Culture

Le marketing de l'urgence vous fait consommer n'importe quoi

Déborah Malet et Stylist, mis à jour le 01.09.2017 à 16 h 52

Résultat: vous vous prenez pour un super-héros overbooké et vous vous retrouvez en claquettes-chaussettes à jouer au hand-spinner.

Des Américains durant le Black Friday à  Culver City, en Californie, le 25 novembre 2016 | Mark RALSTON / AFP

Des Américains durant le Black Friday à Culver City, en Californie, le 25 novembre 2016 | Mark RALSTON / AFP

Fin juin, vous avez un budget «vacances» équivalent au prix d’un détartrage chez le dentiste (environ 80 balles) et l’inspiration aussi limitée qu’un introverti s’essayant au stand-up. Vous décidez donc d’écumer tous les sites de booking en ligne. Trois heures plus tard, votre compte courant est dans le rouge, et vous, vous allez bientôt vous envoler 
pour Sant Carles de la Ràpita, sur la côte espagnole… Pourquoi ce choix? La fatigue et le stress accumulés sûrement: à force de voir s’afficher en rouge sur votre écran à chacun de vos clics que «dix personnes consultent cette même page» ou qu’il ne reste plus que «deux places disponibles».

On appelle ça «le marketing de l’urgence», le cauchemar des procrastinateurs, dont le but est de générer de l’impulsivité chez le consommateur. Comme le décrit Nicole Aubert dans Le Culte de l’urgence (éd. Champs essais), les nouvelles mesures du temps sont désormais l’urgence et l’instantanéité. Résultat: vous avez l’impression que toute votre vie est un sprint final continu, avec l’amère impression de ne jamais atteindre votre point G existentiel. Stylist passe en revue les coups de pression de votre vie #PasLeTime

Victime professionnelle des influenceurs

La situation: indécise chronique ou grosse flemmarde, vous avez la fâcheuse manie d’accumuler tout, aussi bien virtuellement qu’IRL sans jamais vous décider, dans un suspense lynchéen à en faire perdre le fil à votre entourage. C’est ainsi que vous vous retrouvez avec une accumulation de fringues en attente de validation dans votre panier Asos, dont vous ferez l’abandon un jour de fin de mois (ou lorsque vous serez fichée à la Banque de France). D’un point de vue sentimental, c’est le même topo: vous mettez des options sur tout ce qui vous passe sous les yeux à coup de swipe gauche, dans l’optique de faire le tri plus tard (ou de ghoster votre harem).  

Le coup de pression: c’est bien connu, le fait de savoir que quelque chose est désiré le rend encore plus désirable. C’est pareil avec vos possibles dates que vous stalkez sur les réseaux sociaux, scrutant quels sont les amis que vous avez en commun et évaluant les possibles 
ex/plans culs/concurrentes. Vous serez donc un jour amenée à faire un achat d’impulsion par peur de frôler la limite des stocks disponibles: c’est-à-dire à adopter un Error 404 (un impuissant), juste parce que vous aurez eu l’impression (c’est votre parano qui parle là) que la Terre entière le convoite, comme le suggèrent les nombreux likes sur son Facebook et les photos de soirées qui traînent sur Instagram le montrant bien entouré. Dans cette même logique, vous vous êtes mise à porter le combo claquettes-chaussettes, loin de vous douter que le monde complotiste vous avait encore une fois aiguillée vers des goûts de chiottes (l’histoire de votre vie…).

Multitâche, toujours, tout le temps

La situation: en quête d’un job ou d’une reconversion professionnelle, vous scrollez quotidiennement les offres d’emploi auxquelles vos compétences pourraient répondre. Pas née de la dernière pluie (vous avez vite compris qu’il y avait beaucoup de demandes, peu d’offres), vous avez soldé vos heures de DIF, et vous vous sentez comme Tony Montana, prête à conquérir le monde grâce aux nombreuses compétences glanées lors de vos formations diverses. Le Premier ministre est bien l’auteur d’un polar publié en 2007 qui sera adapté au cinéma? Vous, vous pourriez très bien postuler pour un job de barrista-fleuriste-CM-visuel merch’ dans la grande distrib’. Et en plus, vous êtes une bête en PowerPoint et Excel. Alors, quelqu’un?

Le coup de pression: lorsqu’en entretien, l’employeur vous a demandé si, comme tout le monde, vous excelliez dans le hand spinning… Depuis, vous avez intégré une bande de branleurs de 14 ans de votre quartier, qui vous apprennent tous les mercredis les rudiments du hand spinner, en échange de quoi, vous leur apprenez à faire des soufflettes. Un bel exemple d’entraide intergénérationnelle.

Lundi, pilates; mardi, zumba; mercredi,yoga...

La situation: prête à tout pour vous vider la tête et toujours open pour tester de nouvelles 
choses qui font les expériences de la vie (petite, on vous a surprise en train de goûter du camembert trempé dans du Nutella), vous accumulez les activités extra-scolaires comme une bête –jamais passée par la case kétamine– les concours. Vous êtes une force de la nature. De façade. Car les séances de yoga-pilates-afrovibe-zumba-natation synchronisée-kung fu-funaná auront eu raison de votre temps libre et de vous. À force de brûler quotidiennement l’équivalent de votre poids en sueurs et en calories, vous allez devenir l’ombre de vous-même. Victime du syndrome de la bonne élève (sur tous les fronts), votre corps a lâché, vous écroulant comme une poupée de chiffon, alors que vous étiez sur le point de vous inscrire à un tout nouveau cours de yoga RnB réservé aux naturistes. No, you can’t (anymore).

Le coup de pression: depuis que la pensée magique ritualise vos moindres faits et gestes, vos hobbies sont devenus une question de vie ou de mort. À tel point que même lorsqu’un abruti crie dans la rue «floor is lava», vous grimpez illico sur la première poubelle à portée de main… On en parle?  

La fête tous les soirs

La situation: vous ne faites définitivement pas partie de ces gens qui remercient Dieu parce que c’est vendredi (TGIF) –comme si vous alliez attendre le week-end pour faire la fête… 
Parce que le dimanche, c’est le nouveau samedi, et le mardi le nouveau jeudi, vous vivez depuis bien longtemps vos soirées en coupé-décalé. D’ailleurs, votre semainier répond à une organisation stricte et logique en termes de soirées. Dimanche, vous ne pouvez quand même pas rater la Dimanche, mardi, vous avez la Mardi, et jeudi, la Jeudi OK. Et parce que dans votre tête, la nature a horreur du vide (et par peur de vieillir), vous faites la teuf comme si vous aviez 21 ans, carburez à la vodka-coca, et portez des T-shirts sur lesquels on peut lire «Life fast die young»– comme si vous alliez intégrer le club des 27, alors que vous avez 36 ans…

Le coup de pression: comme Jonathan Ive, ex-responsable design chez Apple qui a inventé le signe «†¡» pour signifier «l’urgence» boostée par le stress de son boss qui laissait sûrement des rognures d’ongle sur son passage (aka Steve Jobs), vous vivez sous la pression d’un double maléfique, jamais le dernier à tirer sur la corde du syndrome FOMO. C’est pourquoi ces derniers temps, vous êtes littéralement en roue libre depuis que vous avez appris qu’il existait les soirées MercrediX et VendrediX (le mercredi et vendredi, si vous n’aviez pas compris le principe)… en attendant qu’un autre génie lance les Lundish et Samedish.

Déborah Malet
Déborah Malet (18 articles)
Journaliste
Stylist
Stylist (169 articles)
Mode, culture, beauté, société.
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux.
> Paramétrer > J'accepte