Culture

Pamela Anderson a dix longueurs d'avance sur Kim Kardashian

Théo Ribeton et Stylist, mis à jour le 24.08.2017 à 17 h 39

L’ex-secouriste de Malibu courait au ralenti mais était en fait en avance sur son temps.

Pamela Anderson devant le parc Marineland, à Antibes, le 22 août 2017 | Valery HACHE / AFP

Pamela Anderson devant le parc Marineland, à Antibes, le 22 août 2017 | Valery HACHE / AFP

Une grande blonde en monokini rouge court en slow-mo sur Malibu Beach, flotteur à la main et cheveux au vent. Éternelle prisonnière de cette carte postale érotique, Pamela Anderson en a payé le prix fort: cure intensive de «slut-shaming», déclassement à l’argus du show-biz et conquête impossible du respect de ses pairs émaillent une carrière à jamais marquée par les notions aujourd’hui dépassées de «bimbo» et de «sex-symbol». Pourtant, à bien y regarder, sa vie est aussi une succession de choix courageux: ceux-là même qui ont
eu l’air de la réduire à un emblème sexuel, mais qui cachaient une redoutable affirmation d’elle-même et une résistance de fer aux attaques. Et si, derrière la femme-objet officielle de l’Amérique des années 1990 se cachait un «rôle model» né trop tôt pour qu’on le remarque?

Il est temps de comprendre pourquoi Anderson, qui vient de fêter ses 50 ans, a en fait toujours pris le bon virage. Range ton flotteur, Pamela, cette fois, c’est ton tour d’être secourue.

 

Un symbole dès la naissance

Pam n’a pas attendu longtemps pour voir fondre sur elle les journalistes, puisqu’ils se sont penchés sur son berceau dès sa naissance, le 1er juillet 1967. Non pas qu’on flaire d’emblée son destin de superstar: d’extraction modeste (père réparateur, mère serveuse), elle descend d’immigrés russes et finlandais et voit le jour dans une petite ville de Colombie-Britannique. Mais elle a déjà valeur d’emblème national: étant née à minuit pile à la date fatidique, on la désigne «bébé du Centenaire» pour célébrer l’anniversaire de la fondation du Canada. Toute sa vie, elle entretiendra cette étrange capacité à tout transformer en symbole: en 1989, encore anonyme, elle se rend à un match de football vêtue d’un T-shirt à l’effigie d’une marque de bière, qui la recrute illico comme égérie.

Quelques semaines plus tard, elle entame sa transformation en icône en devenant Playmate of the Month –elle détient aujourd’hui le record d’apparitions dans Playboy (184), et a préfacé l’anthologie Playboy’s Greatest Covers. En 2005, le Canadian Business Magazine la nomme «Canadienne la plus puissante à Hollywood» devant Jim Carrey, Keanu Reeves et Mike Myers. Un destin d’ambassadrice qui ne déplaît pas à l’actrice, consciente que tout a tendance à s’intensifier à son contact : «Si je prononce une phrase construite, je suis un génie», expliquait-elle au très chic Contributor Magazine l’an dernier.

«Pionnière dans le business de sa propre personne»

Dès le début de sa carrière, Pamela Anderson remodèle son corps pour s’inventer elle-même: implants mammaires à 22 ans, suivis d’une série d’ajouts et retraits jusqu’en 2001. Sa transformation accompagne façon évolution Pokémon les cinq saisons qu’elle passe en tête d’affiche d’Alerte à Malibu, de 1992 à 1997, faisant d’elle l’héritière d’une culture pin-up que d’aucuns croyaient révolue. Alors qu’elle aime citer pour modèles les Italiennes des années 1960 Monica Vitti ou Sophia Loren, on la compare plutôt à Jayne Mansfield.

«Or, ce qui la différencie de ces actrices, pour Camille Emmanuelle, auteure de Sexpowerment, c’est qu’elle n’a presque pas de carrière artistique. Elle a été pionnière dans le business de sa propre personne, bien avant Kim Kardashian –il y a fort à parier qu’elle aurait été une star d’Instagram si l’application avait alors existé.» Mais au tournant 2000, Pamela vire de bord. Elle s’éloigne des plateaux pour s’occuper de sa progéniture, refuse la plupart des sponsors («toutes les stars sont bardées de marques maintenant, c’est une maladie»), gère quasi seule son nom et devient une adversaire inattendue du bistouri et des crèmes anti-âge.

«Elle a renversé le scénario de l’ex-bimbo siliconée en guerre perdue d’avance contre ses rides», rappelle Camille Emmanuelle. En 2016, elle joue un sex-symbol vieillissant dans Connected, court-métrage aux airs d’épisode de Black Mirror réalisé pour Vice Motherboard, qu’elle cite comme «[son] premier rôle sérieux». Aujourd’hui, elle glisse à l’envi d’un âge à un autre. Elle s’affiche à 48 ans chez Playboy (pour ce que le magazine présente alors comme son ultime cover nude, avant de finalement y revenir) et s’affiche avec des trentenaires (dernier en date: le footballeur français Adil Rami).

Une vie de femme mûre qui lui vaut désormais les faveurs d’une presse auparavant plutôt ricaneuse, même si, tempère Camille Emmanuelle, «ça relève au fond d’un discours sexiste moins frontal mais toujours latent: on salue le fait que la “croqueuse d’hommes” se soit assagie, on félicite sa beauté “au naturel”, parce qu’on attend à la fois qu’elle ne montre pas à l’excès sa disposition sexuelle et qu’elle ne soit pas trop désexualisée non plus:
on appelle ça la double injonction contradictoire».

Son corps est un média

«Pamela Anderson a tout de suite compris qu’en tant que célébrité, elle était un média en soi», explique le capitaine Paul Watson, fondateur charismatique de l’ONG Sea Shepherd et ami de longue date de l’actrice. L’activisme de Pamela Anderson, c’est du sérieux et pas juste un coup de pub façon femme-sandwich: opérations sur le terrain (aux îles Féroé en 2014 contre les massacres de baleines) et implication stratégique directe, auprès de Sea Shepherd ainsi que de la PETA, l’association pro-animaux pour laquelle elle a plusieurs fois posé nue, le corps couvert de pointillés délimitant les morceaux de viande façon bétail. Des campagnes controversées, taxées de sexisme comme à Montréal, où certaines furent même censurées. Anderson réagira : «Qu’il est triste d’empêcher une femme d’utiliser son corps à des fins de contestation politique.»

En France, elle vient en 2016 donner de la voix à l’Assemblée pour s’opposer à la filière foie gras, déclenchant des réactions fleuries comme celle du député-chasseur Frédéric Nihous: «Une dinde gavée au silicone parade à l’Assemblée contre le gavage des oies... Quelle farce! Qui en sera le dindon?» Paul Watson relativise ces réactions: «Elle s’attendait à être moquée, critiquée, attaquée personnellement. Mais ce que nous avons vu, c’est une pièce remplie de journalistes qui se battaient pour avoir son attention. Même ceux qui l’ont insultée ont sans le savoir relayé son discours.»

En 2008, elle écrivait directement au président Obama, l’interpellant sur des sujets comme la pédopornographie, la légalisation de la weed («cela tombe sous le sens: cela créera des emplois et sera bon pour l’environnement») et la promotion du végétarisme. Et parce que les lanceurs d’alerte ne sont pas tous à Malibu, son dernier cheval de bataille, c’est la libération de Julian Assange. Elle lui rend visite régulièrement à l’ambassade d’Équateur à Londres, où il est réfugié depuis maintenant cinq ans, et tente d’obtenir son asile politique auprès de différent dirigeants: Theresa May récemment, sans succès, et bientôt Emmanuel Macron qu’elle a invité dans son nouveau restaurant vegan à Ramatuelle, dans le Var.

Pam a encaissé tout ce qu'on dénoncerait aujourd'hui

En 2014, Pam profite d’un discours de promotion de sa fondation pro-animaux pour révéler un très lourd passif d’agressions sexuelles («Inutile d’expliquer pourquoi les humains ne m’inspirent plus beaucoup confiance», conclura-t-elle): abus par une baby-sitter de 6 à 10 ans, viol à 12 ans en guise de dépucelage, viol en réunion à 14 ans par son petit copain et ses potes. La news fait le tour du monde mais sera curieusement éclipsée. Aurait-on un peu trop pris l’habitude qu’Anderson se fasse agresser, et ce jusque sous nos yeux? Une vidéo volée, tournée au caméscope pendant sa lune de miel avec son mari Tommy Lee, batteur du groupe Mötley Crüe, lui a valu dès 1995 son inscription au hall of fame de la sex tape.

En 2005, elle est la première femme à faire l’objet d’un Comedy Central Roast, émission de clash stand-up où une célébrité se fait dézinguer en live par ses camarades. Cette séance d’humour hardcore, à valeur d’intronisation au panthéon de la pop culture trash, voit le comédien Andy Dick la peloter en direct dans un sketch où il se présente comme son chirurgien esthétique. Une séquence très similaire à celle qui a eu lieu l’an dernier sur le plateau de Touche pas à mon poste, où Jean-Michel Maire embrassait la poitrine de Soraya Riffy sans consentement.

« La première a fait jaser quand la seconde a fait scandale, effectivement parce que les époques ont changé, analyse Camille Emmanuelle, mais aussi parce que les réactions s’expriment différemment . Aujourd’hui, Anderson aurait reçu beaucoup de soutiens sur les réseaux sociaux, qui n’existaient pas encore.» Et en effet, sa réaction désabusée («Je ne suis pas choquée, c’était intéressant: un peu comme un mauvais petit ami qui vous pourrit la nuit et vous prépare le petit déjeuner le matin») avait alors à peine été relayée. Pourquoi? Parce que Pamela Anderson a passé les plus triomphales années de sa carrière à encaisser toutes les agressions, publiques, physiques, symboliques, que nous avons désormais légitimement cessé de tolérer.

Elle avait beau courir au ralenti, elle était en fait en avance. C’est peut-être le moment de remettre nos pendules à l’heure?

Théo Ribeton
Théo Ribeton (6 articles)
Stylist
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Mode, culture, beauté, société.
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