Science & santé

Mourir du tabac en France, sous Macron comme sous Hollande

Jean-Yves Nau, mis à jour le 28.08.2017 à 7 h 02

Le «paquet neutre»? Inefficace. Le «paquet à 10 euros»? Peut-être... en 2020. Le nouveau président de la République et le gouvernement tardent à mettre en place une véritable politique contre les considérables dégâts du tabagisme.

LOIC VENANCE / AFP.

LOIC VENANCE / AFP.

Huit mois plus tard, la fumée se dissipe et le tableau n’a rien de réjouissant. Pour Marisol Touraine, ministre de la Santé de François Hollande, c’était la mesure phare, historique, dans la lutte contre la «principale cause de mort évitable». Las, rendue obligatoire depuis le 1er janvier, la mise en place du «paquet neutre» de tabac n’a pratiquement rien changé aux habitudes des fumeurs. C’est là une conclusion fondée sur les chiffres officiels de l’évolution du marché, en hausse de près de 1% en juillet dernier –une conclusion aussitôt contestée par quelques-uns des acteurs institutionnels de la lutte anti-tabac. Ainsi, le Comité national contre le tabagisme voit-il dans cette lecture «une manipulation des journalistes et de l’opinion publique» visant à faire croire que le paquet neutre est, en France, un «échec ».

«Manipulation» ou pas, c’est bien un échec. À dire vrai, la surprise eût été que ce nouveau paquet soit, à lui seul, un levier efficace pour réduire la consommation de tabac. Comment imaginer que la disparition de la partie la plus voyante des marques et logos publicitaire soit de nature à réduire l’intensité des liens de dépendance dont souffrent la quasi-totalité des fumeurs réguliers? Le seul fragile espoir sanitaire qui pourrait être associé à ce paquet neutre tient, comme on le précise à la Direction générale de la Santé, aux possibles effets à long terme sur les consommateurs novices: ne pas entrer dans la spirale addictive du tabac du fait du caractère répulsif de la «neutralité» du paquet de cigarettes. C’est là une hypothèse d’une grande fragilité à laquelle aucun spécialiste d’addictologie n’apporte véritablement de crédit.

Dans le meilleur des cas, le «paquet neutre» n’a de sens qu’en tant qu’élément d’une politique anti-tabac volontariste et structurée associant, outre l’apparence du contenant, une augmentation importante et constante de son prix et une aide globale apportée aux malades dépendants que sont les consommateurs quotidiens de tabac. Or, la mesure voulue et défendue par Marisol Touraine sous le précédent quinquennat n’a pas été associée à une politique d’augmentation des prix. Comment, dès lors, s’étonner que le «paquet neutre» ait été sans effet sur la consommation? Et qu’attendre, sur ce chapitre sanitaire essentiel, du nouvel exécutif?

Une France «un peu seule» et un pouvoir paniqué

Interrogé il y a quelques jours par RTL, Gérald Darmanin, ministre de l'Action et des Comptes Publics, expliquait que l'effet du paquet neutre ne pouvait être maximal que dans le cadre d’une harmonisation européenne. Selon lui, pour le moment, «la France a été un peu seule». Gérald Darmanin oublie ici de rappeler que la France est aussi, et de loin, le pays européen où l’on consomme le plus et le pays qui paie le plus lourd tribut au tabagisme: plus de 30% de la population adolescente et adulte fume et on recense chaque année près de 80.000 morts prématurées dues au tabac.   

En avril dernier, le site des buralistes avait résumé les engagements et promesses du candidat Macron en matière de lutte contre le tabagisme: augmentation «rapide» du prix du paquet à 10 euros suivie d'une harmonisation européenne «de façon à limiter l’impact de la contrebande, ce qui permettra ensuite d’aller au-delà de ces 10 euros»; «politique de promotion et d’éducation à la santé, notamment dans les établissements scolaires», le paquet neutre constituant une «étape majeure» de cette politique.

Par la suite, le Premier ministre Edouard Philippe, dans sa déclaration de politique générale, puis la ministre de la Santé Agnès Buzyn ont repris a minima les promesses du candidat. «En matière de lutte contre le tabac, il nous faut assumer des choix courageux, a expliqué Édouard Philippe. Chaque année, le tabac, en France, est la cause de 80.000 décès. C’est la première cause de mortalité évitable et la consommation quotidienne de tabac augmente chez les adolescents. Ne rien faire est exclu. Nous porterons progressivement le prix du paquet de cigarettes à 10 euros en luttant sans merci contre les trafics qui minent cette politique de santé, autant qu’ils fragilisent ceux qui respectent la loi.»

Le 6 juillet dernier, sur RTL, Agnès Buzyn expliquait «espérer» que les 10 euros seraient atteints en 2020 et annonçait des négociations avec les buralistes:

«Ce qui est clair pour la santé publique, c’est que pour que la hausse du tabac soit efficace et que les gens arrêtent de fumer, il faut que cette hausse soit importante, ça ne peut pas être des hausses de dix centimes. [...] Tous les pays qui ont vu une baisse importante de leur tabagisme sont passé par des hausses notables de leur prix du tabac, l’Angleterre par exemple. [...] Dix euros quand? J’espère y arriver en trois ans.»

Deux mois plus tard, Gérald Darmanin explique que le prix du paquet augmentera «de plusieurs centimes évidemment pour atteindre en trois ans les dix euros». Et le ministre de l'Action et des Comptes Publics d’assurer aussitôt que le gouvernement fera le nécessaire pour que les buralistes français «ne soient pas victimes de cette augmentation du prix du tabac». Où l’on retrouve, une nouvelle fois, la situation schizophrénique qui voit la commercialisation d’un produit toxique être la source de notables ressources fiscales –et un pouvoir exécutif privilégier ces ressources immédiates en ignorant volontairement le coût considérable des dépenses induites par la consommation massive de ce produit. Un pouvoir comme paniqué face à la colère et aux menaces récurrentes des buralistes.

Le ministère de la Santé isolé face à Bercy

Régulièrement dénoncée par la Cour des comptes, cette situation se caractérise, au sein du gouvernement, par un isolement du ministère de la Santé et la mainmise constante de Bercy et de Matignon sur le principal sujet national de santé publique. L’histoire récente montre, avec Jacques Chirac, que seule la volonté affirmée du président de la République permet de mener une politique volontariste suivie de rapides effets sur la consommation. En imposant une politique d’augmentation des prix, l'ancien président avait permis à la France de connaître, entre 2002 et 2007, l’un des meilleurs résultats du contrôle du tabac jamais observé dans le monde avec une baisse de 34% des ventes de cigarettes et de 76% du tabagisme des collégiens parisiens.

Depuis, plus rien, ou presque. En dépit de l’annonce solennelle faite dans le cadre de la lutte contre le cancer par François Hollande le 4 février 2014: le lancement d’un Programme national de réduction du tabagisme (PNRT). «Le tabac est responsable de 30% des décès par cancer, déclarait alors le président de la République. C’est la première cause de mortalité pour les femmes, comme pour les hommes –mais de ce point de vue, l’égalité est en marche, et ce n’est pas la meilleure! Le second Plan Cancer [mis en œuvre par Nicolas Sarkozy, ndlr] avait fixé comme objectif une baisse de la prévalence du tabac, c’est-à-dire du nombre de fumeurs, de 30% à 20% dans la population. Le taux aujourd’hui est de 33%. Il y a plus de fumeurs qu’il n’y en avait il y a cinq ans.»

Et trois ans après le discours de François Hollande, la situation n’a cessé d’empirer. Quant au PNRT, entreprise confiée à Marisol Touraine, personne n’ose plus en parler tant il s’éloigne progressivement du possible et de la réalité. «Dans cinq ans, le nombre de fumeurs doit avoir baissé de 10%, assurait Marisol Touraine il y a précisément trois ans. Dans dix ans, nous devons être descendus sous la barre des 20% de fumeurs. Dans moins de vingt ans, nous voulons que les enfants qui naissent aujourd’hui soient la première génération de non-fumeurs.» Ceci posé, la ministre de la Santé n’a rien obtenu en matière de réduction de la consommation, cette dernière continuant même à progresser.

«La génération à naître doit être une génération sans tabac», déclarait en écho, au printemps dernier, le candidat Macron. Et maintenant? Perçoit-il, devenu président, les avantages considérables qu’il pourrait tirer d’un combat global contre le tabac du type de celui mené (avec de spectaculaires succès) en Grande-Bretagne ou en Australie? Un combat intégrant l’apport de la cigarette électronique et instaurant une aide totale aux fumeurs en partance vers cette aventure difficile qu’est le sevrage. Un combat qui pourrait préfigurer ceux contre d’autres formes d’addiction et structurer ainsi une politique de réduction des risques. Un combat jupitérien ayant au final pour effet d’élargir les espaces de liberté des citoyens.

Jean-Yves Nau
Jean-Yves Nau (791 articles)
Journaliste