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Tous les facteurs d'une nouvelle crise financière sont aujourd'hui réunis (voire multipliés)

Gilles Bridier, mis à jour le 27.08.2017 à 16 h 54

Au secours, l'exubérance irrationnelle des marchés est de retour!

Des courtiers à la Bourse des Philippines dans le quartier des affaires de Manille de Makati, le 12 novembre 2007 | Roméo GACAD / AFP

Des courtiers à la Bourse des Philippines dans le quartier des affaires de Manille de Makati, le 12 novembre 2007 | Roméo GACAD / AFP

Sous l’impulsion de la présidence estonienne, les autorités européennes étudient actuellement la possibilité de geler les avoirs des épargnants sur leur compte bancaire pour éviter que, en cas de crise, les clients des banques ne courent vider leurs comptes, aggravant du même coup le risque de faillite des établissements.

Il ne s’agit pour l’instant que d’une hypothèse de travail, indique l’agence Reuters dans l’information relayée notamment par le magazine Capital. Mais comme il n’y a pas de fumée sans feu, on peut s’étonner que le sujet arrive aujourd’hui dans l’actualité… comme si la situation du secteur bancaire inquiétait les autorités et que des mesures de précaution devaient être prises.

Il est vrai qu’après la mésaventure en Espagne de Banco Popular, rayée de la carte après avoir été reprise pour un euro symbolique par la banque Santander, on peut s’interroger. L'établissement, en situation de faillite, avait dû passer d’énormes provisions pour compenser la vente à perte d’actifs immobiliers qui n’ont jamais retrouvé leur valeur d’avant crise. Ses clients auront finalement été épargnés, mais pas les actionnaires qui ont fait les frais du sauvetage.

Et ce n’est pas le seul dossier épineux en Europe. L’État italien a décidé d’injecter 17 milliards d’euros dans le sauvetage de deux banques vénitiennes, Popolare di Vicenza et Veneto Banca, mais c’est en fait l’ensemble du secteur bancaire transalpin qui est menacé de crise à cause  du montant des dettes et des créances douteuses de la plupart des établissements.

Après les risques encourus par la Deutsche Bank  à cause de son implication dans la crise des subprimes et de l’amende infligée par les autorités américaines (finalement «limitée» à 7 milliards d’euros), on peut effectivement se demander si le secteur bancaire a tiré toutes les conclusions de la crise de 2007. Car, par exemple, si une amende plus forte lui avait été infligée, la première banque allemande est en fait si fragile qu’une défaillance aurait été à craindre, faisant alors courir un risque systémique à l’ensemble du secteur bancaire allemand et européen.

Des facteurs de déstabilisation

Aussi, lorsque les autorités européennes cherchent à installer des garde-fous destinés à enrayer toute nouvelle crise, l’inquiétude est légitime. Même si, en l’occurrence, le gel des avoirs ne serait que très provisoire. Il s’agirait surtout de contenir les mouvements de panique qui réapparurent en 2008 lorsque, par exemple, la Royal Bank of Scotland frôla la faillite et ne dut son salut qu’au sauvetage par l’État et à sa nationalisation. Mais dix ans plus tard, la banque en question n’est toujours pas sortie de l’ornière. Ce qui en dit assez long sur l’exposition au risque de certains établissements.

En outre, de lourdes incertitudes viennent plomber le ciel de la planète finance. D’abord, la volonté affichée par le président américain Donald Trump de détricoter une partie de la règlementation mise en place par l’administration Obama pour contenir les excès générés par la dérégulation financière. Les professionnels du secteur applaudissent. Mais on a pu constater, il y a dix ans, qu’ils n’étaient pas capables de s’autoréguler, et qu’il appartenait donc au politique de fixer les règles pour éviter les débordements.

Autre facteur de déstabilisation, le Brexit: on ignore quel sera l’avenir de la City et les mesures qui seront prises outre-Manche pour dissuader les financiers de déserter la place, mais on peut parier là aussi que Londres accédera à leurs demandes de dérégulation pour les retenir, et qu’une nouvelle compétition sera engagée entre les places financières du monde entier. Alors que la crise de 2007 n’est pas encore totalement digérée, l’exubérance semble revenir.

Des marchés sourds aux avertissements en 2000…

«L’exubérance irrationnelle» des marchés! Alan Greenspan, le très influent ancien président de la Réserve fédérale américaine, avait utilisé cette expression pour mettre en garde les marchés contre l’effervescence boursière. Il n’empêcha pas pour autant que se constitue une bulle des valeurs high-tech, à la fin du siècle dernier. En 2000, l’indice du Nasdaq, le marché américain des valeurs technologiques, avait doublé en seulement un an. On ignora l’avertissement, sans craindre le vide sur lequel étaient construits les montages financiers.

Comme prédit, la bulle explosa à la fin de l’été. Deux ans et une crise plus tard, l’indice du Nasdaq était divisé par cinq. Même chose à Paris, avec un doublement en deux ans de l’indice CAC 40 parvenu à plus de 6.500 points à la fin de l’été 2000, pour dégringoler à 3.000 points deux ans plus tard. Alan Greenspan avait prêché dans le désert, les nombreux épargnants qui avaient cru au miracle boursier n’avaient plus qu’à pleurer sur leurs pertes.

… comme en 2007

Mais tire-t-on les leçons de ses échecs passés? Les spéculateurs n’apprécient pas le calme sur les marchés. Début 2007, alors que le marché immobilier américain commençait déjà à donner des signes de fragilité depuis un an, le même Alan Greenspan agitait le spectre d’une possible récession de l’économie américaine pour la fin de l’année. On minora ses mises en garde. Une crise immobilière couvait-elle? Les États-Unis en avaient connu d’autres. Le prix de l’immobilier avait triplé en dix ans; le marché subirait donc une correction technique, et repartirait. Encore une fois, on n’écouta pas le gourou de la finance. Le Dow Jones, indice phare de la bourse de New York, dépassait 14.000 points, entraînant les autres indices dans son sillage tel le CAC 40 revenu à 6000 points, à la fin de l’été 2007.

C’est en juillet et août comme le rappelle la Banque de France, qu’interviennent les premières faillites de fonds spéculatifs. Les banques, conscientes d’avoir rempli leurs coffres de monnaie de singe, commencent à déprécier leurs actifs. Et les banques centrales prennent des mesures exceptionnelles pour tenter d’enrayer la mécanique dévastatrice de la crise bancaire qui pointe. En dix-huit mois, les indices boursiers perdent la moitié de leur valeur, à New York comme à Paris.

On connaît la suite, la débâcle bancaire et ses conséquences sur toutes les économies mondiales, portant en germe la crise de la dette publique. Ce qui explique que, en travaillant à la mise en place de l’Union bancaire après la crise de 2007, le commissaire européen au marché intérieur, Michel Barnier, eut souhaité briser le lien entre crises bancaires et dettes publiques. Pour que les contribuables ne paient pas les pots cassés par les spéculateurs. Mais face au lobby de la finance, il dut progresser lentement et renoncer à certaines mesures. «Certains banquiers ont la mémoire courte», confiait-il au Nouvel Economiste en 2015.

L’effervescence boursière reprend

Aujourd’hui, dix ans après le début de la plus grande crise que le monde a jamais connue, les indices boursiers crèvent à nouveau les plafonds. Le Dow Jones, qui a effacé la crise dès 2013, est à son record à plus de 21.000 points, soit 50% plus haut qu’en 2007! Les investisseurs sont stimulés par la dérégulation promise par Donald Trump, et veulent profiter de l’aubaine des taux bas.

Pourtant, à la Réserve fédérale, l’actuel vice-président Stanley Fisher ne cesse de mettre en garde contre les risques encourus en cas d’assouplissement de la réglementation bancaire. Même Janet Yellen, la présidente de l'institution, se présente sur la même ligne, semblant défier le président américain alors que sa reconduction à la tête de la Réserve fédérale est en jeu, constate Le Monde. Et les indicateurs se multiplient qui devraient inciter à la prudence. En outre, la politique des taux bas génère sur les marchés une abondance de liquidités qui peut engendrer la formation de nouvelles bulles spéculatives susceptibles de déclencher une nouvelle crise, avertit l’économiste Patrick Artus dans Libération.  

Qu’importe! Aux États-Unis et en Europe, les banques multiplient les crédits à des fonds d’investissement  qui s’endettent de plus en plus pour racheter des entreprises, révèlent Les Échos. La France ne fait pas exception, avec une dette privée qui augmente. Or, c’est aussi la dette privée qui avait été à l’origine de la crise de 2007. Même si la bulle n’est pas aussi grosse, gare au retour de l’exubérance!

En attendant, les investisseurs se frottent les mains. Les entreprises sont généreuses envers leurs actionnaires, globalement dans le monde entier mais notamment en Europe, et même en France où pourtant les effets de la crise ne sont toujours pas dissipés au bout de dix ans. Mais la bourse obéit à des logiques qui échappent parfois à l’économie…

Le risque démultiplié du «shadow banking»

L’exubérance ne se réduit pas à ce qui se voit. Elle peut être bien plus dangereuse lorsqu’elle échappe à la supervision des régulateurs.  C’est le cas du «shadow banking» qui fonctionne grâce à des réseaux financiers parallèles, s’appuie sur les paradis fiscaux et échappe donc à la réglementation à laquelle les réseaux bancaires classiques doivent se plier. L’application des nouvelles technologies aux pratiques financières a favorisé un essor qui fragilise l’économie mondiale. Les mises en garde des gouvernements appelant à une surveillance renforcée, notamment depuis un G20 de 2011, n’ont pas empêché cette expansion qui, selon le Fonds monétaire international (FMI), constitue une menace pour la stabilité financière.

Alors que la Banque de France évaluait à 25.000 milliards de dollars le montant des transactions de la finance parallèle en 2002, le total passait à 75.000 milliards de dollars en 2013… et à 92.000 milliards de dollars en 2015, selon un rapport du Conseil de stabilité financière. Par ailleurs, la Banque de France révèle que près de la moitié des sommes gérées par le shadow banking en 2014 «impliquait un risque systémique». De quoi donner le vertige, lorsqu’on considère que cette part à risque représentait cette année-là plus de la moitié du PIB mondial! Or, le phénomène s’est aujourd’hui développé, démultipliant les risques après avoir déjà contribué au déclenchement de la crise de 2007. 

Aussi, face à ces multiples facteurs de risque, on peut s’interroger sur la motivation des autorités européenne à étudier les modalités d’un gel des avoirs bancaires. Craindraient-elles une nouvelle crise, comme des spécialistes le prédisent? Les mesures de précaution ne sont pas superflues…à commencer par celles qui concerneraient le contrôle de l’effervescence à l’origine du risque.

Gilles Bridier
Gilles Bridier (661 articles)
Journaliste