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De l'enfer de vivre à Paris

Laurent Sagalovitsch, mis à jour le 25.08.2017 à 11 h 29

Les touristes ne réalisent pas qu'habiter la «Ville lumière» est un cauchemar.

«Paris pour un euro» | Fabrizio Sciami via Flickr CC License by

«Paris pour un euro» | Fabrizio Sciami via Flickr CC License by

Parfois, il m'arrive d'envier le sort du touriste qui décide de choisir Paris comme destination pour ses vacances. Qu'il doit être doux de se promener dans les rues de la «Ville lumière» quand, débarrassé de tout souci pécuniaire, libre de son emploi du temps, sans autre feuille de route que celle de ses envies, on peut épuiser tous ses charmes sans jamais se lasser des mille et unes merveilles offertes.

«Paris est une fête»

Quel spectacle fabuleux cela doit être de découvrir tous les matins cette ville qui se prélasse devant vos yeux gourmands, qu'il doit être heureux celui qui s'en va pour la toute première fois, les mains dans les poches, l'humeur guillerette, dire bonjour à la tour Eiffel, inspecter le Louvre, remonter le boulevard Saint-Germain, traîner à Montparnasse, gravir le Sacré-Cœur, longer la Seine, se signer à Notre-Dame, saluer l’obélisque de la Concorde, détricoter les Champs-Élysées, se perdre au Quartier latin, admirer l'Opéra... Rendre hommage à ce Paris éternel dont la beauté ruisselle de tous ces monuments qui la composent.

Ineffables trésors d'une ville où chaque coin de rue réserve son lot d'émerveillements, où cafés, restaurants, boulangeries, épiceries fines, bistrots, troquets, sont autant de raisons de célébrer cette fête du palais, cet art –car c'en est un!– du bien boire et du bien manger, où un peu partout, on trouve trace de ce génie architectural qui donne à Paris cet aspect somptueux de ville-musée, de décor féerique d'une Athènes ressuscitée, d'auguste cité où l'amour se sent ici chez lui, parmi ces ponts, ces promenades, ces parcs, ces jardins, ces cimetières mêmes, autant de lieux propices aux embrassades secrètes et aux étreintes furtives.

Qu'il doit souvent envier le sort des Parisiens, ce touriste-là, qui passe ses journées à flâner parmi eux! Qu'il doit rêver d'être l'un des leurs et de jouir, jour après jour, des richesses infinies de cette ville! Qu'il doit s'imaginer la félicité, à chaque matin recommencée, de vivre dans une ville qui a tant à offrir comme sorties, distractions, théâtres, cinémas, cabarets, myriade d'endroits où fêter la joie de vivre parmi ce peuple de Paris si doué pour célébrer le bonheur de l'existence!

Gueule de bois parisienne

Bon, évidemment le même gus, tu l'installes, comme tout un chacun, dans un 22 m2, à 2.000 euros avec femmes, enfants, plantes, chats, marmites, télé,  juste en face du périph, quelque part entre la porte de Bagnolet et celle de la Chapelle, tout de suite, il va commencer à l'aimer un peu moins, sa «Ville lumière»!

Tu lui rajoutes deux heures de transport en commun dans des métros archi saturés qui sentent bon l’œuf pourri et la mortadelle avariée, tu l'obliges à passer une demi-heure écrabouillé dans un bus bondé récitant «Ô temps, suspends ton vol», au niveau de la place d'Alésia, tu l'installes au volant d'une bagnole capable de tourner en rond deux heures durant sans trouver une place où passer la nuit, tu le laisses mariner dans le bon air marin venu des pots d'échappement de voiturettes shootées au diesel, tu vas voir, il va sérieusement commencer à se demander où elle a bien pu passer, la ville musée de ses rêves.

Tu lui colles dans les pattes une bande de Parisiens bien remontés qui ont pris l'habitude d'aboyer au lieu de parler, tu l'invites à prendre un verre dans un bar qui considère que tout consommateur qui se respecte paye l'impôt sur la fortune, tu le fais monter dans un taxi qui, lui, entrevoit tout voyageur comme un emmerdeur en puissance, tu le laisses poireauter une journée entière devant un panneau qui annonce RER en grève pour cause de buée persistante au niveau du pont de l'Alma, tu vas voir que ton touriste, au bout de deux jours, il aura tôt fait d'appeler papa-maman pour qu'on le rapatrie de toute urgence.

C'est que Paris, aussi belle, élégante, fantasmatique soit-elle, demeure une ville d'une dureté effroyable, bruyante, polluée, grouillante d'une population rendue exaspérée par des conditions de vie de plus en plus dégradées, un envers du paradis où finalement, seuls les touristes de passage, les retraités fortunés et les fils à papa parviennent à lui trouver quelque charme. 

Les autres souffrent en silence.

Ou mettent les voiles pour des ailleurs tant désirés.

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Laurent Sagalovitsch
Laurent Sagalovitsch (114 articles)
romancier