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«Le détecteur de mensonges, ce n’est pas plus scientifique que l’astrologie ou le tarot»

Simon Clair et Stylist, mis à jour le 27.08.2017 à 10 h 52

Il faudra trouver autre chose pour piéger Donald Trump.

Une manifestante qui défile en soutien de la Women March, à Washington, arbore une pancarte contre Donald Trump, sur le vieux port de Marseille, le 21 janvier 2017 | Boris Horvat / AFP

Une manifestante qui défile en soutien de la Women March, à Washington, arbore une pancarte contre Donald Trump, sur le vieux port de Marseille, le 21 janvier 2017 | Boris Horvat / AFP

«J’ai toujours été totalement opposé à la guerre au Moyen-Orient.» «Les Cubains américains, j’ai 84 % de leurs votes.» «Le taux d’homicide volontaire dans notre pays n’a jamais été aussi élevé depuis quarante-sept ans.» «Je n’ai jamais entendu parler de WikiLeaks.» Chaque jour, depuis le vendredi 20 janvier 2017, les Américains assistent à un spectacle inédit dans l’histoire de leur pays. En effet, un rapide exercice de fact-checking suffit à confirmer ce que tout le monde sait déjà: le Président est un menteur.

Le magnat de l’immobilier à la mèche blonde a même fait du mensonge une stratégie politique, une technique de communication et une identité, lui qui a finalement commencé sa campagne en 2011 en affirmant que Barack Obama n’était pas né aux États-Unis. Depuis, une récente étude du Washington Post a rapporté que lors de ses cent premiers jours à la tête du pays, Donald Trump aurait fait «417 déclarations fausses ou trompeuses». De quoi donner naissance à des concepts nouveaux comme les «faits alternatifs», la «post-vérité» ou plus simplement les «fake news».

Parallèlement,  on voit se multiplier les pétitions en ligne, groupes Facebook ou tribunes avec toujours le même message: «Faites passer un test polygraphique à Donald Trump». Car pour assouvir leur appétit de vérité, les États-Unis se sont depuis longtemps dotés d’un outil qui permet de résoudre bien des problèmes: le polygraphe. Plus connue sous le nom de «détecteur de mensonges», cette invention miracle s’est d’ailleurs très vite taillé une place de choix dans les films, séries ou émissions TV puisqu’elle peut répondre à toutes les situations et déceler en quelques minutes le bluff d’un meurtrier, d’un mari volage ou même, d’un joueur de poker. Tient-on enfin la solution idéale contre les mythomanes ? Peut-être. À moins que comme Trump, le polygraphe ne se mette lui aussi à nous raconter des craques.

«Le seul vrai détecteur de mensonges qui existe chez les êtres humains, c’est leur mère»

C’est en 1921, à l’université de Berkeley en Californie, que John Augustus Larson, un étudiant en médecine d’à peine 20 ans, met au point le tout premier polygraphe. Pour tester son invention, il s’engage dans la police de Berkeley, spécialité enquêtes criminelles. Lors de sa première grosse affaire, son polygraphe permet d’inculper William Hightower, un boulanger psychopathe que l’on accuse d’avoir enlevé et tué un prêtre. «La science prouve la culpabilité d’Hightower», titre alors la presse locale qui rebaptise aussitôt l’invention en «détecteur de mensonges». Pourtant, le terme ne plaît pas vraiment aux spécialistes, comme Darryl Starks de l’American Polygraph Association: «Nous ne détectons pas vraiment les mensonges. Je plaisante souvent en disant que le seul vrai détecteur de mensonges qui existe chez les êtres humains, c’est leur mère.»

En effet, en analysant le rythme cardiaque, la respiration, la pression sanguine et la conductivité cutanée, le polygraphe s’attache surtout à mesurer les réactions du corps au stress en fonction des questions de l’examinateur. «À la fin du test, l’examinateur formule une opinion déterminant s’il pense que l’individu a menti ou pas. Mais ce n’est pas une vérité absolue. Juste une opinion basée sur des faits scientifiques», précise Darryl Starks. L’intérêt de ces tests polygraphiques réside surtout dans un constat simple: dans cette situation de stress, certains coupables finissent par passer aux aveux.

Bertrand Renard, docteur en criminologie à l’université de Louvain, en Belgique, se souvient: «J’ai assisté à l’examen polygraphique d’un homme soupçonné d’avoir tué sa femme et d’avoir caché ce meurtre en simulant un faux accident de voiture sur l’autoroute. Tout était filmé et retransmis en direct aux magistrats dans la pièce à côté. Au fil des questions, l’homme devenait de plus en plus nerveux. Lorsque le polygraphiste s’est retiré pour analyser les résultats, le suspect s’est retrouvé seul dans la pièce avec un enquêteur pour le surveiller. Il lui a dit: “300 000 francs et on n’en parle plus ?” Avec le stress, il avait complètement oublié qu’il était filmé.»

Seulement sur la base du volontariat

Mais le polygraphe est loin d’être une science exacte et même les experts doivent reconnaître que nombreux sont les cas où le mensonge reste difficile à déterminer. «L’une des raisons principales pour laquelle le polygraphe est un objet aussi controversé est qu’il n’a pas vraiment de norme professionnelle obligatoire ni de licence pour l’utiliser. D’une certaine manière, tous les polygraphes ne naissent pas égaux », explique Darryl Starks.

De son côté, Bertrand Renard souligne le fait qu’il est possible de savoir si le suspect ment, mais pas forcément pourquoi il ment. Il revient sur une affaire du début des années 2000, dans laquelle une femme avait été tuée dans un immeuble. Plusieurs témoins avaient vu un homme sortir de l’immeuble au moment présumé du meurtre. «Le suspect avait été arrêté et il niait farouchement le meurtre. Mais au moment du test polygraphique, on a découvert qu’il mentait lorsqu’il prétendait qu’il n’était pas dans l’immeuble. On l’a donc remis sous pression et il a fini par avouer qu’il était venu voir sa maîtresse qui habitait aussi dans l’immeuble. Ça n’avait donc rien à voir mais il mentait car il ne voulait pas que sa femme apprenne par le biais de l’enquête qu’il la trompait.»

«En seulement trois heures, le FBI a conclu que j’étais un espion, un dealer
et un consommateur de drogues»

George Maschke

Pour éviter l’utilisation abusive de cet outil si décrié, la loi précise donc que tout test polygraphique doit se faire sur la base du volontariat. Depuis 1988, l’Employee Polygraph Protection Act interdit même aux entreprises américaines de faire passer ce genre d’examens lors des entretiens d’embauche. Mais pour entrer dans des organismes comme le FBI, le polygraphe reste tout de même une étape nécessaire. 

Alors qu’il rêvait depuis toujours d’intégrer le célèbre service de renseignement américain, George Maschke a fait les frais du fameux détecteur de mensonges: «Le 15 mai 1995, le polygraphiste du FBI Jack Trimarco m’a rencontré pour la première fois de sa vie et en seulement trois heures, en a conclu que j’étais un espion, un dealer et un consommateur de drogues.» Depuis, George a créé l’organisation Antipolygraph et écrit le livre The Lie Behind The Lie Detector. Pour lui, le polygraphe est «une science vaudou» mise en place par des examinateurs qui ne savent pas ce qu’ils mesurent: «Ce n’est pas plus scientifique que l’astrologie ou le tarot.»

Comment passer au travers du test?

Exceptés les États-Unis et la Belgique, pour le moment, très peu de pays ont réellement adopté l’usage du polygraphe. Et dans tous les cas, ses résultats ne peuvent jamais servir de preuves irréfutables devant la justice. Malgré tout, le fameux détecteur de mensonges a tout de même colonisé l’imaginaire collectif. Comme il permet d’illustrer l’action normalement invisible de mentir, il est devenu le chouchou des émissions TV à scandale comme celles de Jerry Springer ou des séries policières.

«En Belgique, quand on s’est mis à évoquer son utilisation sur le plan judiciaire, des avocats ont commencé à nous demander des tests polygraphiques. Ils nous disaient: “Bah oui, mon client en veut absolument un, il l’a vu dans des séries.” Alors que ce n’est pas prévu qu’on l’utilise dans ces cas-là», détaille Bertrand Renard. Récemment, la série française Le Bureau des légendes mettait en scène un test polygraphique et expliquait même comment le déjouer: «C’est un peu comme le yoga. Retenez votre respiration juste après avoir expiré. Vous le faites de cinq à quinze secondes, et vous revenez au rythme de votre respiration normale juste avant la prochaine question.»

C’est ce genre de petits secrets que les experts du polygraphe appellent les contre-mesures, c’est-à-dire des méthodes pour pouvoir mentir sans être repéré. Faire du calcul mental, se mordre le côté de la langue, penser à quelque chose d’excitant, ces techniques sont bien sûr nombreuses et plus ou moins efficaces. 

Sur Internet, des sites entiers et des forums de discussion leur sont dédiés, comme le site 
de George Maschke, antipolygraph.org«Le gouvernement n’aimait pas que de telles infos soient publiées sur le Web et il a lancé une enquête. Deux personnes, Chad Dixon et Doug Williams, du site Polygraph.com, ont été jugées et envoyées en prison. Je pense que j’ai aussi été visé par ces enquêtes mais ils ne m’ont pas eu.»

Pour lutter contre ces contre-mesures, les scientifiques mettent au point de nouveaux outils comme l’IRMF (imagerie par résonance magnétique fonctionnelle) qui scanne directement l’activité cérébrale du suspect. Le processus n’en est qu’à ses premiers essais mais «par rapport au polygraphe, il y a 17% de chances en plus qu’un expert identifie correctement un mensonge. C’est énorme comme différence», confie Daniel Langleben, psychiatre spécialisé dans le domaine. À en croire des chiffres du New York Times, c’est presque l’équivalent des jours pendant lesquels le président Trump n’a fait aucune déclaration fausse ou trompeuse depuis son élection. On a donc déjà trouvé le prochain cobaye pour le successeur du détecteur de mensonges.

Simon Clair
Simon Clair (9 articles)
Journaliste
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Mode, culture, beauté, société.