Tech & internet

«J’ai eu un patron qui m’interrompait tout le temps pour me dire “Waouh, tu as de beaux cheveux, tu sais”»

Laura Miller, traduit par Pierre Marti, mis à jour le 21.08.2017 à 7 h 02

Ellen Ullman, qui travaillait dans la programmation informatique dans les années 1970 et 1980, raconte l’évolution de sa carrière au milieu de la culture macho de la tech.

Ellen Ullman (Marion Ettlinger).

Ellen Ullman (Marion Ettlinger).

«Les gens s’imaginent que programmer est quelque chose de logique, un processus qui serait comme réparer une horloge», écrit Ellen Ullman dans son essai Outside of Time: Reflections on the Programming Life. «Rien n’est plus faux.» Écrire du code, c’est plutôt comme «une maladie, une fièvre, une obsession. C’est comme un voyage sans fin dans un train dont on ne peut pas descendre».

Ullman a travaillé comme programmeuse informatique et développeuse pendant vingt ans, de la fin des années 1970, quand la profession puisait dans un vivier éclectique d'amateurs d’informatique, jusqu’au début des années 2000, quand elle est devenue auteure à temps plein. Le premier livre compilant ses articles, Close to the Machine: Technophilia and Its Discontents, publié en 1997, est vite devenu culte parmi les programmeurs ayant la fibre littéraire ou intellectuelle, grâce à son évocation extraordinaire des tourments et des extases du développement de logiciels. La prose d’Ullman est aussi élégante que son code et elle a publié deux romans salués par la critique.

Life in Code: A Personal History of Technology marque son retour longtemps attendu aux thèmes qui ont construit sa réputation: ce que signifie partager notre monde avec des machines sophistiquées; la myriade de façons, presque indétectables, dont elles nous changent; et les façons fondamentales dont elles ne peuvent nous changer. Parmi les moments de bravoure du livre, un long examen de l’idée de vie artificielle et, en conclusion, un hommage pertinent, respectueux et dénué de sentimentalisme à sa chatte décédée, Sadie. J’ai contacté Ellen Ullman par email pour l’interroger sur ses espoirs et ses inquiétudes quant au futur de l’industrie, ainsi que sur ses expériences en tant que femme dans le milieu des hautes technologies et le fameux mémo ayant récemment secoué Google.

Laura Miller: Vous êtes une ancienne étudiante en littérature anglaise tombée amoureuse de la technologie grâce aux premiers caméscopes bon marché et ce qu’ils permettaient en matière de communication. Plus tard, à la fin des années 1970, vous avez acheté dans le même esprit chez Radio Shack un des premiers PC. Vous avez appris à coder seule. Est-ce que les programmeurs autodidactes étaient une espèce commune à l’époque?

Ellen Ullman: Lorsque j’ai débuté dans mon premier véritable emploi, en 1979, nous étions un formidable groupe de paumés. Il y avait un ancien danseur soufi, un diplômé en histoire de l’art, deux en littérature anglaise et un Français qui empestait l’atmosphère avec ses Gauloises et refusait de suivre quelque convention de code que ce soit mais qui faisait des choses géniales qui nous poussaient à nous dépasser. C’était super de travailler avec eux. Pour la plupart, on était en exploration.

Mais de l’autre côté, il y avait aussi un groupe d’ingénieurs informatiques très qualifiés. A l’époque, en général, l’informatique était une sous-spécialité en ingénierie et les ingénieurs qui avaient fait une maîtrise ou un doctorat n’avaient pas vraiment envie d’aller coder des applications dans des bureaux pleins de gens bizarres.

Et aujourd’hui? Il semble qu’une formation plus formelle soit exigée à présent.

Aujourd’hui, le web requiert un ensemble bien précis de compétences. On peut les acquérir dans des rassemblements ou des groupes de code, mais le travail souterrain, sur les serveurs, nécessite une compréhension plus profonde de domaines tels que le fonctionnement des systèmes, des algorithmes ou la conception des processeurs. C’est le domaine réservé de l’informatique et cela demande une formation sérieuse. Des gens extrêmement motivés peuvent apprendre seuls, mais à un tel niveau, il faut être absolument obsessionnel et passionné par l’apprentissage de l’informatique. De toute façon, il faut avoir le feu sacré pour se lancer dans le code.

Est-ce qu’il y avait alors plus de femmes dans le métier, quand il n’y avait pas un chemin tout tracé via les formations en informatique? Est-ce que c’était plus confortable pour vous quand les choses étaient plus désordonnées et variées?

Maintenant que j’y pense, oui. Sybase était plein de femmes qui avaient des doctorats dans des choses comme l’anthropologie, enfin à peu près tout sauf la littérature grecque antique. Dans mon premier job en 1979 comme chez Sybase en 1985, il y avait des femmes à des postes techniques importants. Cela peut paraître bizarre, mais le confort d’être entouré de femmes m’a permis de plus facilement apprendre des hommes qui étaient là.

Comment avez-vous fait pour gérer votre confiance en vous pendant ces années-là, dans un domaine où il est connu qu’entre collègues les relations sont assez abruptes et où, en tant que femme, on n’est pas toujours bien accueillie? Vous vous décrivez parfois comme découragée par le scepticisme des autres, comme lorsque votre père vous a demandé d’écrire un programme d’amortissement mais vous a ensuite suggéré d’abandonner parce que vous étiez «en difficulté». Un des essais de votre livre raconte comment, à une fête à la fin des années 1990, en discutant avec Sergey Brin et Larry Page, vous avez parlé de multiprocessing symétrique et ils vous ont tout de suite proposé un poste. Vous avez refusé parce que vous aviez le sentiment d’être «une imposture» qui «n’y connaissait rien». Mais il y a d’autres postes que vous avez réussi à obtenir et à maîtriser sans pourtant connaître les machines ou les langages qu’ils nécessitaient de connaître. Est-ce que vous regrettez de ne pas avoir accepté de travailler chez Google?

Je dois y réfléchir, parce que je n’ai pas vraiment pensé aux différences entre les situations où j’étais simplement intimidée et celles où j’ai pu feindre la confiance en moi. Au début, j’ai été guidée par mon mémoire de littérature anglaise sur Macbeth. Cette pièce est pleine de confusion des temps, mélange ce qui s’est passé avant et après. Je me suis dit que si je pouvais dénouer le nœud des temps dans Macbeth, je pourrais sûrement gérer le fouillis de Basic, un langage informatique qui était célèbre pour vous faire faire ce qu’on appelait du «code spaghetti». En général, je me disais «Ah ouais, c’est difficile», et «difficile», pour moi, cela veut dire qu’il y a un mystère, et c’est ce genre de mystère qui me poussait. Je pense que si on ne trouve pas fascinantes les difficultés de l’informatique, cela veut dire que la programmation n’est pas faite pour vous.

La rencontre avec Larry Page et Sergey Brin était d’un autre ordre. Le poste sur le «multiprocessing symétrique» (lorsque qu’une machine a deux processeurs «centraux») me posait un problème difficile, d’une difficulté qui me faisait peur, parce que j’apprenais cela moi-même mais je ne pensais pas être prête à travailler là-dessus de façon professionnelle. Alors, est-ce que je regrette de ne pas avoir dit oui? Pendant des années, je pensais que non, que je devais sortir de la culture de jeunes machos qui sévissait dans la programmation. Mais en y pensant en réaction à votre question, j’ai des regrets dans une certaine mesure. Après tout, j’avais réussi au bluff à me retrouver à travailler avec des machines allant des micro-ordinateurs jusqu’aux ordinateurs centraux et des langages allant de Basic à C++, et toutes sortes d’OS. (Quand je dis au bluff, je veux dire en cachant mon incompétence de mon mieux, tout en apprenant de mon côté et grâce aux gens qui m’entouraient.) Donc peut-être que j’aurais dû prendre le temps de réfléchir à l’idée de travailler pour eux. Mais je suppose que je savais aussi bien qui était Larry, et chaque fois que je me trouvais en sa présence, je sentais que c’était quelqu’un qui était tout à droite de la courbe de Gauss [référence à la théorie dite de la Bell curve, qui représente de façon controversée la distribution de l’intelligence dans une société à l’aide cette courbe en plaçant tout à sa droite les individus les plus intelligents et susceptibles d’effectuer de grandes réalisations, NDT]. Je dirais qu’il était quatre sigmas à droite de la moyenne, et il était impossible de se sentir intelligent à côté de lui.

À propos de cette «culture de jeunes machos dans la programmation», parlons de ce fameux mémo chez Google. Il me semble qu’il ressort de votre livre que la culture de la programmation peut être parfois désespérément monoculturelle –à l’image de l’humour centré sur la pop culture geek que vous avez rencontré dans un cours en ligne que vous avez suivi pour évaluer dans quelle mesure ces cours sont efficaces–, voire hostile à ceux qui sont différents. Est-ce que vous étiez habituée aux idées et à l’attitude qu’on trouve dans ce mémo?

Tout d’abord, je veux dire que ce que j’ai à dire sur cette culture de jeunes machos n’est pas une description de l’ensemble de ce monde. J’ai travaillé avec des hommes qui me respectaient et en les observant et les interrogeant, j’ai appris des choses que j’avais besoin de connaître. J’ai aussi mon côté geek, donc j’ai beaucoup aimé travailler avec des geeks gentils qui étaient drôles et brillants.

Maintenant, en ce qui concerne le mémo… James Damore n’est pas l’exemple le plus extrême d’homme hostile et méprisant défendant son pré carré en excluant les femmes mais il est le premier que j’ai rencontré à vouloir crier que les déséquilibres et injustices actuels sur la base du genre sont tout à fait acceptables dans le milieu de la technologie,  qu’ils sont là, selon lui, pour de bonnes raisons et que travailler à l’inclusion des gens mis en marge est une forme de coercition politique.

En général, plus grands sont les efforts pour amener des minorités dans le monde des technologies, plus la réaction est forte. Par exemple, en 2015, une conférence sur les jeux vidéo prévoyait d’organiser une présentation collective sur les femmes dans les jeux vidéo, un monde connu pour être très largement masculin. Les organisateurs ont reçu des menaces de mort exigeant le retrait de cette présentation et elle a été retirée.

Ici n’est pas le lieu pour se poser des questions sur les études scientifiques citées par Damore, qui débattent des effets de l’exposition aux hormones dans l’utérus. Mais je voudrais dire que, quoi qu’il arrive dans le ventre de la mère, à partir du moment où des enfants entrent en contact avec d’autres, leur cerveau entame un processus de changement tumultueux. Les connexions synaptiques sont alors renforcées ou affaiblies. Il ne s’agit pas d’inné et d’acquis mais des deux. Le cerveau est plastique et modifie continuellement sa propre organisation. Ma réaction générale au mémo a été de demander: pourquoi avons-nous besoin que les femmes soient impliqués au fond? Pourquoi est-ce que le milieu technologique a besoin des minorités? La réponse la plus courte, c’est qu’elles apportent de nouveaux points de vue. Elles secouent cette culture masculine ségréguée. Ce n’est pas un «impératif» politique, c’est une nécessité pour la saine évolution de la technologie. 

Avez-vous déjà dû faire face directement à des attitudes comme celle de Damore? Si oui, qu’avez-vous fait?

J’ai eu un patron qui m’interrompait tout le temps pour me dire «Waouh, tu as de beaux cheveux tu sais», alors je me penchais, et me disais «Je vais juste laisser ça me passer par dessus». J’ai beaucoup appris de lui. Un autre jour, je travaillais à réparer un système tandis que le client, un homme tout suant aux lobes d’oreilles pendants, frottait mon dos de sa main moite. (Je m’étais concentrée sur la façon dont je pourrais, si je le voulais, mettre un virus explosif dans son système, même si je ne voulais pas vraiment le faire.) J’ai aussi travaillé avec un groupe de chercheurs qui m’ont clairement fait comprendre que j’étais un être de statut inférieur, un être «stupide». J’essayais de me souvenir qu’ils étaient également horribles les uns avec les autres, quoiqu’un peu moins, et j’ai gagné beaucoup d’argent grâce à ce contrat.

C’est une réponse assez désinvolte à la question du comment chacun peut faire face à l’injustice, qui est si complexe que je peux à peine l’aborder ici. Je peux juste dire que j’ai dû m’accrocher à mon amour pour ce travail et refuser d’en être distraite. Tu ne m’écarteras pas de ma mission! J’ai cherché le soutien d’autres qui faisaient également face à l’injustice en raison de leur genre, de la couleur de leur peau, de leur origine ou de leur identité sexuelle ou autre. Mais aussi d’hommes hétéros et blancs et sympathiques, et il y en avait pas mal.

Vous avancez l’argument que nous voyons la programmation comme quelque chose de logique et rationnel mais qu’en fait, la technologie qu’une culture produit est toujours modelée par la culture qui la conçoit. Dans quelle mesure est-ce que la culture de la programmation, ou plus généralement celle de l’industrie de la technologie, façonne à son image la technologie qu’elle fabrique?

Les logiciels et les instruments numériques sont pleins des valeurs de leurs créateurs. Ceux qui décident des directions que va prendre l’informatique viennent d’une société ségréguée composée principalement d’hommes jeunes, majoritairement blancs et asiatiques, comme nous le savons aujourd’hui. Ce sont eux qui essayent de supposer qui sont les utilisateurs, qui doit être servi par les nouvelles technologies et quelle forme de société ils formeront autour d’eux. Observez les champions de la révolution numérique, des bouleversements des relations sociales, économiques et culturelles (jusqu’aux aspects les plus intimes de la vie personnelle) ou des canaux des interactions humaines censées «changer le monde». Voilà ce qui compte: comment les fondateurs de startups et leurs investisseurs peuvent tirer parti de leurs projets de réarrangement de la vie humaine.

Nous devons impliquer les femmes et les minorités et des gens qui viennent de toutes les classes sociales parce qu’il portent avec eux de nouveaux ensembles de valeurs. Les nouveaux arrivants enrichissent le débat. Ils apportent des sources nouvelles de créativité. Ils enrichissent notre compréhension des relations entre les humains et le monde numérique. Ils posent de nouvelles questions: que voulons-nous faire de tout cela? Et qui est inclus dans cette définition de «nous»?

Un des thèmes persistants de Life in Code est l’optimisme qui vient toujours avec les nouvelles technologies et la potentielle désillusion ultérieure, qui pour vous tient à la façon dont elles sont utilisées pour s’attaquer à la vie privée. Vous faites part de votre surprise face à la part de leur vie que les gens exposent de plein gré sur internet. À ma connaissance, vous n’utilisez pas les réseaux sociaux, une part importante de l’utilisation que beaucoup d’entre nous font d’internet aujourd’hui. Je suppose que c’est en grande partie pour des raisons de protection de votre vie privée, mais comment voyez-vous ce changement majeur dans la façon dont internet est utilisé par l’individu lambda?

Je dois dire que j’ai toujours, toujours, conservé mon amour pour la technologie, pour la beauté de l’ingénierie, pour l’idée de la pensée qui devient une chose qui fonctionne, pour l’élégance qui peut résider dans le code. Ma déception ne vient pas de la technologie elle-même mais de ce pour quoi elle a été utilisée: la perte de la vie privée, le bouleversement de la vie sociale et intime. J’utilise les réseaux sociaux, je suis de retour sur Facebook et j’apprécie. Je déteste en revanche la façon dont l’entreprise traficote constamment ses formats, cela oblige à réarranger ses pensées, remodeler le format de ses interactions.

Je ne veux pas utiliser Twitter. Les tweets sont des pets de la pensée. Je me fiche complètement des pensées inconsidérées du moment. En revanche, j’aime bien Twitter en tant que phénomène de société global. Cela nous parle de ce qu’un grand nombre de gens pensent ou ce par quoi ils sont préoccupés à un moment donné.

Mais c’est égoïste de ma part: je ne veux pas en faire partie mais j’aime savoir ce qui ressort de la participation de tous les autres. Oui, c’est vrai. Je ne veux pas être encore plus interrompue que je ne le suis déjà. Je suis contente de la prédominance que le SMS a acquise au détriment des appels. Le «ding» est un son agréable. Enfin, si l’on veut exprimer quelque chose de complexe et réfléchi, alors il faut un email. L’email autorise des pauses mais c’est aussi une présence, tout le temps tapie dans l’ombre, un petit diable avec une fourche qui nous piquerait comme un rappel: «Regarde tes mails, regarde tes mails!»

Laura Miller
Laura Miller (2 articles)
Critique littéraire Slate.com et auteure