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Il faut évoquer les actes terroristes, mais pas trop

Laurent Sagalovitsch, mis à jour le 22.08.2017 à 10 h 37

On ne s'habitue pas à cette mort-là, à cette mort absurde, à cette mort injuste, à cette mort lâche. On devrait pourtant.

Des bougies déposées lors d'une manifestation pour la paix en Ukraine, devant la Maison-Blanche, à Washington,
 le 16 août 2014. | Elvert Barnes via Flickr CC License by

Des bougies déposées lors d'une manifestation pour la paix en Ukraine, devant la Maison-Blanche, à Washington, le 16 août 2014. | Elvert Barnes via Flickr CC License by

Le terrorisme est une verrue qui colle à la peau des sociétés occidentales. Difficile de s'en débarrasser d'un simple revers de manche. À intervalles réguliers, il vient nous rappeler combien nous nous retrouvons désarmés face à des individus dont les motivations ne nous apparaissent ni claires ni tranchées, d'autant moins que les propagateurs de cette terreur ressemblent plus à des forbans de jeux vidéos qu'à des experts en démolition.

Il n'empêche, ces sombres crétins, plus doués pour jouer aux autos-tamponneuses que pour étudier les textes sacrés, nous plongent à chacune de leurs actions dans l'effroi et la terreur, scandalisés et effarés que nous demeurons face à ces morts inutiles, à cette débauche de drames qui nous attristent autant qu'ils nous désolent.

On ne s'habitue pas à cette mort-là, à cette mort absurde, à cette mort injuste, à cette mort lâche. On devrait pourtant. Il nous faudrait avoir face à cette répétition de malheurs le même imperturbable détachement que les Londoniens lors des raids de la Lutwaffe. S'appliquer à masquer notre désarroi, continuer à vivre comme si de rien n'était, reprendre nos occupations extérieures sans rien laisser transparaître de nos états d'âme.

Évidemment, les médias ne nous facilitent pas la tâche.

En s'attardant des jours et des jours sur l'événement, en ressassant à l'infini les mêmes antiennes, en multipliant les reportages qui ne nous éclairent sur rien, en donnant la parole à des experts dont les prédictions sont contredites parfois dans l'heure, en étant constamment dans la surenchère putassière, ils contribuent non seulement à alimenter notre peur mais ils procurent aux terroristes une victoire posthume dont on se serait bien passé.

Il n'est pas question de passer sous silence l'attaque, de la prendre à la légère ou d'essayer de la dissimuler à l'opinion publique –pareille attitude laisserait toute la latitude à la rumeur de s'exprimer et d'enfler en des proportions grandiloquentes– mais de la circonscrire à sa seule temporalité: en parler le jour-même, la décortiquer, l'analyser puis tourner la page quitte à y revenir plus tard, quand toute la lumière aura été faite.

Parce que la vie continue. Parce que vivre dans la peur, ce n'est plus vivre. Parce que les terroristes jouissent de nous voir ainsi traumatisés. Parce que les morts ne reviendront pas. Parce que nous ne pouvons pas passer nos journées à les pleurer. Parce que la vie commande d'aller de l'avant sans s'attarder à l'infini sur des morts qui, aussi cruelle que pareille assertion puisse apparaître, resteront des morts dont l'absence sera insupportable seulement à leurs familles et à leurs proches.

La société israélienne l'a bien compris: on ne gagne à rien à ressasser des événements sur lesquels nous n'avons pas prise. Quand survient un attentat, on s’attelle à nettoyer au plus vite la scène de crime, on efface les traces du forfait, on évoque au journal télévisé les circonstances et les implications de l'assaut puis on passe à autre chose. Circulez, y a plus rien à voir. Tout cela afin de contenir la peur et l’empêcher d'accaparer nos esprits.

Il n'est d'aucune utilité de s'appesantir des jours durant et parfois en temps réel sur les circonstances exactes de l'attentat, le nom des commanditaires, la réaction des voisins, la biographie in extenso des terroristes, la nature de leur dernier repas, la marque préférée de leurs baskets et que sais-je encore: c'est là une sorte de prostitution de l'information qui n'a d'autre visée que de nous garder dans un état de faiblesse, lequel exige d'être toujours entretenu afin précisément que cette faiblesse ne se transforme pas en panique.

C'est le principe même des chaînes d'information en continu: jouer avec notre angoisse afin de nous rendre dépendants d'elle, à l'image des anxiolytiques qui, pour demeurer efficaces, nécessitent d'être pris en des doses toujours plus conséquentes.

À nous de briser ce cercle mortifère et de reprendre notre liberté.

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Laurent Sagalovitsch
Laurent Sagalovitsch (114 articles)
romancier