Culture

«Sœur Benedetta, entre sainte et lesbienne»: Paul Verhoeven tourne en terrain conquis

Thomas Messias, mis à jour le 10.09.2017 à 15 h 08

Après le succès d'«Elle», le cinéaste hollandais (qui vient de fêter ses 50 ans de carrière) retrouve son scénariste fétiche et dirigera Virginie Efira dans le rôle d'une religieuse toscane du XVIIe siècle dont l'existence n'a pas exactement été un long fleuve tranquille.

Détail de la préaffiche de Sainte Vierge, le prochain film de Paul Verhoeven avec Virginie Efira.

Détail de la préaffiche de Sainte Vierge, le prochain film de Paul Verhoeven avec Virginie Efira.

Il s’était écoulé dix ans entre les sorties de Black Book (2006) et de Elle (2016), ses deux derniers films dits traditionnels. Paul Verhoeven semblait vouloir prendre son temps, le temps de profiter de la vie ou de développer des projets plus singuliers (en 2012, il y eut tout de même la parenthèse Tricked et son écriture participative, qui lui ont laissé un souvenir mitigé).

Est-ce le succès de Elle ou simplement la rencontre avec Virginie Efira sur le tournage de cette adaptation de Philippe Djian? Voilà en tout cas le réalisateur hollandais déjà en selle pour tourner un film nommé Sainte Vierge (Blessed Virgin en anglais), repoussant du même coup un projet consacré à Jean Moulin. L’annonce a été faite en avril par le producteur Saïd Ben Saïd:


Verhoeven retrouvera Efira, cette fois dans le rôle principal, et renouera pour l’occasion avec son scénariste Gerard Soeteman, auteur des scripts de la plupart de ses films hollandais (de la série Floris, tournée en 1969 avec Rutger Hauer, jusqu’à Black Book).

Un personnage sulfureux

 

Sainte Vierge consiste en une adaptation du livre de l’historienne Judith C. Brown, intitulé Sœur Benedetta, entre sainte et lesbienne pour sa parution française en 1987. L’auteure y raconte l’existence de Benedetta Carlini, entrée en 1599 dans un couvent situé au nord de la Toscane.

La pré-affiche du film fonce tête baissée dans le sexy, avec sa bonne sœur dévoilant un sein parfait de sous une tenue d’un blanc immaculé. De quoi rappeler davantage le tout premier épisode de la série Californication et son fantasme de la nonne vicelarde qu’un témoignage d’historienne.

D’après certains sites américains sans doute bien renseignés –à moins qu’ils n’aient juste déduit l’info suivante du titre original donné par Saïd Ben Saïd–, le film sera tourné en français. Si cela se confirme, Sainte Vierge ne devrait donc pas se dérouler en Italie, mais bel et bien en France. Une première liberté qui pourrait en appeler d’autres: le livre de Judith C. Brown n’est de toute façon filmable en l’état, alignant souvent des récits d’enquête de façon fastidieuse (ce qui n’ôte rien à leur utilité).

L’existence de sœur Benedetta (qui sera donc incarnée par Efira) a rapidement fait l’objet d’une surveillance très poussée, pour deux raisons sommairement résumées par le titre français du livre. Sur le plan de la foi, les stigmates et les visions relatées par la religieuse ont amené les autorités à mener une investigation détaillée afin de déterminer s’il fallait canoniser la jeune femme. Sur celui de la vie personnelle, il a été établi que Benedetta Carlini avait entretenu pendant plusieurs années des relations sexuelles avec une autre religieuse, sœur Bartholomea.

Extases mystiques

Dès 1613, à l’âge de 23 ans, sœur Benedetta affirma avoir vu apparaître la Vierge Marie entourée d’anges gardiens. Elle relata ensuite d’autres visions: pêle-mêle des animaux sauvages, un garçon âgé d’une dizaine d’années, et même Jésus en personne. Des visions souvent teintées d’érotisme, la religieuse entrant régulièrement en transe et connaissant ce que Judith C. Brown qualifie d’«extases mystiques». 1619 fut l’année des premiers stigmates: poignets, pieds et tête étaient couverts de plaies et de marques sanglantes semblables à des marques de crucifixion.

Le plus stupéfiant vient ensuite, et on n’imagine pas que Verhoeven ne puisse pas en faire quelque chose d’énorme. L’année 1619 fut décidément riche pour Benedetta, qui reçut en mars une nouvelle visite de Jésus Christ, lequel lui arracha le cœur avant de réapparaître trois jours plus tard pour lui en donner un nouveau et faire disparaître toute possibilité de prouver la véracité de ces faits.

Mais c’est en mai que se produisit, toujours selon elle, l’événement le plus foufou: le Christ serait de nouveau revenu, cette fois pour l’épouser. Judith C. Brown relate ces faits avec une grande précision, d’autant plus qu’il y aurait cette fois eu des témoins parmi les autres religieuses. S’exprimant à travers la bouche de sa future femme, il expliqua en détail pourquoi elle était la plus grande de ses servantes, avant de sceller leur union en lui passant un anneau d’or au doigt.

Double enquête

Des enquêteurs ne tardèrent pas à être diligentés sur place, d’abord pour déterminer si Benedetta allait pouvoir accéder au statut de sainte (ou, au minimum, à celui de bienheureuse), mais également pour dévoiler une éventuelle supercherie. Judith C. Brown décrit une époque où le mysticisme a laissé place au scepticisme chez les pontes de l’Église catholique, et où les cadres du clergé veulent avant tout éviter d’être tournés en ridicule, souhaitant au contraire conserver une image austère et autoritaire. Au programme, examen des stigmates et entretiens avec Benedetta et ses consœurs, le tout supervisé par le prévôt de la ville toscane de Pescia.

C’est au cours des interrogatoires effectués dans le cadre de cette enquête que la lumière a été faite sur la relation liant les sœurs Benedetta et Bartholomea. Les deux femmes auraient eu des relations sexuelles régulières pendant au moins deux ans et demi, mais leurs conditions restent pour le moins floues. Il s’agirait en fait de relations non consenties, et donc de viols, comme décrit dans le témoignage retrouvé et retranscrit par Judith C. Brown:

«Cette sœur Benedetta, donc, pendant deux années de suite, au moins trois fois la semaine, après s’être dévêtue et mise au lit, quand elle pouvait s’imaginer que sa compagne était dévêtue pour se mettre au lit, feignant d’avoir besoin d’elle, l’appelait, et elle s’en venant, elle la saisissait par un bras et de force l’attirait sur le lit et l’ayant enlacée la mettait sous elle et la baisait, lui disait mots d’amour, et tant s’agitait sur elle qu’elles se corrompaient toutes deux et ainsi par force la retenait tantôt deux et tantôt trois heures.»

À condition de croire aux phénomènes d’apparition et de possession, la question de la responsabilité reste floue malgré les faits. Pour la forcer à avoir des relations avec elle, Benedetta avait expliqué à Bartholomea qu’elle était possédée par un ange nommé Splenditello, qui lui ordonnait d’abuser d’elle. En se montrant terre-à-terre, la manipulation psychologique exercée par Benedetta ne fait guère de doute. Mais pas sûr que ce soit le chemin qu’empruntent le cinéaste hollandais et son scénariste.

Sur la description des faits, le viol est indéniable. Toutefois, on voit bien Verhoeven tenter comme à son habitude d’y insérer davantage d’ambiguïté et de complexité, quitte à se montrer carrément borderline. Coupable manipulée et victime consentante? Sainte Vierge risque de tacher et de fâcher. La conclusion de cet article publié en 2009 sur le site Univers-L (dédié à la culture lesbienne) résumait assez bien les choses:

«Mais était-elle lesbienne ? Le mot et la catégorie n’ont pas de sens à l’époque. Pour Benedetta, quand elle faisait l’amour avec Bartholomea, elle était possédée par un ange masculin: elle n’était donc plus une femme. Quant à Bartholomea, elle était une nonne faisant l’amour à un ange auquel elle jurait fidélité…»

Verhoeven et l'Eglise

Co-auteur de l’ouvrage collectif Paul Verhoeven, total spectacle, paru aux éditions Playlist Society, Hugues Derolez confirme que le cinéaste pourrait se sentir particulièrement en verve sur ce terrain:

«Le matériel d'origine a de quoi charmer Verhoeven. Au-delà des ébats et d'une manipulation psychologique digne de Basic Instinct, il est fort à parier que le réalisateur veut s'attaquer à l'Église elle-même, grâce au parcours de soeur Benedetta ou de ceux qui vont enquêter sur elle.

Rappelons que Verhoeven fait partie du Jesus Seminar, un groupe d'étude qui s'intéresse à la véritable histoire du Christ, dont il a tiré un livre qu'il rêve d'adapter au cinéma: l'histoire vraie d'un rebelle, Jésus, figure de résistant plus proche du Che que d'un prophète, qui défend les opprimés face aux Romains. Pas question de Dieu et surtout pas de pouvoir sacré, seulement d'individualités qui se débattent face à un pouvoir qui les accable.»

Que le scénario de Gerard Soeteman quitte la Toscane ou qu’il procède à d’autres menus aménagements, le résultat final devrait en tous les cas se tenir loin du statut de simple film-dossier sur une relation lesbienne entre religieuses. Comme il l’a fait tout au long de sa filmographie, Verhoeven devrait jouer avec les interdits, remettre en question les notions de morale et de moralité, et s’attaquer avec roublardise à toutes les formes de transgressions évoquées par son sujet.

«Iconoclastes et pragmatiques, les deux hommes vont évidemment attaquer le sujet à bras le corps: le désir, la soumission, les vices et le mal qui se cache là où l'y attend le moins. Surtout, ils ne peuvent que s'en servir pour dresser un portrait acide des religieux: leur hypocrisie toute puritaine, leur fierté mal placée, leur conservatisme éculé et sinistre, ajoute Hugues Derolez. Avec leurs images fortes, le scénariste et le cinéaste vont certainement interroger ce que voit réellement Benedetta, mystique ou non, tout en questionnant comme toujours l'ambiguïté et les faux semblants: qu'est-ce que Benedetta est prête à faire croire pour arriver à ses fins? Est-elle une véritable perverse qui profite de son statut ou une dévote qui se pense possédée? Il ne faut pas espérer de réponse claire de la part de Verhoeven, seulement beaucoup de sexe, de sang et de questionnements.»

Explorateur acéré de la dualité (au minimum) de l’être humain, allergique à toute forme de manichéisme, Verhoeven réussira son pari s’il crée le débat et le trouble, quitte à passer pour un obsédé de la polémique alors qu’il se veut plus fin que cela. Quelle que soit la teneur du résultat, on peut de toute façon nourrir la même réserve que pour un film comme Elle: il est dommage de récolter une telle majorité de points de vue masculins sur des thématiques comme le viol, le consentement et le tabou des relations sexuelles (et a fortiori lesbiennes) en milieu religieux.

Thomas Messias
Thomas Messias (135 articles)
Prof de maths et journaliste
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