Monde

Dans le combat de coqs entre Trump et Kim Jong-un, qui sera le moins dingue des deux?

Joshua Keating, traduit par Bérengère Viennot, mis à jour le 10.08.2017 à 14 h 00

On compte un peu sur Kim.

Seoul, le 9 août 2017 I JUNG Yeon-Je / AFP

Seoul, le 9 août 2017 I JUNG Yeon-Je / AFP

En mars dernier, le sénateur John McCain a résumé une opinion largement partagée par les Américains lorsqu’il a qualifié Kim Jong-un de «gros gamin cinglé qui dirige la Corée du Nord.» Les médias sensationnalistes qui aiment parler de Kim, et de son père avant lui, montent ses excentricités en épingles en s’appuyant souvent sur des sources douteuses.

Lorsqu’en 2014, une histoire née sur le compte d’un réseau social satirique chinois racontant que Kim Jong-un avait fait dévorer son oncle par une meute de chiens est devenue virale, des médias du monde entier n'ont pas tardé à relayer l'information comme si elle était vraie. Après tout, ça lui ressemblait bien, de faire ce genre de choses. Des comédies hollywoodiennes comme Team America police du monde et L'Interview qui tue! ont renforcé l’idée que les Kim étaient des dingues maniérés que leur insécurité personnelle poussait à menacer la terre entière d’anéantissement nucléaire.

Pas si fou qu'on ne le croit

 

Considérer les dirigeants de Corée du Nord comme des barjos de dessin animés a pu avoir un côté réconfortant par le passé, mais ça l’est beaucoup moins maintenant que le pays a mis au point la technologie permettant de lancer des missiles balistiques intercontinentaux contenant des charges nucléaires. La bonne nouvelle c’est que malgré leur coupe de cheveux improbable et le show de Dennis Rodman –ainsi que les atroces et très réelles violations des droits humains qui ont lieu actuellement en Corée du Nord–, Kim n’est probablement pas fou. Comme son grand-père et son père avant lui, il se comporte en général de façon prévisible et rationnelle pour un dirigeant de petit pays pauvre qui tente de préserver sa mainmise sur le pouvoir face à des rivaux bien plus puissants.

Après avoir vu Saddam Hussein –qui comme chacun sait ne possédait finalement pas d’armes de destruction massive– et Mouammar Kadhafi –qui a abandonné les sienne– succomber aux interventions militaires occidentales, la Corée du Nord a apparemment décidé qu’il serait judicieux de mettre au point sa propre dissuasion nucléaire—réaction tout à fait compréhensible, bien que regrettable. Kim veut posséder des armes nucléaires, pour dissuader les attaques, mais étant donné qu’il suffirait qu’il s’en serve pour que son régime soit anéanti à la vitesse de la lumière, il est fort peu probable qu’il y ait recours.

Pour les Américains, le choc est la prise de conscience que le dirigeant nord-coréen est sans doute le plus prévisible des deux. Quand un petit État sans grands moyens menace de noyer ses ennemis dans une «mer de feu», on comprend que Pyongyang envoie à ses rivaux le message qu’une attaque pourrait avoir des conséquences fatales. Quand le dirigeant du plus puissant pays du monde utilise le même genre de rhétorique, c’est plus difficile à interpréter.

Les dégâts de la «ligne rouge»

 

Alors par quel bout les dirigeants nord-coréens peuvent-ils prendre Donald Trump? Si Kim Jong-un est quelqu’un de rationnel, deux conclusions possibles s’offrent à lui. La première est que Trump est réellement sincère et capable de mettre ses menaces à exécution. Dans ce cas, la prudence conseillerait de garder le président américain à bonne distance et d’éviter toute provocation supplémentaire. C’est la célèbre «stratégie du fou» de Nixon qu’expliquaient dans Slate Fred Kaplan et Scott Radnitz. Étant donné que le régime nord-coréen exerce sans doute sa propre version de la stratégie du fou depuis des dizaines d’années, il est fort probable qu’il ne se laissera pas duper par cette tactique.

La seconde conclusion à laquelle la Corée du Nord peut arriver est que les menaces de Trump sont creuses. Si l’on en juge à l'aune d’autres crises récentes, ses déclarations à un moment donné ne représentent pas nécessairement la réalité de la politique américaine.

Les républicains ont passé la plus grande partie du second mandat de Barack Obama à le vilipender (pas complètement à tort) pour avoir tracé une «ligne rouge» pour Bachar al-Assad –en menaçant d’avoir recours à la force si le dirigeant syrien utilisait des armes chimiques– qu’il n’avait en réalité jamais eu l’intention de mettre en application. Trump, quant à lui, gribouille des lignes rouges dans tous les sens comme un gamin lâché avec une boîte de feutres devant un mur blanc, et menace ses rivaux, du Mexique à la Chine en passant par les démocrates du Congrès, de conséquences funestes qui se matérialisent rarement. Trump a promis en janvier qu’une arme nucléaire nord-coréenne capable de frapper les États-Unis, «ça n’arrivera pas.» Ce genre d’arme soit existe déjà, soit est sur le point d’être réalisée.

Coup de poker

 

En avril dernier, Trump a affirmé à la Corée du Nord qu’il envoyait une puissante «armada» vers la péninsule coréenne alors qu’en réalité, elle se rendait dans la direction opposée. Sa promesse mardi dernier de déclencher «le feu et la fureur tels que le monde n’en a jamais vu» n’est probablement qu’une fanfaronnade de plus, et si Kim est vraiment le «petit malin» que Trump semble voir en lui, alors il le comprendra.

Lorsqu’il est question d’armes nucléaires, même avec des dirigeants sains d’esprit dans les deux camps il n’est pas forcément possible d’empêcher la guerre. Comme l’expliquait un récent article de Slate.com sur l’incident Able Archer de 1983, il est déjà arrivé que des intentions mal interprétées passent à deux doigts de conduire à une guerre nucléaire entre les États-Unis et l’Union Soviétique –et il ne serait venu à l’esprit de personne de considérer Iouri Andropov, le dirigeant soviétique de l’époque, comme un fou furieux.

Le meilleur scénario que nous puissions espérer pour sortir de cette impasse requiert au moins un acteur rationnel sur les deux. Dans le pire des cas Kim ne l’est pas, il interprètera les provocations de Trump comme l’annonce d’une attaque imminente et il décidera par conséquent d’attaquer le premier, soit un de ses voisins, soit, comme il en a été question mardi soir, une base militaire américaine dans le Pacifique. Outre la guerre catastrophique qui serait ainsi déclenchée, une telle attaque signerait de façon quasi-certaine la destruction du régime de Kim. Il serait fou de faire une chose pareille. Reste à espérer qu’il ne l’est pas.

Joshua Keating
Joshua Keating (148 articles)
Journaliste
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