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La péridurale, c’est aussi pour les (futurs) papas

Daphnée Leportois, mis à jour le 18.08.2017 à 7 h 03

L’analgésie péridurale n’a pas pour unique fonction de soulager la souffrance physique des parturientes.

ERIC FEFERBERG / AFP

ERIC FEFERBERG / AFP

L’accouchement, ça fait mal. «Autrefois l’expression “les douleurs” était utilisée pour désigner le processus de l’accouchement lui-même», signale Madeleine Akrich dans l’article «La péridurale, un choix douloureux» (Les Cahiers du Genre, 1999). Une dénomination bien trouvée. La science l’a démontré: la douleur provoquée par les contractions équivaut à celle d’un doigt arraché à vif. Oui, oui. C’est ce que relevait la sociologue Marilène Vuille dans son ouvrage Accouchement et douleur, une étude sociologique (éd. Antipodes, 1998).

Et les femmes ne font pas semblant de ne pas le savoir. «La présence des douleurs lors de l’accouchement est assumée comme évidente», appuie la sage-femme et doctorante en sociologie Maud Arnal dans son article «Soulager les douleurs de femmes lors de l’accouchement» (Genre, sexualité & société, 2016). Pas étonnant que la péridurale, «outil technique de soulagement de la douleur», soit si fréquente. Le taux d’analgésie péridurale pendant le travail en France était en effet de 77,8% en 2010.

Sauf que ce n’est pas si simple. C’est bien pour cela que la sage-femme Francine Caumel-Dauphin, co-auteure de l’ouvrage Les femmes et les bébés d’abord (éd. Albin Michel, 2001), disait en 2012 sur les ondes de France Culture se poser fréquemment la question «La péridurale pour qui?». Et signalait qu’«il y a une grande majorité [des cas] où c’est pour l’environnement».

Dans un contexte où 99% des femmes accouchent dans des structures hospitalières, «l’environnement», c’est bien entendu l’équipe soignante, sages-femmes et obstétriciens en première ligne, la péridurale pouvant alors être également perçue comme «un instrument de contrôle médical […] dans un contexte de rationalisation du travail des professionnel-le-s de santé», détaille par écrit Maud Arnal. Mais c’est aussi, poursuivait Francine Caumel-Dauphin sur France Culture, «les compagnons à côté de leur femme et qui les voient» en train d’accoucher:

«Quand on installe la péridurale, il y a un soulagement de la part de leur compagnon: “Ah, vraiment, tout va mieux.”»

Si la péridurale est autant adoptée, c’est donc aussi parce qu’elle n’a pas pour seules destinataires les parturientes. Mais si les maris s’accrochent parfois à la péridurale, ce n’est pas uniquement parce qu’il est difficile de voir souffrir celle qu’ils aiment et met au monde leur enfant.

«Fais comme tu le sens»

Certes, comme le fait remarquer Maëlle Getti Brouillard dans son mémoire en vue de l’obtention de son diplôme de sage-femme, «pour aucune des patientes de notre échantillon le regard des proches n’était un facteur décisif dans le fait de ne pas souhaiter d’analgésie péridurale pour l’accouchement». Nombreuses sont les femmes qui rappellent que ce sont elles qui accouchent et que leur conjoint n’a pas voix au chapitre sur ce souhait, éminemment personnel, du choix ou du refus de la «péri».

En attestent les témoignages recueillis par Maud Arnal:

«Les femmes rencontrées justifient leur imposition du choix du lieu de naissance à l’égard de leur partenaire par le fait qu’elles se considèrent comme premièrement concernées: “Les hommes n’accouchent pas et donc […] ils ne peuvent se projeter avec ces types de douleurs.” (Manon, 34 ans, créatrice free-lance, deuxième enfant, 2 octobre 2013) Ou par exemple Léa (30 ans, psychologue, premier enfant, 14 octobre 2013): “De toute façon, c’est moi qui accouche.”»

C’est aussi la façon dont Frédéric, 33 ans et père d’un garçon de 7 mois, nous en parle: «Pour moi, c’est le choix de la maman. Je ne me suis pas positionné. Je n’ai jamais considéré que j’avais un mot à dire sur le sujet car ça n’a pas d’impact sur l’enfant.» Son corps, son choix. La future maman a décidé d’essayer de tenir le plus longtemps possible sans péridurale, il a suivi. Y compris le jour J:

«Audrey montrait qu’elle souffrait. Mais, jusqu’au bout, je ne me suis pas permis de dire “Sois raisonnable, prends-la”. Chacun son degré d’acceptation de la douleur. Quand, au bout de quelques heures, elle m’a posé la question: “Est-ce que je la prends?”, c’était difficile pour moi de répondre. J’ai dit: “Fais comme tu le sens.”»

Soulagement empathique

 

Reste que même lui admet avoir ressenti une vague de soulagement lorsque la péridurale a fait effet. «Je me suis senti soulagé car, du coup, la future maman va beaucoup mieux. J’étais content qu’elle ait fait ce choix et ne le regrette pas. Il y a aussi un côté pratique: après la péridurale, le moment est apaisé, on peut discuter plus sereinement. Avant, tu te fais un peu crier dessus et tu as peur de te faire rembarrer au moindre mot par un “ben oui, j’ai mal”», plaisante-t-il.

Ce confort du conjoint lorsqu’il constate l’atténuation de la douleur de la parturiente est une réaction empathique. Car il est vrai que «la douleur de l’accouchement peut être spectaculaire. Les cris, les grimaces montrent que la personne souffre et impressionnent beaucoup», pointe Marilène Vuille.

Mais, plus que cet aspect impressionnant de l’expression de la douleur, c’est surtout le fait d’être désarmé face à la souffrance de la femme qui rend la péridurale, quand elle fonctionne, si réconfortante. «Si les professionnels ont des outils à disposition et connaissent les signes cliniques qui peuvent leur indiquer si la douleur est normale, les proches sont plus démunis», poursuit la sociologue. C’est bien ce dont témoignent les jeunes pères. «Pour être franc, je me suis senti complètement impuissant», concède Frédéric.

«Ma femme me broyait la main. Elle allait vers 10 de douleur. Elle criait, raconte Alexandre, 31 ans, dont la fille est née il y a un mois. Là, en tant que père et mari, tu te sens assez démuni. C’est la première fois où ma femme m’a dit: “À l’aide, j’en peux plus”. Et tu ne peux rien faire.»

Antidolorisme

Derrière l’empathie naturelle, amplifiée par l’impuissance ressentie face à la douleur de l’autre, ce soulagement des pères provoqué par la péridurale s’explique aussi par l’«antidolorisme social» qui nous entoure, souligne Maud Arnal dans un autre article [1]. «Les douleurs de l’accouchement sont majoritairement traitées comme des maux qu’il est nécessaire, voire essentiel, d’éviter.» Qui plus est «dans un contexte où le traitement de la douleur est contraint par la loi», la loi Kouchner de mars 2002 reconnaissant le soulagement de la douleur comme un droit fondamental.

Et dans une société où l’accouchement est devenu hypermédicalisé et souvent industrialisé. «L’homme a-t-il peur de voir souffrir sa femme ou bien sa détresse est-elle le signe que l’équipe médicale ne peut pas s’occuper de manière adaptée de la parturiente?» questionne Stacey Callahan[2], enseignante-chercheuse en psychopathologie spécialiste de périnatalité.

Pour Maud Arnal, dont les recherches portent sur les douleurs de la mise au monde et les tensions créées par la remise en question de l’anesthésie péridurale, cela traduit aussi une représentation particulière du risque médical, la péridurale supposant un accouchement à l’hôpital, une surveillance de l’équipe médicale, pas toujours présente mais jamais loin et prête à accourir au moindre sursaut du monitoring.

«Il ressort que lors de l’accouchement les hommes aiment bien avoir une sorte d’interface technologique; ils abordent aussi le monitoring comme une aide», une assurance que tout va bien se passer, fait remarquer Natalène Séjourné, chercheuse en psychopathologie périnatale, qui s’intéresse entre autres à la douleur de l’accouchement[2].

La péridurale se fait ainsi l’emblème de la sécurité médicale. C’est ce que traduit le discours de Jérôme, 42 ans et père d’un garçon de 8 ans et d’une fille de 12:

«La péridurale permet d’avoir tout en place si jamais ça se passe mal. C’est une question de ratio bénéfices-risques. S’il faut faire une césarienne en urgence, et la question s’est à un moment posée pour mon fils, il suffit d’augmenter la dose au lieu de faire une anesthésie générale en urgence qui, pour le coup, prive complètement la mère de la naissance avec un black-out.»

Manque de préparation

En outre, l’hypermédicalisation peut aussi avoir pour conséquence une méconnaissance de l’accouchement et des souffrances concrètes que l’enfantement peut engendrer.

«À partir du moment où l’on explique aux femmes ce qu’il se passe dans leur corps, elles acceptent mieux la douleur, comme l’ont montré les travaux du docteur Lamaze, fait savoir Natalène Séjourné. Peut-être devrait-on l’expliquer aussi aux hommes. S’ils comprenaient que la douleur peut être utile pour accoucher, cela pourrait les aider à mieux la vivre.»

Car, insiste-t-elle, «autant les femmes discutent de l’accouchement avec leur mère, entre copines, autant les hommes ont des connaissances limitées à ce sujet». C’est aussi ce qu’a constaté Maud Arnal au cours de ses recherches, même dans le cas des «nouveaux pères»:

«Beaucoup de femmes m’ont dit “je suis allée au cours de préparation à la naissance pas pour moi mais pour mon conjoint”. Ce sont souvent les femmes qui vont embarquer les hommes dans une démarche réflexive. Si le conjoint participe à la réflexion et éventuellement à l’action, cela reste principalement “drivé” par les femmes.»

Pour les pères comme pour les mères, la péridurale peut alors faire figure de tranquillisant, comme si les douleurs naturelles de l’accouchement étaient, par sa seule existence, reléguées aux temps anciens. Or, «il y a des femmes qui souffrent énormément dès le début de la dilatation donc trop tôt pour la poser, d’autres femmes qui arrivent trop tard donc il n’y a pas le temps de la poser et il y a aussi plein de raisons pour que la péridurale ne fonctionne pas, énumère Natalène Séjourné. Il est important de savoir toutes ces éventualités, d’être préparé à la douleur, du côté du conjoint aussi».

Compétences «féminines»

Cette crainte de la douleur s’inscrit également dans une société où, faut-il le rappeler, la femme n’est pas censée exprimer sa souffrance bruyamment mais doit se contenir, en être policé qu’elle est –c’est dans les gènes, peut-on ajouter avec sarcasme:

«La toute-puissance qui se dégage d’une femme accouchant sans péridurale viendrait-elle remettre en question les rapports de genre et de sexe qui se jouent autour de la naissance? se demande Maud Arnal. […] Le moment de l’accouchement renvoie à des représentations où, finalement, les qualités dites “féminines” ne priment pas forcément. […] Une femme déchaînée dans la douleur fait peur car les compétences dites “féminines” d’empathie, de calme, de douceur et de compassion ne forment plus l’image cohérente applicable à la femme en tant que sujet féminin, sexuée biologiquement et socialement comme tel.»

À l’inverse, «l’accompagnement d’une parturiente sans analgésie suppose […] la mise en œuvre de qualités dites “féminines” (empathie, patience, écoute, douceur, sensibilité)», poursuit la sage-femme et doctorante en sociologie. Si elle parle ici des compétences requises pour l’exercice de la profession de sage-femme, cette même remarque peut s’appliquer aux conjoints. C’est ce qu’expose l’historienne Emmanuelle Berthiaud, qui travaille sur la place des pères lors de l’accouchement:

«L’accouchement place les hommes dans une situation inhabituelle par rapport aux normes de genre. Ils ne sont pas préparés à ne pas être au centre de l’action, à être des spectateurs passifs, parfois infantilisés par le corps médical, au second plan par rapport à la femme qui fait preuve de puissance et de courage.»

Rétablir la norme

La péridurale est alors un moyen de rétablir la norme. Qui plus est dans un contexte où «leur présence est désormais considérée comme quasiment incontournable», glisse l’historienne. «Son usage répondrait-il à un besoin d’annihiler les expressions plus que les douleurs elles-mêmes?» s’interroge Maud Arnal. D’autant que, la norme, pour un homme, c’est de prendre les choses en main, comme l’écrit la juriste et féministe Marie-Hélène Lahaye sur son blog «Marie accouche là»:

«Relégué au statut de témoin impuissant, […] il est alors tenté d’abandonner sa passivité, de reprendre le rôle de décideur que la société exige de lui, et de donner des ordres, n’importe lesquels, pouvant le sortir de ce malaise et de cette impuissance.»

Et c’est comme ça que «cette analgésie est souvent demandée en premier lieu par le mari», observe la blogueuse. Madeleine Akrich avait ainsi relevé un exemple où «le compagnon […] va faire entendre sa voix à laquelle se joint celle de sa compagne». «J’avais un peu peur de ne pas savoir à quel moment il fallait sortir le bébé; mais mon mari a demandé [la péridurale] donc j’ai suivi», témoignait Martine.

Idem pour le bébé suivant: «Mon mari a recommencé. Il a redemandé “Vous lui faites pas une péridurale?” Il l’a demandé plusieurs fois.» Autre cas de figure: «l’intervention du père se fait au nom de ce qu’il pense être le désir de la mère», l’homme se fait «porte-parole de sa femme telle qu’elle était avant l’accouchement». Elle citait Yolande:

«J’avais décidé que je ne voulais pas souffrir… Je voulais absolument la péridurale. Mais pour une série de circonstances […] je n’ai pas eu la péridurale tout de suite. J’ai beaucoup souffert, j’ai trouvé ça horrible… Quand la sage-femme est revenue dans la soirée, elle a dit que ce n’était peut-être plus la peine de faire la péridurale, que le bébé allait naître; j’étais presque décidée à m’en passer, mais mon mari est intervenu en disant: “Ma femme est influençable, mais elle voulait beaucoup la péridurale au départ, il faut la lui faire.”»

Derrière cette intervention, Marilène Vuille pense que peut aussi poindre «une volonté de certains pères de s’impliquer tellement que, si la conjointe ressent quelque chose de plus qu’eux, c’est insurmontable. La péridurale reviendrait alors à priver les conjointes de ce ressenti que les hommes n’ont pas». L’expropriation de la douleur comme façon de participer à égalité dans ce moment où les femmes font preuve de puissance. Comme si, suppose la sociologue, en miroir de la nécessaire douleur pour devenir mère dont parle la psychologue clinicienne et chercheuse au CNRS Claude Revault d’Allonnes dans Le mal joli (Plon, 1991), on trouvait par moments la nécessaire disparition de la douleur pour devenir père.

Accompagnement rationnel

Attention, tous les (futurs) pères ne cherchent évidemment pas à déposséder les femmes de leur accouchement pour s’y sentir davantage acteurs en misant tout sur la péridurale. Reste que la péridurale peut être un moyen de s’investir non pas dans une compétition conjugale mais bien en faisant équipe aux côtés de la parturiente. Cela semble paradoxal, étant donné que, avec la péridurale, il leur est certes plus facile de supporter l’expression de la douleur féminine mais ils n’ont pas un rôle à jouer comme pour l’accouchement sans douleur et peuvent avoir l’impression de ne pas servir à grand-chose.

Mais les pères peuvent s’emparer de cet acte médical en se plaçant du côté de la rationalité, leur atout, même s’ils sont eux aussi sous le coup de l’émotion, parce qu’ils ne sont pas comme la parturiente «dans un état second, pas du tout ordinaire, y compris dans la communication», note Marilène Vuille.

C’est ce qui ressort du récit d’Alexandre, qui a accompagné sa femme dans la gestion des doses auto-administrées une fois la péridurale posée:

«Je profitais d’être un peu à froid dans un souci commun de ne pas surdoser. Valérie ne voulait plus ressentir de douleur mais quand même sentir. La péridurale était en doses manuelles. À deux, on essayait de jauger si c’était nécessaire d’appuyer. Par exemple, elle me disait qu’elle voulait appuyer sur le bouton, je disais “là, tu viens juste d’appuyer, donc peut-être que ça n’a pas encore fait effet”. Ça la rassurait de ne pas être seule dans la douleur et les décisions à prendre. Dans toutes les étapes, on a pris les décisions à deux, pour ne pas faire peser trop de choses sur elle. Le père doit aussi prendre ses responsabilités. Et c’était vachement bien: elle a eu de bonnes sensations et des poussées efficaces.»

La péridurale, plus qu’une simple analgésie à destination de la parturiente en souffrance, se fait ainsi révélateur de la place que le père s’octroie lors de l’accouchement, spectateur, passif par la force des choses, soulagé lorsque sa compagne souffre moins, accompagnateur tant bien que mal, membre d’une équipe conjugale plus ou moins soudée voire acteur de premier plan. Comme le résumait Maud Arnal, «son utilisation massive répond à d’autres usages que celui de soulager uniquement la douleur physiologique». Preuve qu’une piqûre peut se transformer en enjeu identitaire pour une personne qui n’a ni la seringue en main ni l’aiguille dans le dos.

1 — Cet article, intitulé «Les douleurs de la mise au monde aujourd’hui, en France: une évidence à déconstruire. L’analgésie des parturientes est-elle une norme féminine, consentie et suffisante?», a été publié dans Les dossiers de l’obstétrique en décembre 2013. Retourner à l’article

2 — Stacey Callahan et Natalène Séjourné sont co-auteures de l’article «Les motivations des femmes pour accoucher avec ou sans analgésie péridurale» (Journal de Gynécologie Obstétrique et Biologie de la Reproduction, 2013). Retourner à l’article

Daphnée Leportois
Daphnée Leportois (46 articles)
Journaliste
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