Culture

Sexe, drogues et 11-Septembre, ou comment le rock new-yorkais s'est réinventé

Jean-Marie Pottier, mis à jour le 04.09.2017 à 11 h 00

Dans son livre «Meet Me in the Bathroom», la journaliste Lizzy Goodman entrecroise les témoignages de dizaines d'acteurs pour livrer un récit passionnant de la scène musicale new-yorkaise des années 2000.

Images extraites des clips de «Oxford Comma» (Vampire Weekend), «NYC» (Interpol), «New York, New York» (Ryan Adams), «Someday» (The Strokes), «Abel» (The National), «Maps» (Yeah Yeah Yeahs) et «All My Friends» (LCD Soundsystem). Montage: Marc Pédeau/Slate.fr.

Images extraites des clips de «Oxford Comma» (Vampire Weekend), «NYC» (Interpol), «New York, New York» (Ryan Adams), «Someday» (The Strokes), «Abel» (The National), «Maps» (Yeah Yeah Yeahs) et «All My Friends» (LCD Soundsystem). Montage: Marc Pédeau/Slate.fr.

C’est le récit d'une déflagration musicale. Une histoire qu’on a déjà lue, mais qu’on n’avait pas encore lue. Ses précédents chapitres se sont déroulés à San Francisco en 1967, à Londres en 1977, à Manchester en 1988 ou à Seattle en 1991, mais ces éruptions pop, punk, rave, grunge ont déjà eu leurs mémorialistes et nous ne les avons pas vécues en direct. Par «nous», je veux dire ceux passés à l'âge adulte au tournant du XXIe siècle comme la journaliste Lizzy Goodman, qui livre avec Meet Me in the Bathroom. Rebirth and Rock and Roll in New York City 2001-2011 un captivant récit de la résurrection du rock new-yorkais au début des années 2000. Aux apôtres toujours actifs aujourd'hui: Interpol vient d'enchanter la Route du Rock, à Saint-Malo, en interprétant dans son intégralité son classique Turn on the Bright Lights, et la rentrée est marquée par de nouveaux albums signés The National, Grizzly Bear, Liars ou LCD Soundsystem.

Quand je dis qu'on a déjà lu cette histoire, c'est un compliment. Derrière l'achat du livre, une impulsion nostalgique: retrouver ce et ceux qu'on connaît. Et ils sont bien là, ces groupes et disques écoutés en boucle sur lesquels on apprend une foule d'anecdotes, qui plus est de manière très vivante car l'ouvrage forme une «histoire orale» accolant les témoignages très libres de plus de cent interviewés (musiciens, mais aussi producteurs, patrons de labels, de salles de concert, journalistes...). «Je suis ravie d'apprendre qu'il va y avoir un retirage du livre, s'amusait récemment la journaliste Sarah Lewitinn, parce que cela veut dire que je peux peut-être persuader quelqu'un que je considère comme une de mes meilleures amies d'y faire des corrections, notamment en supprimant complètement toutes les choses que je lui ai dites alors que je savais très bien que l'enregistreur tournait.»

Au bout de six cents pages, on a donc trouvé ce qu'on était venu chercher, mais aussi beaucoup plus: cet esprit pour lequel on aime la musique, au-delà des disques et des concerts, fait d'une conjonction de hasards et de ricochets sur l'histoire, la petite et la grande, la mienne et la vôtre.

Les Strokes, «une bombe dans une piscine gonflable»

Dans l'été indien de 2001, l'émergence des Strokes fit, selon le joli mot de Geoff Travis, le patron de leur label Rough Trade, «l’effet d’une bombe dans une piscine gonflable». Cette bombe, je m'en souviens, prit pour moi à l'époque la forme de critiques enthousiastes promettant «la meilleure raison d’écouter du rock au XXIe siècle». Sur un CD-R gravé, j'avais monté ma propre version de leur premier album Is This It, ajoutant en bout de course le morceau, inédit en France, que le groupe avait glissé sur la version américaine en remplacement du moqueur «New York City Cops», jugé de mauvais goût après le 11-Septembre («New York City cops, they ain't too smart»).

Meet Me in the Bathroom fait remonter une foule de souvenirs de ce genre. La découverte éblouie, à travers la critique dithyrambique d'un webzine, des plus discrets The National avec leur Sad Songs For Dirty Lovers. Celle de la scène antifolk avec Kimya Dawson et Adam Green, qui repeignaient des histoires de crack et de relations foireuses aux couleurs d'un goûter d'anniversaire. Un concert rennais des Écossais de Franz Ferdinand qui avaient recruté en première partie les excellents The Fiery Furnaces, venus de Brooklyn –les chanteurs des deux groupes, Alex Kapranos et Eleanor Friedberger, étaient alors en couple. Les légions d’imitateurs plus ou moins talentueux comme les Australiens The Vines, que Rolling Stone préféra aux Strokes pour clamer à la une «Rock is back!». Ce moment où tous les groupes paraissaient porter des Converse et un nom commençant par «The», et où la presse débattait gravement: vrai renouveau du genre ou poussée de nostalgie stérile?

Pour le clip de «Someday», les Strokes jouaient à Une Famille en or avec Guided By Voices, un des groupes préférés de leur chanteur Julian Casablancas.

Cette histoire, Lizzy Goodman la raconte sans chercher à dissiper totalement le brouillard des souvenirs, les décalages des ressentis individuels. Dans son récit à la Rashômon, deux témoins peuvent successivement dire d’un même concert que c’était un «moment de succès» et «le début de la fin» (et, effectivement, il pouvait être les deux) ou se débiner à distance: «Tu as parlé à Dave? Quand tu l'auras interviewé, je pourrai annoter ses réponses. “Erroné”. “Faux”», lance ainsi à l'auteure Ezra Koenig, le leader de Vampire Weekend, à propos de son confrère des Dirty Projectors Dave Longstreth.

On déguste aussi toutes les histoires cocasses ou salaces qu'on était en droit d'attendre (avec un tel titre, tiré d'une chanson du deuxième Strokes, le contraire aurait été décevant) et qui font de ce livre, comme disent les Américains, un des plus juiciest publiés sur le rock depuis longtemps. On voit Ryan Adams entraîner le guitariste des Strokes Albert Hammond Jr. dans la dépendance à l'héroïne, et se faire interdire de séjour par les autres membres du groupe –à la sortie du livre, il les a d'ailleurs insultés sur Twitter. Karen O, la chanteuse des Yeah Yeah Yeahs, tomber lourdement de scène, ivre morte, lors d'un concert en Australie. Les membres des Kings of Leon et d'Interpol s'insulter mutuellement en se traitant de rednecks et de croque-morts.

Une anecdote, parmi des dizaines d'autres, dit beaucoup de la constitution d'une scène et de ses effets d'émulation. Lors d'une tournée, le guitariste des Strokes Nick Valensi tombe, dans une boîte de Londres, sur un type étrange qui joue de la guitare acoustique, entouré de filles, et veut lui parler de son propre groupe. «Il était avec cette Italienne, et toute la situation semblait pleine de sous-entendus sexuels. Ils étaient à l’évidence ensemble, mais il y avait ces insinuations du type “Bon, peut-être qu’on se retrouvera tous ensemble ce soir”, ce genre de trucs.» Quelques mois plus tard, le groupe traverse de nouveau l'Atlantique et fait la connaissance de sa première partie:

«On arrive à la salle pour le premier concert de la tournée et le putain de chanteur de ce groupe est le dingue à la guitare acoustique de cette nuit en boîte. C’était Pete Doherty!»

Pete Doherty reprend «The Modern Age» des Strokes lors d'un concert à Londres, en décembre 2012.

Une ville, une industrie, une société en mutation

Ça, c'est du sex, drugs and rock'n'roll: cela vaut pour toutes les époques et toutes les scènes. Mais qu'est-ce qui a fait émerger celle-ci, dans un paysage musical alors dominé par le hip-hop, le nu metal, les boys band ou les groupes qui s'épuisaient à rattraper Radiohead? Au fil des chapitres de Meet Me in the Bathroom se lisent aussi les mutations d'une ville, d'une industrie et d'une société, de la même manière que le psychédélisme bourgeonna dans des États-Unis piégés au Vietnam ou le punk dans l'Angleterre pré-thatchérienne.

Les Strokes naissent dans un New York encore sauvage. «L’acronyme pour Alphabet City, raconte dans le livre Moby d'un quartier de Manhattan, était “Alcohol, Blow, Crack, Death”, au fur et à mesure que vous alliez vers l’est. Si vous vouliez vous bourrer la gueule, vous alliez avenue A; acheter de la cocaïne, avenue B; du crack, avenue C; et l’Avenue D, c’était pour acheter de l’héroïne et mourir poignardé.» Élu maire en 1993, le républicain Rudy Giuliani a pourtant déjà commencé son nettoyage des quartiers chauds de la ville et de leurs bars trop bruyants, où il devient interdit de danser sans autorisation écrite: Dominique Keegan, patron du Plant Bar, raconte qu'une petite lumière bleue sur le bar avait pour fonction de signaler au DJ qu'il devait jouer un morceau du Kid A de Radiohead, histoire de faire retomber l'ambiance si la police arrivait...

En 2004, dans son single dansant «Me and Giuliani Down by the School Yard (A True Story)», le groupe !!! interpelle l'édile et son successeur: «Here's a message to you Rudy and you sir, Mr. Bloomberg and the rest of you ties-too-tight dudes / Y'all could learn a lesson, by losing inhibitions, yeah / Losing yourself in the music, losing yourself in the moment.»[1] Ces mesures vexatoires, et la gentrification provoquée par les premières retombées financières de la bulle dot-com, chassent progressivement le rock de Manhattan vers un Brooklyn longtemps méprisé: «Quand j’appelais mes amis à Manhattan et que je leur disais de venir à Brooklyn, c’était comme si je leur proposais de venir en Chine à bord d’un avion monomoteur», raconte Dave Sitek de TV On The Radio, membre de la très riche scène locale des années 2000 (The National, Vampire Weekend, Grizzly Bear...).

Look preppie, fêtes de campus et références exotiques: «Oxford Comma» de Vampire Weekend, ou la pop de Brooklyn de la fin des années 2000.

Si de jeunes millionnaires ont alors de quoi investir dans la pierre, et chasser de la ville les désargentés, c'est que ces années marquent aussi l'explosion de l'internet grand public. «Aujourd’hui, cela paraît ridicule, mais être capable d’envoyer des e-mails quotidiennement était une pratique vraiment inédite en 1998-1999», se souvient Warren Fischer, du duo électroclash Fischerspooner.

Un vieux monde meurt, celui de majors qui ont vécu les deux décennies précédentes sur la rente du CD et ne voient pas venir le téléchargement illégal et les fuites d'albums en ligne. Un nouveau commence à naître où, grâce au piratage et au gravage de disques, les Strokes font salle comble partout aux États-Unis alors même que leur premier album n'y est pas encore sorti. Où le NME et Rolling Stone jouent toujours un rôle essentiel, mais où de nouveaux acteurs, webzines (Pitchfork, Vice) ou blogs, prennent une place de plus en plus importante. Où les synchros pubs commencent à se substituer aux radios dans les revenus des groupes. Où, grâce aux MP3 et à Wikipédia, un jeune musicien peut balancer la référence qui tue en quelques minutes à la figure d'un aîné, comme le chantera en 2002 James Murphy, 35 ans, sur «Losing My Edge»:

«I'm losing my edge to the Internet seekers who can tell me every member of every good group from 1962 to 1978
I'm losing my edge to all the kids in Tokyo and Berlin

I'm losing my edge to the art-school Brooklynites in little jackets and borrowed nostalgia for the unremembered Eighties»[2]

«Qu’est-ce que vous pensez d’Oussama ben Laden? Qu’est-ce que vous pensez des Strokes?»

Une nouvelle génération de musiciens qui a toujours connu internet arrive. Un nouveau rapport à la musique, aussi: selon le journaliste Alex Wagner, la principale différence entre les scènes de Manhattan et Brooklyn est «cette vision très raisonnable qu'ont les millennials de l’art comme quelque chose de fondamentalement gérable: vous pouvez vous lancer et être un artiste, par opposition au fait que vous ne puissiez pas être autre chose qu’un artiste». Avant Meet Me in the Bathroom, un des titres de travail retenus par Lizzy Goodman était The Last Real Rock Stars...

En décembre 2001, Kimya Dawson interprète en live «Anthrax», une des premières chansons à aborder les événements du 11 septembre.

Après la bulle high-tech, au printemps 2000, une autre bulle, sécuritaire celle-là, éclate à l'automne 2001. Un chapitre entier est consacré aux attentats du 11-Septembre, où le chœur des interviewés nous rappelle, aperçues au plus près, ces images vues des dizaines de fois: le ciel d'un bleu limpide, l’arrivée des avions, la stupeur collective, les milliers de morts, les visages des disparus sur les murs, l’odeur de métal brûlé pendant des semaines. Puis la musique qui reprend ses droits, peu à peu. «Je décrochais le téléphone et des gens me demandaient: “Qu’est-ce que vous pensez d’Oussama ben Laden? Qu’est-ce que vous pensez des Strokes?”, se souvient ainsi Dean Wareham, fondateur dans les années 1980 de l'excellent groupe indie Galaxie 500. Voilà les deux choses qui se passaient dans ma ville.»

Quelques semaines après le 11-Septembre, les Strokes entrent en concert, un soir d’Halloween, au son de «The Morning of Our Lives» de Jonathan Richman: «We’re young now… now’s the time… to have faith in what we can do.»[3] Quand le monde entier vous regarde et que vous avez l'impression que ce monde peut prendre fin d'un moment à l'autre, vous mettez toute votre énergie dans ce que vous aimez faire, dans l'urgence de témoigner (Fever to Tell, titre du premier album des Yeah Yeah Yeahs). Sans forcément aborder le sujet directement, toute la musique composée à cette époque reflète les événements de ce mardi new-yorkais, comme le résume crûment dans le livre Angus Andrew, le leader des Liars: «C’était un événement incroyablement horrible, n’est-ce pas? C’est établi. Mais c’était aussi un événement très inspirant.»

«Avant même de le comprendre, vous avez une bande»

En adoptant la forme de l'histoire orale, Meet Me in the Bathroom invite naturellement au rapprochement avec Please Kill Me de Legs McNeil et Gillian McCain, livre culte qui chroniquait sous la même forme, en 1997, les seventies punk new-yorkaises. Le jeu des comparaisons est bien sûre périlleux; les groupes eux-mêmes ont dû l'affronter, comme en témoigne ce jugement de Paul Banks, le chanteur d'Interpol, sur ses débuts:

«Ce qui était déstabilisant pour moi c’est que, si je devais mourir là, ma nécro mentionnerait Joy Division. J’étais genre: je dois accomplir suffisamment de choses pour que le New York Times ne vienne pas mentionner ce putain de Ian Curtis dans ma putain de nécro.»

Les réalistes ou les grincheux vous diront toujours que Karen O n'est pas Patti Smith, qu'Interpol ne laissera pas la même œuvre que les Talking Heads et que les Strokes, quand même, avec leurs paternels patron d'agence de mannequins ou producteur de disques et leur pensionnat en Suisse, manquent un peu de crédibilité punk.

«C’était la première fois que j’avais l’impression qu’on me regardait, et c’était vraiment bon. C’était aussi la dernière fois que cela m’a paru bon.»

Fabrizio Moretti, The Strokes

Là où Meet Me in the Bathroom invalide la comparaison, c'est en nous rappelant qu'une des phases les plus passionnantes de l'émergence d'un groupe, ou d'une scène, c'est ce qui se passe avant même que la moindre note de musique ne soit commercialisée. Les premières bières et premiers joints partagés, les colocs miteuses où on mange des pâtes tous les soirs, les petits boulots pour subsister (Lizzy Goodman s'est d'ailleurs intégrée à cette scène en travaillant dans un restaurant avec Nick Valensi...) et cette période où, comme l'explique de manière touchante Rostam Batmanglij, ancien membre de Vampire Weekend, vous écrivez de nouvelles chansons sans arrêt car seuls vos amis viennent vous voir en concert et vous craignez de les lasser.

Un groupe c'est, comme le disaient Debord et les situs, «le passage de quelques personnes à travers une assez courte unité de temps». Une histoire d'affinités électives mais aussi de hasards, celui de Julian Casablancas et Nick Valensi qui sympathisent dans leur collège privé parce qu'ils sont les seuls à avoir les cheveux longs, ou du même Casablancas qui, en primaire, invite chez lui un camarade appelé Nikolai Fraiture, futur bassiste de son groupe, parce qu'il y a une fuite à l'école et que ses parents ne peuvent pas venir le chercher. C'est l'histoire d'individus qui, à force de se croiser, forment un groupe. «La beauté de New York, le génie de New York, témoigne Karen O, c’est que vous pouvez partir de chez vous et tomber sur des gens et passer du temps avec eux, puis ils vous emmènent dans un autre endroit et vous tombez sur d’autres gens, et avant même de le comprendre, vous avez une bande.»

«NYC», single extrait du premier album d'Interpool, Turn on the Bright Lights (2002).

Ces hasards des rencontres laissent place aux hasards du succès –ce sentiment délicieux et terrifiant qu'un train déboule et que vous arriverez à monter dedans, peut-être. «Je me rappelle quand j’ai su. Je m’en rappelle très clairement alors que nous étions pourtant encore si minuscules, raconte ainsi Albert Hammond Jr. Il neigeait et nous jouions au Luna Lounge. Il y avait quarante personnes mais nous nous sentions bien, c’était un bon quarante.» En écho déprimé, son collègue batteur Fabrizio Moretti lâche à propos d'un autre concert: «C’était la première fois que j’avais l’impression qu’on me regardait, et c’était vraiment bon. C’était aussi la dernière fois que cela m’a paru bon.»

Près d'un siècle plus tôt, un autre New-Yorkais jeune et à la mode, Francis Scott Fitzgerald, n'écrivait pas autre chose dans son premier roman, L'Envers du paradis: «Alors, soudain, tout changea, quand se leva le premier vent violent du succès et le délicieux voile de brume qu’il apporte. C’est un temps très bref et précieux, car lorsque cette brume s’élève, en quelques semaines ou en quelques mois, on trouve que le meilleur est passé.» Comme dit l'adage, on met vingt ans à faire son premier album et six mois pour le deuxième, qui généralement déçoit: c'est ce qui explique que, si le livre couvre en gros la période 1997-2011, jusqu'au concert d'adieu (provisoire) de LCD Soundsystem au Madison Square Garden, la première moitié de cette période en occupe l'essentiel.

«Bipolar Summer», extrait du second album de Jonathan Fire*Eater, Wolf Songs For Lambs (1997).

Fitzgerald a aussi laissé, cette fois-ci dans son dernier roman inachevé, cette autre formule à la postérité: «Les vies américaines n'ont pas de second acte.» Le début et la fin de Meet Me in the Bathroom nous racontent pourtant une histoire légèrement différente. Le livre s'ouvre sur une longue réhabilitation d'un groupe oublié des nineties new-yorkaises, Jonathan Fire*Eater, dont le garage punk teinté d'orgue est vénéré par les Kills ou Interpol. Lourdement draguée par l'industrie du disque à une époque où on servait encore du homard dans ses raouts, la formation finit par signer un énorme contrat avec Dreamworks et implose à l'été 1998, essorée par les ventes décevantes de son second album et surtout les drogues: «Je n’étais pas le seul membre d’un groupe à prendre de l’héroïne, mais j’étais le seul du mien à le faire», confesse aujourd'hui le chanteur Stewart Lupton à Lizzy Goodman.

Deux ans plus tard, ses camarades formaient avec un autre chanteur, Hamilton Leithauser, les Walkmen, un des meilleurs groupes de l'indie-rock américain actuel, dont plusieurs témoins du livre plaident qu'il aurait dû avoir un tube énorme avec son incendiaire «The Rat». Sur leur dernier album, on trouve une chanson, «Heaven», que la sitcom new-yorkaise How I Met Your Mother a choisie pour orner ses tous derniers plans et qui commence par ces mots: «Our children will always hear / Romantic tales of distant years...»[4] Aujourd'hui, il les entendent.

1 — «Voici un message pour toi Rudy, et pour vous, M. Bloomberg, et vous les autres coincés encravatés / Vous pouvez tous apprendre une leçon en perdant vos inhibitions, ouais / En vous perdant dans la musique, en vous perdant dans le moment.» Retourner à l'article

2 — «Je perds mon avance sur tous les explorateurs d'internet qui peuvent me citer tous les membres de tous les bons groupes entre 1962 et 1978 / Je perds mon avance sur tous les gamins de Londres et Berlin / Je perds mon avance sur tous ces petits étudiants en art de Brooklyn avec leurs petites vestes et leur nostalgie d'occasion pour ces années quatre-vingt qu'ils n'ont pas connues.» Retourner à l'article

3 — «Nous sommes encore jeunes, voici le moment d'avoir foi en ce que nous faisons.» Retourner à l'article

4 — «Nos enfants entendront sans cesse des récits romantiques d'années lointaines.» Retourner à l'article

Jean-Marie Pottier
Jean-Marie Pottier (939 articles)
Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).
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