Culture

«120 battements par minute», un film d'action pour aujourd'hui

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 23.08.2017 à 7 h 03

Au plus près des corps comme des idées, le film de Robin Campillo, Grand Prix au dernier Festival de Cannes, raconte la geste d'Act Up avec émotion et une impressionnante énergie vitale.

Trois mois après la révélation à Cannes du film qui aurait dû recevoir la Palme d’or (même le président du jury ‎Pedro Almodóvar en était d’accord), la sortie de 120 battements par minute a rendu le film peut-être encore plus nécessaire. C’est que passé le premier instant d’émotion, le puissant effet de bouleversement que suscite le film –il le suscite toujours mais à présent on est revenus–, ce qu'il met en scène devient peut-être encore plus riche, et plus actuel.


Cette puissance efficace, le film de Robin Campillo le doit au cinéma. C’est à dire à tout ce qui, en lui, excède ce qui semble, «sur le papier» comme on dit, le définir.

120 battements est bien le récit de ce que fut le mouvement de combat Act Up. Il raconte le fonctionnement et les agissements de ce groupe d’activistes composé en grande partie, mais pas uniquement, de séropositifs, et déterminés à faire du sida une urgence absolue auprès des pouvoirs publics, des médias, des instances médicales et pharmaceutiques, et du «grand public». C’était en France au début des années 1990, depuis près de dix ans déjà la maladie tuait. 

Partis pris de cinéma

Ce récit passe par un certain nombre de parti pris, tous judicieux: la manière de lier le processus collectif et l’attention à quelques trajectoires personnelles, avec au centre une très sensible histoire d’amour, et aussi de mêler des images d’archives à la reconstitution par la dite fiction.

Surtout, le film trouve sa force en réussissant à dépasser les changements de tonalité et de registres, prenant en charge l’extrême émotion, saturée de colère et de peur, de ces jeunes gens «en train de crever» comme ils le disent, l’humour délirant avec lequel ils combattent aussi leur destin, l’intelligence politique dans les manières de réfléchir et de débattre.

En public, en groupe ou dans l’intimité, le film cartographie un répertoire de mots, de gestes, des changements de rythme, des décentrements qui racontent avec des moyens de cinéma à la fois le face à face avec la mort et l’élan vital transmué en activisme, mais aussi en échange amoureux, en fêtes débridées.

Sean (Nahuel Pérez Biscayart) et Nathan (Arnaud Valois)

Act Up, à la différence d’autres groupes plus classiques qui ont aussi participé à la mobilisation contre le Sida, aura été le lieu du passage à l’acte, où prévalait une pensée de l’action au risque de l’affrontement, de la transgression, de l’opprobre. Et c’est cette même idée qui porte ce qui est très précisément un «film d’action».

Un film d’action parce que, comme Act Up, il met au centre les corps, la présence physique, les gestes –ceux de la spectacularisation de la maladie et des lenteurs ou blocages imputés aux institutions et aux entreprises, ceux du débat collectif, ceux de la tendresse et du désir.

Cette présence est aussi forcément celle des acteurs, tous remarquables, parmi lesquels on distingue Nahuel Pérez Biscayart, dans le rôle du plus révolté d'entre eux tous, Sean, impressionnant d'énergie rageuse, entre hyperlucidité et délire.

Émouvant et exultant, 120 battements ménage également à bon escient des suspens, des moments de latence qui évoquent ce qu’il y a d’inhumain, d’indicible, dans la situation de ses personnages.

Les assemblées hebdomadaires de l'association.

Film d’aujourd’hui, le troisième long métrage de Robin Campillo, qui fut de l’aventure d’Act Up tout comme son coscénariste Philippe Mangeot, met en jeu à la fois les singularités de ce qui s’est joué alors, et la ressource que constitue cette expérience pour penser des possibilités d’action actuelle.

Danger de mort immédiat

L’un des aspects les plus frappants du film est que ces militants-là, à la différence de pratiquement toute la galaxie contestataire depuis les années 1960 et la fin de la guerre d’Algérie, se battent d’abord pour leur peau. Le danger mortel qu’est alors (et toujours, même si dans des conditions différentes) le sida donne à cette lutte une singularité, une urgence, sans doute une créativité qui la distingue de la longue tradition protestataire en France ou en Europe.

Le «die-in», un des modes d'interventions d'Act Up.

L’intelligence d’Act Up, et à sa suite l’intelligence du film, est de ne cesser d’articuler, y compris avec ses contradictions, la dimension personnelle en état de risque extrême, la dimension collective –celle qu’on a l’habitude de dire «politique»– et une dimension plus abstraite, une idée. Idée qui est à la fois idée de la vie et idée de transformation du monde.

Ne cessent ainsi de résonner les proximités et différences avec aujourd’hui: l’invention de formes d’assemblée où le débat mène à l’action, où les interrogations sur les effets contradictoires de la mise en spectacle pour gagner en visibilité travaillent tout le film, et ne sont pas des questions du passé.

D'une époque à l'autre

Un des fondateurs du mouvement, Didier Lestrade, rappelait ici même l’inscription d’Act Up dans une époque particulière, révolue, insistant sur le fait que nous vivons une époque bien plus répressive qu’alors, notamment du fait des attentats djihadistes, qui ont légitimé une violence d’Etat contre toute activité contestataire.

Il faudrait sans doute ajouter l’indifférence hostile des médias, l’apparente substitution par les réseaux sociaux ayant créé des effets de bulle communautaire dont les puissances de mobilisation mais aussi les effets d’enfermement sont désormais reconnus.

Toutes ces questions, si actives dans le film de Campillo, contribuent à le rendre passionnant aujourd’hui –vingt-cinq ans après les faits qu’il raconte, quelques mois après sa révélation à Cannes– et à établir son intérêt au long cours.

120 battements par minute

de Robin Campillo, avec Nahuel Pérez Biscayart, Adèle Haenel, Antoine Reinartz, Félix Maritaud, Catherine Vinatier.

Durée: 2h22. Sortie: 23 août 2017

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