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La gauche européenne devrait écouter les réflexions de la gauche américaine

Gaël Brustier, mis à jour le 11.09.2017 à 11 h 08

Dans «Hegemony How To», paru en janvier aux États-Unis, Jonathan Matthew Smucker livre une réflexion stratégique à destination de la gauche. Les débats à venir en France devraient en tenir compte.

Un manifestant d'Occupy Wall Street à New York, le 17 septembre 2013. EMMANUEL DUNAND / AFP.

Un manifestant d'Occupy Wall Street à New York, le 17 septembre 2013. EMMANUEL DUNAND / AFP.

Penser et débattre d’une stratégie de conquête de «l’hégémonie»: tel est le but d’un livre venu d’outre-Atlantique, écrit par un activiste et intellectuel new-yorkais originaire de Pennsylvanie et connu pour son implication dans le mouvement Occupy Wall Street. Hegemony How To: A Roadmap for Radicals, de Jonathan Smucker, paru outre-Atlantique en début d'année, constitue une réflexion sur une question stratégique pour les gauches du monde entier, signée d'un auteur qui est arrivé à l’âge adulte et qui s’est engagé au cours d’une décennie où la gauche américaine était fragmentée et impuissante comme jamais auparavant. 

Comment réussir à changer le «système», «l’ordre des choses» ou, tout simplement (et pourquoi pas…), le monde? Cette ambition va au-delà de l’ardente obligation faite à chaque citoyen de discerner et désigner «ce qui ne va pas» dans le monde actuel. C’est d’ailleurs la distinction que fait Smucker: en 2017, la question est moins «What is wrong?» (qu’est ce qui ne va pas?) que «How to change?» (comment changer les choses?). Dans cette optique, engager une stratégie victorieuse nécessite de mobiliser des outils souvent délaissés par une génération de militants mal à l’aise avec la question du pouvoir, de l’incarnation, du leadership ou tout simplement avec la «stratégie» elle-même.

Influence du catholicisme

Pour comprendre Jonathan Smucker, il faut connaître des facettes souvent méconnues du catholicisme nord-américain qui expliquent certains traits de la gauche américaine d’aujourd’hui, à l'heure où le catholicisme français se range plutôt du côté du conservatisme ou de l'engouement pour l'expérience macroniste et où sa tendance «de gauche» est en crise.

À l’origine élevé dans une famille mennonite du comté de Lancaster, en Pennsylvanie (situé entre Philadelphie et Harrisburg, capitale de l’Etat, en plein pays hamish), Smucker a trouvé chez les catholiques du Catholic Worker Mouvement une école de formation. Ce mouvement a été créé en 1933 par Dorothy Day, une militante catholique récemment citée par le pape François et dont le procès en béatification est déjà ouvert –il inspire par ailleurs et donne son nom au projet de mobilisation de jeunes militants catholiques parisiens autour d'un espace de coworking et un café, le «Dorothy». Day militait pour un catholicisme ouvrier proche des plus démunis et son mouvement, fortement marqué par le personnalisme et formé de communautés, se développa à partir de la Grande Dépression. Pacifiste, fortement engagé contre les inégalités économiques et sociales mais libre de tout lien avec l’Eglise catholique, il existe toujours et dispose de son propre journal.

Cet aspect est important: en faisant référence à la théologie de la libération, en ouvrant le livre sur une discussion entre activistes engagés à travers le catholicisme de gauche américain et en particulier le mouvement fondé par Dorothy Day, Smucker éclaire sur les vecteurs de continuité entre les mouvements nées dans les années 1930 ou 1960 et ceux mouvements nés en opposition à la globalisation financière. Des mouvements qui doivent beaucoup aux catholicisme de gauche, davantage sans doute qu’au mouvement ouvrier des États-Unis, laminé par les années Reagan. À l’instar de Gramsci, au-delà de la dimension spirituelle du catholicisme de gauche, c’est évidemment la façon dont l’Eglise fonctionne qui intéresse à l’évidence Smucker.

Imposer un dessein collectif

Ce dernier appartient aussi à la génération qui s’est levée face à la globalisation néolibérale à partir des années 1990. Seattle, Gênes mais aussi Porto Alegre en furent les événements fondateurs. Près de vingt ans plus tard, Hegemony How To rejoint Construire un peuple de Chantal Mouffe et Inigo Errejon, publié en mars dernier par les éditions du Cerf, parmi les livres essentiels pour comprendre le moment historique né de la crise, devenue évidente en 2008, de ce néolibéralisme triomphant des années 1980-1990. Smucker partage avec Chantal Mouffe de très nombreuses analyses, notamment celle, développée à partir de Hégémonie et stratégie socialiste (coécrit en 1985 par Mouffe et Ernesto Laclau), qui conclut –pour faire simple– à la nécessité d'articuler des demandes différentes, des combats différents présents dans la société et qui dépassent le seul cadre productif ou de travail.

Smucker se demande «What is politics?» («Qu’est ce que la politique?»), entendu comme «Qu’est qu’“être politique”?». Se référant à Gramsci, il rappelle qu’il ne s’agit pas d’avoir une opinion sur les événements politiques. Il ne s’agit pas non plus de faire des «propositions». On pourrait ajouter qu’il ne s’agit pas non plus d’être élu: «gérer» ou couper les rubans de manifestations est utile par certains aspects mais ne constitue pas une démarche politique. La politique a à voir avec le rapport de force et les étapes que l’on franchit pour imposer un dessein collectif: aux États-Unis, Occupy Wall Street a ainsi réussi à forger une volonté collective, à rendre perceptible ce dessein collectif. Mais pour imposer ce dessein, «être politique» passe aussi par la construction d’un appareil politique... même si la vie du groupe et l’espace collectif ne doivent jamais se substituer au dessein et à la volonté collective (le vieux thème de la «bureaucratisation»).

Occupy Wall Street a ainsi introduit, comme le souligne Smucker, une «narration populiste» nouvelle qui a eu des répercussions jusque dans la campagne de Bernie Sanders: c'est la désormais célèbre référence symbolique aux «99%», devenue emblématique d’Occupy Wall Street et, plus généralement, du mouvement des places. Mais la définition d’une frontière politique basée sur ces «99%» met peut-être en cause la possibilité d’identification à ces «99%»: elle se heurte à la capacité du néolibéralisme à susciter non seulement le consentement mais aussi, parfois, l’identification des individus aux groupes sociaux dominants et dirigeants, souvent numériquement beaucoup plus restreints dans les sociétés nord-américaines ou européennes, que ceux qui déclarent s’y identifier. C’est le point de vue de Serge Halimi dans son éditorial du numéro d’août du Monde Diplomatique, où il affirme que «les 99% mêlent indistinctement les damnés de la terre et une couche moyenne supérieure, assez épaisse, de médecins, d’universitaires, de journalistes, de cadres supérieurs, de publicitaires, de hauts fonctionnaires sans qui la domination des 1% ne résisterait pas plus de quarante-huit heures».

Un manuel de combat politique

Ce How To est aussi, comme son nom l’indique, un manuel de combat politique, un guide pour surmonter ces écueils et emporter la victoire. Smucker intègre à ses analyses la réflexion sur le rapport entre le vécu personnel et le combat pour l’émancipation, et rejoint sur ce plan l'essayiste Carol Hanisch (auteure en 1969 d'un livre au titre resté célèbre, The Personal is Political), mais aussi évidemment Laclau et Mouffe, sur la nécessité d’articuler ces colères, revendications et demandes «personnelles» dans un cadre collectif: c’est l’inscription du personal dans une identité politique collective à construire qui le rend political. Cela fut possible au sein d’Occupy Wall Street comme des mouvements des places. On se souvient de témoignages comme celui d’Inigo Errejon, l’un des fondateurs de Podemos: alors membre de Juventud sin Futuro, un des groupes à l’origine du mouvement du 15M espagnol, il relatait dans son livre Construire le peuple ce moment «économico-corporatif», c’est-à-dire le moment où chacun vint Puerta del Sol avec ses propres préoccupations et revendications.

Cette stratégie contre-hégémonique court par ailleurs le risque de se heurter à deux écueils jumeaux, le sectarisme et la dilution de l’identité politique du groupe. Affirmant, à l’instar des fondateurs de Podemos, la nécessité de mener combat symbolique et combat dans les institutions de front, Smucker aborde un problème de fond pour les forces de gauche en Europe ou en Amérique du Nord: comment construire une identité qui permette à la vocation hégémonique du groupe politique concerné de s’affirmer et à «l’insurrection narrative» de voir le jour et, in fine, à un «nous» de porter au pouvoir un projet alternatif? Et comment, dans le même temps, construire une identité politique qui ne souffre pas du risque d’enfermement ou d’«effet bulle»? Smucker trace donc un chemin de crête étroit pour les mouvements de gauche entre nécessité de construction de références et d’une culture communes et impératif d’ouverture aux nouveaux venus.

Craignant l’impasse de mouvements «insulaires» ou «encapsulés», Smucker cherche donc à susciter un procédé narratif, une manière de rendre compte de l’état du monde, de ce qui n’est plus acceptable et de ce qui est souhaitable pour le changer, qui permette de construire des alliances sociales et politiques nouvelles. Ce nouveau procédé narratif vise à changer la polarisation culturelle et idéologique dans le pays. Le rôle du leader d’un mouvement politique est donc de maintenir une identité suffisamment forte pour maintenir la cohésion du groupe et permettre à alliés «potentiels» de devenir des alliés «actifs».

Construire une identité attractive nécessite de ne pas subir non plus les images et les stéréotypes forgés par d’autres mais, tout au contraire, de construire les siens propres: Nuit Debout, par exemple, a immédiatement subi le récit fait par des éditorialistes (Eric Brunet fut le plus acharné et le plus caricatural sur BFM) évoquant à propos du mouvement des «punks à chiens». Cela contribua non pas à compromettre l’existence du mouvement mais brouilla son image auprès de personnes qui ne s’étaient pas rendues place de la République. Les 99% doivent voir le jour par l’articulation d’une multiplicité de «nous», de particularismes et de particularités. Smucker cite ainsi le mouvement de Cesar Chavez articulant la spécificité du combat des ouvriers agricoles hispaniques, à la fois victimes d’exploitation et de racisme.

Une gauche française sans stratégie collective

En France, après la victoire d’Emmanuel Macron, les différentes forces sociales et politiques opposées à son projet pâtissent encore de la faiblesse d’une stratégie collective. L’impensé stratégique est bien le mal de la gauche française, d’autant plus grave qu’il s’est enraciné dans l’ambiguité discursive du Parti socialiste après l’ouverture de la «parenthèse libérale» de 1982-1983, la mutation du Congrès de l’Arche, en 1990, enterrant ensuite les fondamentaux définis au congrès d'Épinay vingt ans plus tôt. La France insoumise a pris, électoralement, stratégiquement mais aussi dans les récentes enquêtes d’opinion, une longueur d’avance sur ses concurrents, mais le débat sur le livre de Smucker devrait gagner l’ensemble des secteurs de la gauche française, de l’ex-Front de Gauche (PCF ou Ensemble notamment) à EELV en passant par un PS entré en crise d’identité, ainsi que le mouvement social au sens le plus vaste…

«Hégémonie» devrait être le mot clé de la rentrée politique en France. Depuis les Etats-Unis, Smucker nous livre un précieux guide pour comprendre les enjeux politiques du moment historique que nous vivons. Il dit à ceux qui s’engagent en ce moment précis ou viennent de s’engager: «Vous n’arrivez pas trop tard, vous êtes là au bon moment.»

Gaël Brustier
Gaël Brustier (101 articles)
Chercheur en science politique