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La mystérieuse veillée funèbre des éléphants de Thula Thula

Elise Costa, mis à jour le 10.08.2017 à 15 h 38

Lorsque le grand écologiste Lawrence Anthony meurt d’une crise cardiaque à Johannesburg, une douzaine d’éléphants traversent le bush pour se rendre sur sa propriété. Qu’est-ce qui a pu pousser les animaux à venir au lendemain de son décès?

Afrique du Sud I ANNA ZIEMINSKI / AFP

Afrique du Sud I ANNA ZIEMINSKI / AFP

Quel est notre rapport aux animaux? Comment nous nous épaulons et parfois, nous détruisons? Cet été, Slate vous raconte des histoires extraordinaires d’animaux sauvages et domestiques à travers le monde pour nous aider à comprendre qui ils sont et qui nous sommes.

Lawrence Anthony est né en 1950 à Johannesburg. Il a exploré, durant sa jeunesse, diverses contrées du continent africain, des forêts tropicales du Zimbabwe aux plateaux du Malawi. Dans sa famille, l’Afrique possède en premier lieu un attrait financier. Grand-père Anthony était venu pour explorer les mines d’or et Papa Anthony a fait fortune dans les assurances –un chemin que Lawrence a pris à son tour à la sortie des études, avant de lancer sa propre agence immobilière en ville.

Mais Lawrence Anthony a grandi dans le bush. Entre la chasse à la pintade et les champs de cannes à sucre, l’homme a du mal à résister à l’appel de la nature. «Il y a plus dans la vie que simplement soi-même, sa propre famille, ou sa propre espèce», écrira-t-il dans ses mémoires intitulée L’Homme qui murmurait à l’oreille des éléphants (2011). Dans les années 1990, il regarde une carte d’Afrique du Sud, son pays natal. Son regard tombe sur une étendue immense au cœur de la région d’Empangeni. Une terre qui appartient à six clans zoulous.

Le problème, c’est que la chasse active et le pâturage des hommes menacent la faune et la flore sauvage. S’il arrive à convaincre chaque chef de tribu, il pourrait faire en sorte que cet espace soit géré par une seule administration. La chasse et le pâturage y seraient interdits, mais la réserve naturelle créerait des emplois et les aides financières pourraient profiter directement aux communautés locales. Ce serait gagnant-gagnant pour tout le monde: les animaux, les habitants, et lui-même. Il convainc les chefs de tribu et sa banque de participer au projet.

Comment amadouer Nana la rebelle?

 

Et c’est ainsi que Lawrence Anthony le promoteur immobilier devient protecteur de l’environnement. La terre est baptisée Royal Zulu. En son sein, la réserve à proprement parler est nommée Thula Thula, qui signifie «paix et tranquillité» en Zoulou.

Un jour, il reçoit un coup de fil. On lui propose de prendre neuf éléphants à Thula Thula. Il est d’abord hésitant. Neuf éléphants! Comment va-t-il faire pour s’en occuper? Les autorités essayent de l’en dissuader, mais admettent que s’il ne les prend pas, ils seront abattus. Dans ces conditions, qu’a-t-il à perdre?

Et puis Thula Thula est un coin privilégié pour les éléphants. «Des régions boisées menant à une savane agréable, des berges bordées de hautes herbes nutritives et des points d’eau jamais taris, même durant les hivers les plus secs», explique Anthony dans son livre autobiographique.

Quand les éléphants arrivent, ils sont en colère. Traumatisés par les humains, ils cherchent à s’échapper. Pour les mettre en sécurité, il faut construire des clôtures électriques tout autour de la réserve. C’est un travail gigantesque, sur plusieurs hectares. Avec l’aide des locaux et beaucoup de bonne volonté, les clôtures sont montées. Lawrence Anthony sous-estime toutefois l’intelligence des éléphants.

Nana, la matriarche du clan, connaît le truc. Elle fait tomber les arbres auxquels sont attachées les clôtures pour couper le courant et permettre à ses congénères de s’échapper. Les clôtures sont reconstruites, et à chaque fois, Nana trouve la faille pour couper l’électricité. Lawrence Anthony sent alors qu’il faut procéder autrement. Plutôt que de les obliger à rester dans la réserve, il vaut mieux leur faire comprendre qu’ils y seront en paix. Il faut leur donner confiance.

«Restez-là, c'est un bon endroit»

 

Lawrence Anthony n’est ni biologiste, ni zoologiste. Il n’a pas de bagage scientifique qui pourrait l’aider à résoudre ce conflit –bien qu’il se rattrapera plus tard à l’université. Il va donc de se fier à son bon sens.

Avant de créer Thula Thula, il est parti à la rencontre de chaque chef de tribu. À chaque fois qu’il a réussi à convaincre un chef, c’est tout le clan qui l’a suivi. Il va procéder de la même façon. S’il arrive à communiquer avec la matriarche du clan des éléphants, les autres éléphants suivront. Or, durant sa capture par les braconniers, Nana et son petit se sont fait tirer dessus. Les humains, elle en a sa claque. Anthony le sait.

Dans ce cas, il ira vivre avec eux. Jour et nuit, il les nourrira et leur parlera. Ils sont effrayés, énervés et désorientés. Il faut leur expliquer. «Ils vont vous tuer si vous vous échappez. C’est votre maison maintenant. Vous allez tous mourir su vous partez. Restez-là […] C’est un bon endroit», murmure-t-il à Nana. Lawrence Anthony sent à plusieurs reprises qu’elle veut charger. Soudain, elle se ravise et fait demi-tour.

Les jours suivants ne sont pas simples. Les éléphants refusent la nourriture et continuent de charger en direction des hommes. Frankie, la matriarche adjointe, paraît la plus remontée. Anthony ne faiblit pas. Il revient, chante et parle gentiment. Le ton importe plus que tout. Et puis un matin, il y a un nouveau coup de fil. Une jeune éléphante a été sauvée. Sa famille en revanche, a été décimée par les chasseurs. Anthony la récupère et l’amène à Thula Thula. La bête est terrorisée. Il reste avec elle. Elle le charge, elle aussi. Puis se calme.

Peu à peu, elle prend ses distances avec Anthony et se met à errer, seule. L’homme sent qu’elle a besoin de soutien. C’est alors qu’il décide d’aller chercher Nana et les autres éléphants. «Viennnns Nana!», crie-t-il. Peut-être qu’elle comprendra au son de sa voix qu’il y a urgence? À son grand étonnement, Nana le suit. Jusqu’à la jeune éléphante, qu’elle réconforte avec sa trompe.

L'épreuve du deuil

 

Anthony n’a jamais eu la prétention de s’incruster chez les éléphants. Une fois qu’ils ont été rassurés et n’ont plus cherché à s’enfuir, il les a laissés tranquilles et n’est plus venu quotidiennement. Les éléphants se sont ensuite scindés en deux clans: celui de Nana d’un côté, Frankie de l’autre.

La chercheuse Joyce Poole, spécialiste des éléphants disait: «J’ai la certitude que les éléphants éprouvent des émotions que nous n’éprouvons pas, et vice versa. Toutefois, je crois aussi que nous en partageons beaucoup.» (Mark Bekoff, Les émotions des animaux, Rivages Poche). Dans la culture populaire, la mémoire des éléphants est un de leurs traits caractéristiques les plus reconnus. Ce n’est pas leur unique talent. De nombreuses études montrent que nous avons en commun la faculté de reconnaître notre propre reflet dans un miroir, la coopération, la capacité d’exprimer vocalement nos désirs.

Qu’en est-il de la compassion?

Le 2 mars 2012, Lawrence Anthony meurt d’une crise cardiaque chez lui, à l’âge de 61 ans. Le lendemain, sa famille se réunit dans la maison de Thula Thula pour les funérailles. Alors qu’ils sont en train de discuter, ils entendent des bruissements de feuilles et des craquements à l’extérieur, racontera sa veuve. Ils voient alors apparaître Nana, suivie de son clan. Cela fait plus d’un an et demi qu’ils ne les ont pas vus. Dylan Anthony, le fils de Lawrence, dira qu’il leur a fallu «probablement douze heures pour arriver jusqu’ici.» Le lendemain matin arrivera le second clan, Frankie en tête.

Sont-ils venus rendre hommage à l’homme qui les avait recueillis? Certains en doutent sérieusement.

Notons toutefois que les éléphants éprouvent le deuil. Face au corps sans vie de l’un des leurs, qu’il s’agisse de carcasses ou d’ossements, ils restent autour, l’inspectent longuement avec leurs trompes. Peu importe que l’éléphant défunt ait fait partie de leur famille: ils présentent un grand intérêt, parfois un comportement de détresse devant la dépouille. Est-ce un rituel, une forme d’obsèques? Difficile de le savoir. Nous savons, en revanche, qu’ils ont bien conscience de la disparition. Et qu’ils sont doués d’empathie.

Nous ne pouvons déterminer ce qu’un éléphant éprouve face à la mort. Peut-être de la douleur, peut-être du chagrin, peut-être une curiosité morbide (sommes-nous être la seule espèce à aimer lire le Nouveau Détective?). Ou peut-être autre chose, une émotion qui nous serait inconnue et en dehors du spectre de nos connaissances empiriques. Mais la veillée funèbre des éléphants de Thula Thula laisse à penser qu’ils peuvent peut-être aussi être attachés à nous comme nous le sommes à eux. Et qu’alors, l’amitié inter-espèces est bel et bien accessible.

Elise Costa
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Journaliste