Culture

Moïse, ce personnage aussi charismatique qu'une tranche de jambon congelée

Laurent Sagalovitsch, mis à jour le 11.08.2017 à 11 h 16

[Blog] Mais bon, il faut voir le foutu caractère de son «employeur» aussi.

Flickr/sabin paul croce-Moïse

Flickr/sabin paul croce-Moïse

On ne se marre pas souvent dans la Bible. C'est un texte plein de bruit et de fureur où les hommes passent leur temps à guerroyer, à s'enivrer, à mettre la main au panier de servantes peu farouches, à coucher avec leurs sœurs ou belles-sœurs, à procréer tant et plus, à mentir, à commettre mille et uns forfaits, ce qui a le don de foutre en rogne Dieu Le Père, espèce de grand maboul illuminé perdu dans l'immensité des cieux qui exige de son peuple obéissance, loyauté et respect.

Seul problème, le peuple qu'il s'est choisi pour incarner sa toute puissance est le pire des peuples qui puisse exister: une bande de va-nus pieds d'Hébreux dont la spécialité est de se plaindre et de se plaindre encore.

Peuple rebelle, peuple rétif à prendre Dieu pour argent comptant, peuple plus doué à réclamer une hausse du niveau de vie que prier une instance supérieure dont il ne cesse de remettre en question l'autorité, peuple ingrat qui s'il vivait à notre époque passerait ses journées sur TripAdvisor à critiquer la qualité de la nourriture proposée:

«Durant toute la traversée du Sinaï, à la place des viennoiseries escomptées, on a eu seulement droit à un ersatz de pain parfois même pas levé, à peine mangeable, sans goût véritable et surtout en quantité nettement insuffisante. Passé notre temps à crever la dalle. Une vraie honte. Arnaque totale. À éviter.» 

Ou à dénoncer les conditions du voyage organisé:

«Chaleur accablante pendant toute la durée du séjour. Peu d'oasis voire pas du tout. Un grand cagnard durant quarante ans. Pluie inexistante. On a cru mourir de soif à plusieurs reprises. Gestion de l'eau déplorable. Un bon conseil: s'en tenir à l’Égypte où malgré des conditions hostiles, on a toujours bien bouffé et bu à satiété.»

Et pour guider tout ce beau monde en Terre promise, l’Éternel, soucieux de ne pas être supplanté dans le cœur des Hébreux –il faut le dire, l’Éternel a parfois les états d'âme d'une midinette de cour de récréation– opte pour un personnage aussi charismatique qu'une tranche de jambon congelée, j'ai nommé ce brave Moïse.

Moïse.

Un espèce de grand échalas taiseux et renfrogné atteint de phobie sociale au point de requérir au service de son frère Aaron quand il s'agit de prendre la parole en public: «Ce n'est pas possible Seigneur, je ne suis pas un orateur, je ne l'ai jamais été. J'ai beaucoup trop de peine à m'exprimer.» Un type pas vraiment sûr de lui qui demande toutes les cinq secondes à son patron de le relever de son poste: «Je t'en supplie Seigneur, envoie quelqu'un d'autre.» Qui doute de ses capacités et aurait préféré rester chez lui à jouer peinard aux échecs au lieu d'accompagner ce peuple de fous furieux dans une traversée du désert aussi longue qu'éprouvante.

Qui passe son temps à essayer de rabibocher et Dieu qui ne supporte pas de voir son peuple lui désobéir de la sorte et son peuple qui reproche à ce même Dieu de les avoir fait sortir d’Égypte pour les trimballer dans des régions hostiles où il n'y a même pas d'eau courante. C'est cela le boulot de Moïse: faire entendre raison à son peuple et calmer les colères épouvantables de son Imminence toujours prompt à menacer d'exterminer toute cette engeance d’Israélites si d'aventure ils continuent à le critiquer. «Ce peuple ne cessera-t-il jamais de me défier? Refusera-t-il toujours de me faire confiance, malgré tous les signes que je lui ai donnés de ma puissance? Je vais le frapper de la peste et l'exterminer.»

Moïse, retiens-moi sinon, je te jure, je fais un malheur.

Tu parles d'un métier.

Moïse est un trésor de patience. On jurerait que dans son sang coule des rivières de Valium. Impossible de le faire sortir de ses gonds. Sauf une fois. Une seule fois. Une fois de trop. La seule fois où Moïse va désobéir à Sissi l'impératrice.

On se trouve à Meriba, un coin perdu même pas signalé sur la carte. Un trou à rat. Sarcelles en mille fois pire. Comme d'habitude, l'organisation n'est pas au top et les Hébreux, fidèles à leur réputation de plus grands emmerdeurs jamais recensés sur cette terre, viennent demander des comptes à Moïse:

«Pourquoi nous avoir fait quitter l’Égypte? Pour nous amener dans cet endroit horrible? On ne peut rien y semer, on n'y trouve ni figuiers, ni vignes, ni grenadiers, ni même d'eau à boire.»

Sur quoi, Dieu qui en a vu d'autres –tu penses, c'est juste la deux-cent-cinquante millième fois que le peuple d’Israël écrit à 60 Millions de Consommateurs pour dénoncer les pratiques du voyagiste– ordonne à son protégé de prendre son bâton, d'emmener Aaron avec lui et de rassembler toute la bande de morveux: «Sous leurs yeux, vous vous adresserez à ce rocher, là-bas, et il donnera de l'eau. Oui, tu feras jaillir de l'eau de ce rocher, pour donner à boire aux Israélites et à leurs troupeaux.»

La routine quoi. Sauf que Moïse est fatigué. Sauf que le Moïse il est à bout. Sauf que le Moïse, tout Moïse qu'il est, il en a ras-la-kippa et tu vois pas qu'au lieu de s'adresser au rocher, comme c'était convenu, Moïse lève le bras et le frappe avec son bâton. 

Terrible faute.

Convocation chez le proviseur, sermon, fais pas ci, fais pas ça, réunion du conseil d'administration et le verdict qui tombe en début de soirée, juste à temps pour le «20 Heures»: «Vous n'avez pas eu confiance en moi, vous n'avez pas laissé ma Sainteté se manifester aux Israélites! Pour cette raison, ce n'est pas vous qui conduirez ce peuple dans le pays que je leur donne.»

Par ici la sortie.

Ce qui fait que Moïse ne verra jamais Tel-Aviv et sa souriante banlieue.

Après cet épisode malheureux, il ne faut pas s'étonner qu'on attende depuis cinq mille ans la venue du Messie.

Franchement, vu le caractère de l'employeur, il faudrait être une sacrée tête brûlée pour relever le défi.

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Laurent Sagalovitsch
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