Sports

Borg-McEnroe, la plus belle rivalité de l'histoire du tennis

Yannick Cochennec, mis à jour le 28.08.2017 à 8 h 00

Malgré la qualité de leur jeu, il est peu probable que Federer et Nadal donnent un jour matière à un scénario de fiction comme Borg et McEnroe.

Björn Borg et John McEnroe lors de l'Open de Stockholm, le 10 novembre 1980. | Jacob FORSELL / SCANPIX SWEDEN / AFP

Björn Borg et John McEnroe lors de l'Open de Stockholm, le 10 novembre 1980. | Jacob FORSELL / SCANPIX SWEDEN / AFP

Le 7 septembre, le Festival international du film de Toronto ouvre sa 42e édition par la projection du film d’un metteur en scène danois peu connu, Janus Metz, auteur d’un long métrage baptisé Borg/McEnroe dont la sortie en France est prévue le 8 novembre. Il est rare que le cinéma fasse du tennis son sujet principal et lorsque le 7e art s’est résolument aventuré sur les courts dans le passé, il n’en est jamais véritablement sorti vainqueur à l’image du très oubliable Wimbledon (La plus belle victoire), bluette de 2004 avec Kirsten Dunst en vedette.

La matière de ce nouveau film se nourrit donc de la rivalité entre Björn Borg et John McEnroe par le biais, mais aussi au-delà, du match le plus célèbre les ayant opposés: la finale du tournoi de Wimbledon en 1980. La bande-annonce, plutôt sombre, est intrigante et la présence de Shia LaBeouf, dans le rôle de John McEnroe - la star américaine a sauté dans les chaussures de l’ancien de n°1 mondial parce qu’il se serait, dit-il, toujours identifié à ce personnage entier et torturé - renforce l’envie de découvrir une œuvre que les nostalgiques de cette période pour le tennis seront certainement curieux de ne pas manquer.

 

 

La première canadienne, et mondiale, du film tombe, par hasard, en plein US Open, épreuve qui entend célébrer une autre rivalité du tennis, celle entre Roger Federer et Rafael Nadal qui ne se sont bizarrement jamais affrontés à New York. Federer et Nadal partagent également leur propre finale d’anthologie à Wimbledon, celle de 2008, où les deux champions, comme Borg et McEnroe 28 ans plus tôt, s’étaient défiés pendant cinq sets et tout au long d’un suspense aussi insoutenable. Pourtant, en dépit de la qualité sensationnelle de cette rencontre sur le gazon britannique et malgré leur âpre rivalité au long cours qui a commencé en 2004 et qui a façonné la réputation actuelle du tennis, il est peu probable que Federer et Nadal donneront un jour matière à un scénario de fiction comme Borg et McEnroe.

En effet, n’en déplaise à ceux qui estiment exclusivement la valeur des champions au poids de leurs titres du Grand Chelem ou à la fréquence de leurs duels (37 Federer/Nadal pour seulement 14 Borg/McEnroe), Borg/McEnroe (18 titres majeurs à eux deux) a pesé plus lourd, à sa façon, que Federer/Nadal (34 titres majeurs à eux deux) dans l’histoire du jeu. Question d’abord de circonstances: le tennis n’est plus aujourd’hui aussi porteur qu’à l’époque de Borg/McEnroe qui a correspondu à un engouement sans précédent pour cette discipline que le Suédois et l’Américain ont suscité, en réalité, avec d’autres. De ce point de vue, Borg demeure le joueur le plus important du tennis parce qu’il a tout changé dans ce sport au cœur des années 1970. La finale de Wimbledon en 1980 a été, en quelque sorte, l’acmé de cette période bénie, presque son point de non retour.

Björn Borg, vainqueur du Tournoi de Wimbledon, le 1er juillet 1980 à Londres. | AFP

Au fond, même si leurs styles de jeu sont différents et si leurs matches ont divisé leurs fans, Federer et Nadal sont trop «semblables» et trop «normaux» en tant qu’êtres humains pour pouvoir dessiner une trame psychologique entre deux hommes qui se connaissent désormais trop bien. En revanche, Borg et McEnroe, un droitier et un gaucher à l’instar de Federer et Nadal, étaient, eux, comme la glace et le feu, une sorte de tout et son contraire, tout en étant traversés individuellement par des tumultes intérieurs qui ont d’ailleurs fini par très vite les emporter: l’un et l’autre ont gagné leur dernier titre du Grand Chelem à seulement 25 ans comme si leur sport les avait dévorés tout crus quand Federer, 36 ans, et Nadal, 31 ans, continuent d’en épuiser toutes les contraintes et tous les plaisirs.

Contrairement à Federer/Nadal, le duel Borg/McEnroe est caractérisé par une brièveté qui magnifie aussi la fulgurance de son éclat. Leurs 14 affrontements ont tous eu lieu entre 1978 et 1981 et le fait qu’ils se soient terminés dans l’équilibre le plus parfait (7-7) n’a fait qu’épaissir tout le mystère de ce face-à-face qui n’a pas désigné de vainqueur.

La finale de Wimbledon en 1980 a puissamment mis en scène ce corps-à-corps à travers son score serré (1-6, 7-5, 6-3, 6-7, 8-6) et par la grâce du jeu décisif du quatrième set qui l’a véritablement transcendé. D’une durée de 22 minutes, ce tie break, terminé 18 points à 16 à l’avantage de McEnroe, continue, 37 ans plus tard, d’être la quintessence de ce que le tennis peut offrir de plus étourdissant émotionnellement en dépit de raquettes aujourd’hui dépassées. Borg, qui avait laissé échapper sept balles de match dans cette quatrième manche (la première était survenue à 5-4, 40-15), a réussi à s’imposer ce jour-là au terme d’un cinquième set où il aurait normalement dû s’effondrer sous la charge de sa terrible désillusion du jeu décisif. Au contraire, il n’a pas fléchi un seul instant pour conquérir son cinquième Wimbledon d’affilée.

En réalité, cette finale de 1980, et c’est ce que semble aborder le film à travers ses premières images, a anticipé le crépuscule de Borg, moins implacable ou inhumain qu’il paraissait l’être jusque-là. Ce personnage hiératique, presque mécanique, mourra davantage encore deux mois plus tard en finale de l’US Open lorsque le même McEnroe le dominera 6-4 au 5e set -Borg ne gagnera jamais l’US Open par une sorte de malédiction. La fin du mythe pour une passation de pouvoir que l’année 1981 ne fera qu’entériner quand Borg, malgré un sixième couronnement à Roland-Garros dans une lassitude visible, abdiquera pour de bon en s’inclinant contre McEnroe à Wimbledon et à l’US Open où il refusera même d’assister à la remise des prix, ultime signal de détresse avant sa retraite à venir. Le tennis l’avait quitté plus qu’il ne l’avait quitté. «Affronter Borg à son meilleur, c’était comme se retrouver devant un bloc, avait dit Yannick Noah à Tennis Magazine. Un mur. Tout revenait, il y avait comme un malaise. Il pouvait faire 50° à l’ombre, il ne transpirait pas. Son mental était indestructible.» Le mur, après la porte de garage contre laquelle le Suédois jouait enfant, avait fini par se lézarder et par s’effondrer.

John McEnroe remporte le Tournoi de Wimbledon, le 4 juillet 1981 à Londres. | STF / AFP

Le départ de Borg laissera McEnroe orphelin. Il ne retrouvera jamais un adversaire de cette dimension et surtout pas Ivan Lendl qu’il détestait alors qu’il respectait Borg infiniment. Sans McEnroe, Borg n’aurait pas été Borg. Et sans Borg, McEnroe n’aurait pas été McEnroe. Et le tennis ne serait pas ce qu’il est devenu jusqu’à s’imaginer un jour en objet de cinéma dans un festival de premier plan. «You cannot be serious», criait le tourmenté McEnroe à la face de ses arbitres tortionnaires. Célèbre réplique bientôt sur grand écran à quelque 500 kilomètres de Flushing Meadows et du feuilleton Federer/Nadal… 

Yannick Cochennec
Yannick Cochennec (570 articles)
Journaliste
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