Sports

Il faut changer les règles du rugby pour protéger les joueurs

Grégor Brandy, mis à jour le 26.08.2017 à 17 h 30

Nouvelle saison et, forcément, nouvelles règles à apprendre.

Lors de la finale 2017 du championnat de France de Top 14 entre Clermont et Toulon. CHRISTOPHE SIMON / AFP

Lors de la finale 2017 du championnat de France de Top 14 entre Clermont et Toulon. CHRISTOPHE SIMON / AFP

Nouvelle saison et nouvelles règles. Le retour du Top 14 va permettre au public français d'exercer une de ses grandes passion: crier sur l'arbitre parce qu'il a bien appliqué des règles que, souvent, personne ne connaît. De nombreux articles ont beau avoir été publiés sur le sujet quelques jours avant la reprise, on s'attend déjà aux premiers éclats de voix, le long des barrières, dans les tribunes ou devant les écrans de télévisions, après le premier coup de sifflet incompris.

Il faut dire que si les règles sont parfois compliquées à comprendre pour les novices, les instances du rugby ne les aident pas vraiment en changeant chaque année certains points du règlement, comme le résume L'Équipe, qui parle même de «tradition».

«C'est désormais une tradition, à chaque reprise du Championnat, joueurs et arbitres doivent assimiler qu'il y aura de nouvelles règles à appliquer dans le jeu.»

Et cette année, le World Rugby n'a pas fait les choses à moitié, confirme Adrien, arbitre et blogueur pour L'Esprit de la Règle.

«C’est très compliqué à suivre pour tout le monde, même pour nous, arbitres. La World Rugby a pondu les nouvelles règles en janvier et les a appliquées directement dans l’hémisphère sud. Ils en ont remis une couche fin juillet, et même en août, avec des nouveautés qui vont s’appliquer dans l’hémisphère nord sans qu'on soit encore sûr qu'elles s'appliqueront à l’hémisphère sud. Ça crée un bordel monstre.

Ces nouvelles règles, la direction de l’arbitrage a eu 48 heures pour les intégrer et les redescendre aux clubs, qui allaient commencer leurs matchs de préparation. Le temps de réaction de chaque instance, de chaque acteur, a été extrêmement court.»

S'adapter et vite

C'est ce que confirme Christophe Urios, le manager du Castres Olympique: les différentes équipes ont dû s'adapter très vite, quitte à devoir revenir sur certains aspects de leur préparation, la mêlée dans son cas.

«On nous a donné tout cela le 24 juillet, pour une mise en application le 1er août. C’est court, surtout quand on a commencé l’entraînement depuis deux mois, et que l’on travaille avec certaines directives qui sont obsolètes. Après, nous techniciens, joueurs et même arbitres, il faut le prendre en compte et nous adapter.»

Les joueurs auront beau être surpréparés et conscients de toutes ces nouveautés, après 75 minutes d'un match à haute intensité, il est possible que l'un d'entre eux sur l'un des sept matchs du week-end oublie, par exemple, les subtilités des nouvelles règles pour la touche, note le manager castrais.

«Forcément, je m’attends à ce qu’on voie des erreurs. [...] Les joueurs seront sous pression, et les entraîneurs et les arbitres aussi.»

Pourquoi tant de changements?

Mais pourquoi le rugby a-t-il besoin de changer de règles aussi régulièrement? En fait, selon Joël Dumé, directeur national de l'arbitrage, «les règles sont toujours à la remorque du jeu» et viennent corriger les imperfections que l'on pouvait trouver jusque-là. Mais une fois que le jeu s'adapte aux nouvelles règles, il faut corriger les nouvelles imperfections: une espèce de cercle sans fin.

«On se retrouve avec des effets bénéfiques et parfois des effets pervers. La règle est donc obligée d'être à nouveau modifiée. Dès que ces nouvelles règles sont mises en place, le jeu à nouveau s'adapte et crée d'autres effets pervers que l'on n'avait pas appréhendés. Et ainsi de suite.»

En mars dernier, lors du Tournoi des Six Nations, les Italiens avaient détourné la règle du ruck en n'envoyant pas de joueurs au contact, ce qui leur permettait de disperser l'équipe partout sur le terrain et de ne pas former de ligne de hors-jeu, au grand dam des Anglais.

 

Mais, comme l'Équipe l'explique, ce point a été clarifié. Désormais, «un seul joueur sera suffisant pour créer un ruck et une ligne de hors-jeu. Les adversaires ne pourront donc plus s'intercaler entre le demi de mêlée et ses joueurs, comme l'avaient fait les Italiens face aux Anglais lors du dernier Tournoi».

Protéger les joueurs

Plus généralement, explique Adrien de L'Esprit de la Règle, en plus de corriger ces détournements du règlement, ces changements de règles et de directives ont deux buts. La première, c'est de protéger les joueurs.

En juin dernier, Rugbyrama évoquait une finale de Top 14 qui avait «repoussé les limites de l’agressivité dans le rugby» et «un spectacle qui faisait froid dans le dos». Au cours des dernières années, le nombre total de blessures est passé de 603 à 981, note L'Humanité qui se base sur des données récoltées par Tech XV entre 2012 et 2015. En 2016, Le Monde soulignait également «les inquiétants chiffres des blessures en Top 14», quand le président de la commission médicale de la Ligue nationale comparait les commotions cérébrales dans le rugby à une «situation de destruction massive».

«Comme le jeu se durcit avec des joueurs dont les gabarits sont de plus en plus incroyables et qu’il y a plus d’impacts, on essaie de réduire la dangerosité, explique Adrien. On a intégré progressivement le plaquage à l’épaule, le plaquage cathédrale, là cette année, il y a eu un très gros durcissement sur les plaquages haut. Le vrai problème en ce moment, ce sont les commotions. Le durcissement des lois du jeu va finalement dans le sens des joueurs. Ce n’est pas pour les faire chier, c’est pour éviter qu’ils ne deviennent des légumes à 40 ans, malheureusement.»

La volonté d'un jeu plus fluide

Le deuxième point que les instances cherchent à améliorer, c'est la fluidité. Mais, cette volonté de rendre le jeu plus rapide constitue cependant un drôle de paradoxe, comme le notait notre journaliste Yannick Cochennec, il y a quelques semaines:

«Étrange période où tout exige d’aller plus vite alors qu’hier, tout allait justement et effectivement plus vite. [...] Un match de rugby n’était pas sans cesse freiné dans sa progression par une vérification vidéo un peu longuette. En réalité, ce n’est pas que le jeu ou le sport qui a changé en profondeur (cela a été le cas techniquement et physiquement et de quelle façon), mais aussi tout ce qui a été accepté et toléré autour, souvent sur ordre implicite de la télévision.»

Tous reconnaissent d'ailleurs le rôle de la télé et l'impact qu'elle peut avoir sur leur sport. Devant des spectateurs de plus en plus exigeant, fluidifier le jeu et rendre les matchs plus agréables à suivre devient une quasi-nécessité pour survivre dans un marché où l'offre –pas nécessairement toujours légale– n'a jamais été si diversifiée. Christophe Urios, le manager du CO estime d'ailleurs que le rugby doit s'adapter pour se faire sa place parmi les sports les plus populaires.

«La télé et les médias en général, participent à l’évolution de notre rugby. C’est vu par de plus en plus de monde. Il y a cette notion de spectacle, qui est prise en compte. Si on n’évolue pas, on recule, on meurt. Je ne pense pas que ce soit forcément négatif. Les gens de la télé, et les téléspectateurs veulent de l’engagement, un rugby qui représente ce qu’est la vie: il faut s’engager, être fidèle à des valeurs. Il faut aussi le faire avec toutes les protections possibles. J’y trouve beaucoup d’avantages. [...]

Il faut que notre sport devienne plus populaire. Pour cela, il faut qu’il soit de plus en plus médiatisé. Pour cela, il faut qu’il plaise. Et pour qu’il plaise, il faut que nos règles et nous, éducateurs et entraîneurs, allions dans ce sens.»

Vers une stabilisation?

Alors, parviendra-t-on, un jour, à faire en sorte que tout se stabilise et ne plus avoir à se plonger dans les règlements en début de saison pour être sûr de tout comprendre aux coups de sifflet des arbitres?

«Je ne peux pas répondre, indique Joël Dumé. La plupart du temps, les règles sont assez bien écrites, mais elles ne sont pas toujours bien respectées, notamment sur le jeu déloyal ou les plaquages dangereux. World Rugby dit que les règles sont bien écrites, mais que les joueurs, les arbitres doivent les respecter et les faire respecter. Les directives sont donc assez sévères et précises.»

Pour Christophe Urios, la nature même du rugby explique qu'il faut s'adapter petit à petit, d'autant que ce sport, sous sa forme professionnelle, est encore jeune et risque donc de se chercher un moment avant de finir par se trouver parfaitement.

«Évidemment, à un moment, on parviendra à se stabiliser. Mais je pense que pour le moment, on va continuer à avancer.»

Grégor Brandy
Grégor Brandy (434 articles)
Journaliste