue continuer à éprouver de la honte lorsqu’il doit écrire en public:

«C’est surtout un peu gênant devant les clients. J’ai peur que ça ne fasse pas sérieux, qu’on se demande pourquoi la banque a engagé ce type un peu bizarre. Vous avez beau mettre un costume et une cravate, quand vous vous mettez à écrire les gens ne voient plus que ça. Je m’arrange pour écrire le moins possible en public, et pour cela l’ordinateur est mon ami.»

Pour Samuel, l'ostracisme a débuté dès la scolarité: «Je me souviens avoir entendu plus d’une fois qu’un gaucher ne devait pas s’asseoir à la droite d’un droitier, afin de ne pas le gêner dans son travail. Nous, c’est comme si on n’existait pas. On nous laissait nous débrouiller, sans jamais nous donner le moindre coup de pouce. Et on était sanctionnés au moins aussi durement quand l’écriture était difficilement lisible ou quand la propreté du travail laissait à désirer.»

«Faire comme si elle était normale» (sic)

Mère de deux gauchères dont la plus jeune s’apprête en CM2, Patricia se souvient d’un rendez-vous avec l’enseignante de l’une de ses filles.

«J’ai demandé le plus gentiment du monde si des dispositions particulières étaient prévues pour les gauchères, et si l’institutrice avait des conseils à me donner pour faire travailler ma fille à la maison. Il m’a été répondu qu’il fallait “faire comme si elle était normale” afin de lui apprendre à s’adapter. Renseignements pris, c’est un discours récurrent dans l’Éducation nationale.» 

S’il est clair qu’il faut évidemment accompagner les enfants de façon à leur apprendre comment vivre dans un monde conçu pour les droitiers, cette absence d’empathie et de prise en charge est aussi regrettable que scandaleuse, qu’elle soit le fruit d’un manque de professionnalisme ou d’une volonté sincère de laisser les gamins s’adapter tout seuls.

«C’est comme si on jetait un enfant de 6 ans dans le grand bassin en lui disant “Allez, adapte-toi à l’eau, débrouille-toi pour nager”, dit Erwan. Pas sûr que beaucoup remontent à la surface.» 

Notre nouveau ministre de l’Éducation nationale considérant l’égalitarisme comme «un ennemi» et semblant déterminé à traiter tous les élèves de façon uniforme sans tenir compte de leur profil, on peut douter qu’une politique d’ampleur soit menée à destination des gauchers et gauchères. Il n’y a plus qu’à compter sur la bonne volonté des membres du corps enseignants, à croiser les doigts pour que ses enfants gauchers tombent sur des profs à l’écoute, et à leur rappeler que des tas de personnes talentueuses sont gauchères, de Leonard de Vinci à Jean-Paul Gaultier en passant par Bart Simpson et la plupart des Muppets.

Thomas Messias
Thomas Messias (126 articles)
Prof de maths et critique ciné