Economie

Votre itinéraire de vol vous paraît bizarre? Il y a sans doute une explication

France Ortelli et Stylist, mis à jour le 19.08.2017 à 12 h 24

Lors de votre prochain vol, réfléchissez-y à deux fois avant de demander au pilote d’aller tout droit: les détours sont plein d'enseignements.

ROBYN BECK / AFP.

ROBYN BECK / AFP.

Ces dernières semaines, entre le steward d’Air Asia qui a reproduit à la perfection «Toxic» de Britney Spears et le client victime de surbooking de l’United Airlines qui s’est fait sortir manu militari, l’avion est le meilleur endroit pour shooter votre prochaine vidéo virale. Un poil moins partagée sur les réseaux, mais tout aussi spectaculaire, c’est une incroyable carte du trafic aérien qui a aussi réussi à s’infiltrer dans nos feeds au mois de mars. On y voit un globe terrestre en 3D que l’on peut faire tourner à l’envie sur lui-même, bardé de pixels et de lignes vertes.

Cette carte, c’est celle de Max Galka, un passionné de data. Elle modélise les trajets en avion de toute une année (celle de 2010): soit des milliers de trajectoires courbes rétro-éclairées en une harmonieuse fourmilière, qui ont sérieusement remis en cause tous nos a priori –forgés à grand renfort de vols CDG/JFK– sur le transit aérien. D’après cette carte et les données qui ont servi à la modéliser, dans le classement des routes aériennes les plus empruntées, c’est Séoul-Jeju qui arrive en tête. Soit la navette qui transporte chaque année 6,5 millions de passagers vers cette petite île paradisiaque coréenne (et destination préférée des couples chinois en lune de miel). L’Asie squatte d’ailleurs les cent premières places du classement. Les États-Unis n’apparaissent qu’à la 101e place (Atlanta-Denver) et la France à la 523e (Londres-Paris). Alors que le trafic aérien croît de 5% par an –il passera la barre du 1,3milliard de voyageurs en 2025, quasi le double d’aujourd’hui–, vous avez peur de vous perdre dans ce ciel qui ressemble à l’autoroute du Soleil un 15 août? PNC aux portes, on vous explique vos itinéraires les plus lunaires.

1.Paris-Pékin

Votre problème de transit: coincée pour onze heures de vol, vous vous demandez, en regardant l’écran de navigation, pourquoi, sur la carte, l’avion passe par la Sibérie au lieu d’aller tout droit. Explication: en réalité, les avions volent bien en ligne droite, mais en suivant la courbe de la terre. C’est la projection de la terre, ronde, sur une carte plane qui donne l’impression de ne pas prendre la trajectoire la plus courte.

Le supplément bagage: comme la distance se réduit si l’on passe au-dessus de l’Arctique, le nombre de vols transpolaires a explosé depuis 2000. C’est le chemin le plus court pour un Paris/Vancouver, un Pékin/New York ou un Hong Kong/Chicago, avec économie de carburant à la clé. Seul hic: les avions (et leurs passagers avec) y sont plus exposés aux radiations lors de tempêtes solaires. Ils volent dans la couche la plus fine de la magnétosphère qui protège la Terre des rayons cosmiques. L’Antarctique, par contre, est moins survolé. Le manque de terre (zones de dégagement) dans l’hémisphère sud ne permet pas l’atterrissage en urgence.

Le vol alternatif: a priori, un avion peut voler au-dessus de tout sauf en cas de météo extrême. C’est comme ça que l’Islande, avec ses changements brusques de météo, capables de rendre folles les balises de navigation rudimentaires, est devenue le cimetière attitré de l’aviation américaine (358 accidents entre 1941 et 1973). L’une des carcasses est tellement célèbre qu’elle a été utilisée par Bollywood comme arrière-plan de photo de mariage ou dans le clip «I’ll Show You» de Justin Bieber –il s’en sert comme rampe de skate.

2.Heathrow-Dubaï / Dubaï-Oakland

Votre problème de transit: pas forcément enthousiaste à l’idée de faire un refill au kiosque à journaux à 5 h du matin, vous vous demandez pourquoi tous les avions vers l’Asie font un stop à Dubaï? Explication: Dubaï est le hub numéro1 au monde, l’aéroport où transitent 80 millions de voyageurs par an. Un choix favorisé par les investissements faramineux de la pétromonarchie dubaïote. «Aujourd’hui, tout l’enjeu du trafic aérien est motivé par la “guerre de binômes”, c’est-à-dire des alliances entre les compagnies et leur aéroport référent, explique Paul Chiambaretto, professeur à la Montpellier Business School et chercheur à Polytechnique. Par exemple: Emirates en duo avec l’aéroport de Dubaï. Toutes les compagnies possèdent un hub référent qui oblige les gens à faire escale dans ce pays et à reprendre un vol de la compagnie. »

Le supplément bagage: Dubaï est aussi devenue incontournable sur les maillots des joueurs de foot et bénéficie de la meilleure publicité au monde. Atletico, FC Barcelone, PSG, Bayern, Arsenal… Tous les clubs de foot des capitales européennes ont un Fly Emirates tatoué entre leurs pecs. Quand on pense qu’en 1990, la compagnie ne possédait que huit avions…

Le vol alternatif: Istanbul est-il le prochain Dubaï? Un troisième aéroport est en construction dans la ville. Objectif: 150 millions de passagers par an, de quoi dégommer Dubaï.

3.Amman-Beyrouth

Votre problème de transit: pourquoi l’avion met deux heures au lieu de treize minutes pour faire 240 km à vol d’oiseau? Explication: les avions de lignes ont interdiction de survoler les zones de conflit. La palme de l’absurde des contournements de pays revient à cet Amman-Beyrouth qui doit éviter de voler au-dessus d’Israël et du Sinaï. Sa trajectoire sur une carte: un carré. «Quand on part à Tel Aviv par exemple, les aéroports de détournements ne sont jamais Damas ou Hamas, plutôt Chypre et la Grèce. Les aviateurs prennent ça en compte quand ils calculent leur kérosène», raconte un pilote Air France. C’est le ministère des Affaires étrangères qui établit une liste précise des zones survolables.

Le supplément bagage: les routes aériennes sont fragmentées en couloirs à diverses altitudes squattés majoritairement par l’espace militaire, dont les zones dites «Charlie» destinées à l’entraînement. Les zones P (Prohibited) sont strictement défendues à tout aéronef civil. La célèbre P23 interdit le survol de Paris en dessous de 2.000 mètres. S’aventurer au-dessus des terrains militaires sensibles (Mont-de-Marsan, Brest, Toulon, l’Île du Levant) ou des centrales nucléaires (Fessenheim, Flamanville, La Hague) peut aussi se révéler prohibido.

Le vol alternatif: les autorités n’ont pas interdit immédiatement le survol de la Crimée –un couloir aérien très fréquenté– malgré les combats lors de son annexion par la Russie. Dommage pour le vol MH17 de la Malaysia Airlines, qui s’y est fait dessouder par des forces pro-Russes lors du trajet Amsterdam/Kuala Lumpur le 17 juillet 2014.  

4.Bordeaux-Paris (en bus) / Paris-Reykjavik / Reykjavik-New York

Votre problème de transit: pourquoi je rallonge mon bilan carbone de 400 bornes pour économiser 20 balles? Explication: parce que vous êtes la variable d’ajustement du yield management, une méthode inventée il y a trente ans par American Airlines pour personnaliser le prix des billets en fonction du taux de remplissage. «Quelqu’un qui doit faire dans la journée un aller-retour Paris-Francfort est certainement financé par son entreprise. On peut donc lui demander beaucoup plus qu’au retraité dont les dates de déplacement sont très souples», indique Yves Crozet, professeur à Sciences-Po Lyon et membre du Laboratoire d’économie des Transports. «Mais attention, ajoute Paul Chiambaretto, quand les avions se remplissent trop vite, la compagnie se permet d’augmenter plus rapidement le prix du siège, comme avec le train. Ce qui fait que deux vols avec escales sont parfois moins chers qu’un direct.» Grâce à ce système, les compagnies aériennes sont rentables depuis 2015 pour la première fois de leur existence. Trucs et astuces: un billet pour un pays où il vient d’y avoir un attentat est moins cher, un pays où il va y avoir des J.O. plus cher.

Le supplément bagage: un avion plein pollue moins par tête qu’une voiture vide (118 g de CO2/km versus 135 g de CO2/km pour les caisses). Mais plus on prend l’avion, plus on a de chances de tomber sur un avion qui «dégaze» son carburant dans les airs pour être moins lourd et éviter de se crasher à l’atterrissage (une procédure d’urgence rare). Environ 10 % du carburant tombe au sol et une bonne partie s’évapore à son contact.

Le vol alternatif: en 2012, Air Canada affirme avoir effectué un «vol parfait» avec un A319, en combinant les meilleures pratiques opérationnelles et environnementales existantes, entraînant une réduction de 40% les émissions de CO2. Air France dispose actuellement de deux A319 en test sur des destinations internes avec des avions alimentés en biocarburant (issus de la culture de la canne à sucre).

5.Paris-Malabo

Votre problème de transit: qu’est-ce que vous pourriez bien aller faire à Malabo? Explication: pour ce genre de vols, vous n’êtes pas (ou alors on vous connaît mal) la clientèle visée. La Guinée équatoriale est le pays le moins visité d’Afrique, dixit la Banque mondiale, qui la qualifie de «dictature où règnent la corruption, des infrastructures insuffisantes» et où «un touriste ne peut obtenir un visa sans passer au préalable par un véritable cauchemar bureaucratique». Quel est l’intérêt d’un vol direct? Ils servent surtout à faire la navette pour les employés des compagnies pétrolières.

Le supplément bagage: de façon générale, stewards et hôtesses ne sont pas super-chauds pour les visites d’agrément dans les zones à risque, depuis la prise d’otage du Radisson Blu à Bamako où les sbires d’al-Qaida sont partis à la recherche de «l’équipage Air France» dans les couloirs de l’hôtel.

Le vol alternatif: attention, une destination comme les Maldives peut sembler idyllique alors qu’elle abrite une réalité aussi peu reluisante (application de la charia, condamnation à mort des enfants et probables réfugiés climatiques suite à la montée des eaux).

France Ortelli
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