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Arrêtons de traiter la mort de Kim Wall comme un simple polar scandinave

Diane Frances, mis à jour le 30.08.2017 à 9 h 25

L'affaire a été traitée comme l'intrigue d'une œuvre de fiction nordique. Prenons-la pour ce qu'elle est: le meurtre d'une journaliste indépendante dans l'exercice de son métier.

Kim Wall et Peter Madsen à bord du sous-marin «UC3 Nautilus» dans le port de Copenhague, le 10 août 2017 | Peter THOMPSON / AFP

Kim Wall et Peter Madsen à bord du sous-marin «UC3 Nautilus» dans le port de Copenhague, le 10 août 2017 | Peter THOMPSON / AFP

Dans la soirée du 10 août, la journaliste suédoise Kim Wall part en reportage à bord du sous-marin artisanal conçu par l'inventeur danois Peter Madsen, le Nautilus. Le lendemain, le propriétaire du submersible appelle les secours, évoquant un problème technique. Peter Madsen, secouru par des plaisanciers juste avant que sa construction ne sombre, déclare avoir déposé sa passagère à quai la veille au soir après le reportage, là où elle avait embarqué: sur l'île de Refshaleøen, dans la capitale danoise.

Seulement voilà, personne n'a vu ni eu de nouvelles de Kim Wall depuis qu'elle est montée à bord de l'appareil. «Rocket Madsen», comme on le surnomme en référence aux fusées qu'il fabrique, raconte alors une autre version des événements à la police: la journaliste est morte accidentellement et il a jeté son corps à la mer. Lundi 21 août, dans le détroit qui sépare la Suède et le Danemark, un cycliste trouve sur une plage de la baie de Køge un torse de femme (sans tête, ni bras, ni jambes). Cette découverte n'est pas sans rappeler celle du tronc d'une Japonaise en 1986 dans le port de Copenhague, une affaire non élucidée.

Deux jours plus tard, le directeur d'enquête de la police criminelle de la capitale danoise, Jens Møller Jensen, annonce que l'ADN correspond à celui de la journaliste disparue. Le sang retrouvé dans le Nautilus, renfloué après sa submersion, correspond également à celui de Kim Wall. La police est catégorique: ses membres ont été délibérément sectionnés, des sévices corporels délibérément infligés, le sous-marin de dix-huit mètres de long délibérément coulé.

«Secrets, misère et perversions en tout genre»

Peter Madsen est une célébrité au Danemark, un «inventeur exalté, mu par une ambition dévorante confinant à la mégalomanie» et connu pour «son tempérament erratique, son refus de la contradiction, ses sautes d’humeur soudaines»D'après son demi-frère, il a toujours été «étrange». En témoigne ce texte qu'il adressait en 2014 au conseil d'administration du submersible: «Une malédiction plane autour du Nautilus. Cette malédiction, c'est moi. Il n'y aura jamais de sérénité sur le Nautilus tant que j'existerai.» 

Kim Wall a voyagé aux quatre coins du monde. Elle est allée en Corée du Nord, a mené une enquête sur les effets des tests nucléaires dans les Îles Marshall, a intégré une communauté chinoise en Afrique de l'Est, s'est rendue à Cuba pour examiner à quoi ressemblait la vie sans internet. Pourtant, c'est au large du Danemark, pays européen, connu pour son respect de l'égalité des sexes et de la justice sociale, à quelques kilomètres de sa Suède natale, qu'elle est morte brutalement.

Il n'en fallait pas plus aux médias, du New York Times au Figaro, pour y voir le scénario d'un polar scandinave. «Donc, le meurtre d'une femme dans de “mystérieuses” circonstances impliquant un sous-marin naufragé et un “célèbre inventeur” loufoque n'est pas traité comme une mort triste et scandaleuse, mais comme le divertissement que ça peut constituer, “tout droit sorti d'un Nordic Noir”», déplore le magazine Prospect.

Un Nordic Noir, aussi appelé Scandi Noir par les Anglo-saxons, désigne ce genre particulier de fiction criminelle qui met en scène la tension latente entre le calme, l'immobilité, voire la fadeur de la Scandinavie, et le crime, la misogynie, le viol et le racisme sous-jacents qui y règnent.

«Le polar nordique vise à dévoiler les dessous sombres dissimulés sous une surface impeccable», expliquait Aurore Berger Bjursell, spécialiste du cinéma scandinave, à 20 minutes en novembre dernier. «La société scandinave, associée à la lumière douce de l’été, la transparence, la modernité et l’égalitarisme, cacherait en fait bas-fonds sordides, secrets, misère et perversions en tout genre. Le contraste est si marqué, et les paysages parfois si exotiques, que le charme prend.»

Une recette qui s'exporte avec succès, aussi bien sous forme de romans que de films et de séries télévisées. Entre autres, et pour ne citer que les plus connus, la trilogie policière Millénium –ainsi que ses adaptations au cinéma en Suède et aux États-Unis– de l'écrivain et journaliste suédois Stieg Larsson, dont le décès soudain a suscité l'intérêt du grand public français pour le genre du Nordic Noir. Ou encore Bron, série télé suédo-danoise transposée à la frontière entre les États-Unis et le Mexique dans The Bridge, et à celle séparant la France du Royaume-Uni dans Tunnel.

«Une histoire inlassablement fascinante»

La première saison de la version d'origine commence avec la découverte d'un corps de femme scindé en deux et situé exactement au milieu du pont reliant le Danemark à la Suède, la ville de Copenhague à celle de Malmö, obligeant ainsi les autorités des deux États à coopérer pour mener l'enquête à bien. Or, Kim Wall a grandi près de Malmö et a perdu la vie dans le port de Copenhague. Les médias du monde entier n'ont ainsi pas tardé à oser la comparaison entre les circonstances, bien réelles, du décès d'une journaliste et celles, fictives, de la mort d'un personnage inventé.

Contacté par le New York Times, le rédacteur en chef de Politiken, quotidien le plus vendu du Danemark, a invoqué des similarités «troublantes et difficiles à ignorer». «C'est une histoire sur notre lumineuse région nordique où des forces obscures rôdent dans les souterrains de nos États-providence bien gardés», a ainsi déclaré Christian Jensen, qualifiant –sans lésiner sur le vocabulaire et le superlatif– l'homicide de Kim Wall d'«affaire de meurtre la plus spectaculaire de l'histoire danoise»

Radio 4, une station publique britannique, n'a pas hésité à décrire l'affaire comme un «Nordic Noir de la vraie vie». L'article titré «Une journaliste, un inventeur et un Scandi Noir» du journal The Australian raconte que le torse retrouvé de Kim Wall et le mystère planant autour de sa disparition «prennent la tournure glaçante d'un Scandi Noir qui captive le monde»

«Peut-être que le pire exemple de couverture médiatique du meurtre de Madame Wall au prisme du Scandi Noir», avance encore Prospect, «est ce reportage de la BBC2 la semaine dernière, qui était présenté façon –vous l'aurez deviné– “histoire sortie tout droit d'un drame nordique”. Le montage était stylisé, la musique traduisait une atmosphère ténébreuse. Un passant interrogé a parlé de l'affaire comme d'une “histoire triste”, ce à quoi le reporter a répondu: “une histoire très étrange aussi”. Dans une autre scène, le reporter a demandé: “que faisait-elle dans ce sous-marin, enquêtait-elle sur lui ou est-ce quelque chose a juste terriblement, terriblement mal tourné?”»

Mais le New York Times est allé jusqu'à contacter Lone Theils, l'auteur danois de Fatal Crossing (récit de l'investigation d'une journaliste sur le cas de deux jeunes filles disparues en mer) et Hans Rosenfeldt, le scénariste suédois de la série Bron, pour les faire réagir à l'affaire. Le premier a dû y trouver une bonne source d'inspiration, commentant, bon client: «C'est une histoire inlassablement fascinante et comme dans tout bon roman policier, nous découvrons la vérité petit bout par petit bout. Il y a beaucoup de mystère et de spéculations.» Le deuxième a eu la délicatesse de s'abstenir, disant qu'il n'était «pas du tout à l'aise à l'idée de commenter de vrais crimes de cette manière».

«C'est le casting du polar scandinave de l'été»

«Les circonstances tragiques de l’affaire entraînent une couverture médiatique de plus en plus sensationnaliste, voire sordide», résume Libération en quelques mots. Et les médias français ne sont pas en reste. À commencer par Paris Match, qui édulcore la question centrale dès le début d'un article: «Que s'est-il passé dans le sous-marin entre le savant fou et la belle journaliste suédoise?»

Les mots employés par Europe 1 également pourraient avoir été rédigés par une maison d'édition scandinave, sauf que cela n'a rien de fictionnel: «Un inventeur exalté et une jeune journaliste à la carrière prometteuse, à bord d'un sous-marin naviguant dans le détroit de l'Öresund, entre le Danemark et la Suède. À mesure qu'il se dessine, le scénario du crime évoque celui d'un roman policier.»

Et Le Figaro, tel un agent d'artistes, parle d'une affaire au bon «casting»: «Une journaliste suédoise, un inventeur et un sous-marin coulé au large des côtes danoises… C'est le casting du polar scandinave de l'été. L'histoire défraie la chronique des faits divers internationaux depuis une dizaine de jours, mais l'identification mercredi d'un tronc humain comme étant celui de la journaliste Kim Wall précise les contours de cette affaire lugubre.»

L'AFP, habituellement sobre dans le ton, se limitant aux faits dans ses dépêches, a ici joué la carte du suspense:

«Le mystère du sous-marin qui enfièvre les rives de l'Öresund depuis plus de dix jours attend encore son épilogue, mais l'identification mercredi d'un tronc humain comme étant celui de la journaliste Kim Wall précise le scénario d'un fait divers hors du commun. Comment Kim Wall, dont le tronc mutilé a été sorti des eaux troubles du détroit entre Danemark et Suède a-t-elle trouvé la mort? Seul le concepteur du sous-marin à bord duquel la Suédoise a disparu détient les clés du mystère.»

«Crime en eaux troubles», le titre du reportage de France 2 dans son JT de 20h ce dimanche 27 août aurait pu figurer en couverture d'un livre de poche. Et le commentaire qui l'accompagnait, être la punchline qui aurait servi à la promotion du bouquin: «C’est une énigme digne d’un polar scandinave. Une journaliste retrouvée morte après avoir embarqué dans le sous-marin d’un inventeur sulfureux. (...) L’énigme tient en haleine tout le Danemark.»

«Kim Wall n'est pas le personnage d'un Nordic Noir»

Sur les réseaux sociaux et les sites d'information en ligne, ses confrères, collègues et amis dénoncent les choix éditoriaux malvenus de certains titres de presse, les ramenant à la réalité:

«Terriblement attristé d'apprendre la mort de Kim Wall. Pouvons-nous (journalistes) s'il vous plaît arrêter cette couverture “Scandi Noir dans la vraie vie” parfaitement indélicate?»

«Très mauvais choix du New York Times d'utiliser le meurtre d'une journaliste pour remâcher des thrillers scandinaves.»

«S'il vous plaît, ne vous souvenez pas d'elle comme de la journaliste suédoise assassinée dans une horreur effroyable tout droit sortie d'un drame criminel. Souvenez-vous de son travail.»

«Certains de ses collègues ont considéré l'annonce des circonstances de sa disparition comme l'autorisation d'en parler à la manière d'un Scandi, comme s'ils brûlaient d'envie de devenir scénaristes pour The Bridge», dénonce Jane Merrick, journaliste indépendante.

«Je refuse de me focaliser sur les détails gores de la fin de sa vie», écrit son amie Anna Codrea-Rados sur Vice. «C'est déconcertant et écœurant de voir qu'autant de publications ont traité sa mort comme une espèce de drame scandinave. Ça dessert sa mémoire, parce que la triste réalité, c'est que cette histoire n'est pas fictive.»

«Cet événement est bien plus qu'une information “à suivre” conçue pour piquer la curiosité et faire les gros titres. Kim Wall n'est pas le personnage d'un Nordic Noir, c'est une vraie femme assassinée alors qu'elle faisait son travail», observe Dominic Hinde, spécialiste d'Europe du Nord.

Bien sûr, les circonstances de l'homicide demeurent mystérieuses. Bien sûr, l'enchaînement des faits, qui restera sans doute inconnu tant que Peter Madsen continuera de tout nier en bloc, suscite des interrogations. Mais il y a à remonter à la source du problème, le danger auquel s'exposent les journalistes indépendant(e)s tous les jours.

«Je serais probablement descendue dans le sous-marin avec Madsen»

Depuis sa disparition, de nombreuses voix s'élèvent pour alerter sur la situation précaire des pigistes, ces journalistes payés à l'article fréquemment amenés à se rendre dans des lieux plus ou moins hostiles afin de réaliser des reportages suffisamment originaux pour intéresser des médias susceptibles de les acheter. «Le journalisme freelance est souvent entrepris sans le soutien des organismes de presse», note The Scotsman, «ce qui implique d'aller dans des endroits et de faire des choses qui vous placent parfois dans des situations délicates.»

Sruthi Gottipati, une amie de Kim Wall, soulève le problème de la diminution des budgets dont disposent les rédactions dans les colonnes du Guardian, «comptant de plus en plus sur des pigistes qui leur coûtent moins cher et qui sont généralement disposés à se déplacer sur des terrains risqués où elles n'enverraient pas leurs employés».

Les pigistes femmes sont doublement exposées aux périls des obligations engendrées par ce fonctionnement. Seules face à leurs interlocuteurs, elles se retrouvent potentiellement confrontées à des discriminations basées sur leur genre, au harcèlement sexuel, au viol. Nadine Hoffman, directrice adjointe de l’International Women’s Media Foundation (IWMF), une fondation américaine de soutien aux femmes journalistes, en a bien conscience:

«Nous savons que les femmes avec qui nous travaillons sont confrontées au danger partout dans le monde», confiait-elle à Libération après avoir appris le décès de Kim Wall. «Mais de savoir que cela s’est passé au Danemark, un pays relativement sûr pour les femmes, nous rappelle que notre communauté est en danger partout. C’est un problème que le milieu médiatique ne combat pas encore assez sérieusement.» 

La Scandinavie est loin de figurer parmi les régions dangereuses que Kim Wall a visitées, mais le contexte de son expédition dans le Nautilus n'en était pas plus sûr pour autant. Comme à son habitude, et c'est le lot de nombreux pigistes qui ne fonctionnent pas à la commande, elle était partie en quête d'un reportage à vendre plus tard. «Lorsqu'elle est morte, aucun des rédacteurs en chef avec qui elle avait déjà travaillé ne savait exactement où elle était, ni ce qu'elle faisait», affirme son amie Alexis Okeowo dans le New Yorker.

«Une bonne partie de ce métier repose sur le degré de confiance que l'on accorde aux gens sur qui on écrit. Kim a dû suivre son instinct en croyant qu'elle serait en sécurité. Je serais probablement descendue dans le sous-marin avec Madsen –comme beaucoup de journalistes femmes que je connais.»

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