Culture

L'élégant cauchemar de l'OVNI «Upstream Colour»

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 25.08.2017 à 12 h 15

Le deuxième film de Shane Carruth est une série B fantastique qui ne cesse d'inventer des chemins de traverse plus séduisant que tous les ressorts connus de ce genre.

Amy Seimetz dans «Upstream Colour»

Amy Seimetz dans «Upstream Colour»

Débarquant sur nos écrans comme sorti de nulle part –en fait, de la galaxie indé états-unienne après traversée de la stratosphère Sundance–, le deuxième long métrage de Shane Carruth ne cesse de dérouter, et finalement de ravir.

Les rares spectateurs du singulier film de science-fiction Primer ont eu largement le temps d’oublier son auteur depuis sa sortie en 2006. Hormis leur brio, et l'éloignement maximum de tous les poncifs mainstream, les deux films n’ont pas grand chose à voir.

Si, tout de même : leur réalisateur y tient également un des rôles principaux. Carruth d'ailleurs est ici également le scénariste, le monteur, le compositeur de la musique et le producteur d'Upstream Colour.

Cela commence comme un film d’horreur mêlé de thriller, avec un type qui prend le contrôle de l’esprit d’une jeune femme en introduisant dans son corps des asticots, et qui en profite pour la dépouiller.

Efficace, le récit de la contamination et de la domination est très vite parasité par d’autres images, qui font intervenir un autre protagoniste qu’on ne sait comment rattacher au premier récit, même si des signes les connectent l’un à l’autre.

Loin d’affaiblir le premier récit, ces bifurcations lui donnent une dynamique que renforce la présence à la fois intense et instable d’Amy Seimetz qui interprète remarquablement Kris, la victime. Des enregistrements sonores au but mystérieux, l'usage de Walden de H.D. Thoreau comme code secret, un élevage porcin loin de tout ou les tréfonds d'une piscine sont certains des principaux composants d'un récit qui ne cesse de se reconfigurer.

Jeff (Shane Carruth) et Kris (Amy Seimetz)

Paradoxale richesse de la série B

À cette capacité à faire apparaitre des scènes dont on ne sait comment les relier dramatiquement mais qui se rattachent organiquement les unes aux autres, le film ajoute des embardée temporelles – avant, après, dans un temps parallèle - alors que Kris tant bien que mal rétablie rencontre Jeff (Shane Carruth), porteur de mensonges et de fragilité, d’affection et de troubles. Il a à la cheville la même blessure qu’elle.

Est-ce ce titre (« la couleur à la source »), sans explication perceptible ? On songe à La Couleur tombée du ciel de Lovecraft, pas tellement pour les situations ni même la manière de raconter, mais à cause de ce sentiment d’être à emmené ailleurs, d'être entré dans un autre registre du fantastique, avec ce qui semblait pourtant des véhicules connus, fabriqués à la chaine par l’usine du film de genre.

Cette réussite tient à un effet hypnotique de la composition et de l’enchainement des plans, à une sorte d’élégance instinctive du filmage alliée à une invention constante dans la manière de montrer.

Celle-ci doit certainement à la faiblesse des moyens financiers, comme il arrive encore – ce film en témoigne – cette pauvreté matérielle devient une richesse artistique, qui a fait jadis les plus belles heures de la série B.

Sensualité et liberté

Cette richesse tient à la fois à la qualité de l’interprétation, à l’invention ludique du scénario, notamment dans l’utilisation des détails, mais surtout à deux qualités majeures de Shane Carruth.

La première est la sensualité dans la manière de filmer, la capacité rendre palpables les matières, suggestifs les contacts. Qu’il s’agisse des séquences horrifiques, des immersions dans l’inquiétant élevage de cochons où le scénario renvoie sans cesse, ou de celles de la relation sentimentale entre Kris et Jeff, chaque scène semble se déployer et excèder ce qu'elle raconte grâce à la mise en scène. 

La deuxième qualité est la liberté du montage – ou plutôt le sentiment de liberté qu’il procure alors même qu’il ne peut résulter que d’un travail très rigoureux et précis.

Cette façon de se déplacer dans le temps, de changer de rythme, de convoquer des interférences et des échos fait de la vision d’Upstream Colour une sorte d’aventure, aussi imprévisible que réjouissante.

Upstream Colour

de Shane Carruth, avec Amy Seimetz, Shane Carruth, Andrew Sensenig, Thiago Martins.

Durée: 1h36. Sortie le 23 août 2017.

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Jean-Michel Frodon
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