France

Cédric Herrou paie pour la lumière qu'il porte sur le sort des migrants

Philippe Boggio, mis à jour le 09.08.2017 à 14 h 56

À 37 ans, cet agriculteur qui recueille les migrants dans sa maison proche de la frontière italienne, est connu jusqu'en Erythrée pour son action. Il vient d'être condamné à quatre mois de prison avec sursis.

Cedric Herrou le jour de son procès à Aix-en-Provence, le 8 août 2017 | Boris HORVAT / AFP

Cedric Herrou le jour de son procès à Aix-en-Provence, le 8 août 2017 | Boris HORVAT / AFP

Cédric Herrou est une enclave à lui seul, et à une poignée de bonnes âmes, bénévoles comme lui de l’accueil aux migrants. Et ce qui est assez curieux, c’est qu’il vit et agit dans ce qu’on appelle «l’enclave» de la haute vallée  de la Roya (Alpes-Maritimes), qui, dans des paysages escarpés, accompagne cette rivière le long de la frontière italienne, vers Vintimille. A lui seul, et à la vallée, un dernier point de passage symbolique.

Si sa condamnation, le 8 août, à une peine de quatre mois d’emprisonnement avec sursis par la Cour d’appel d’Aix-en-Provence, rencontre aujourd’hui un tel écho, ce n’est pas tant que la justice reproche à Cédric Herrou d’avoir fait franchir, bénévolement, la frontière à des étrangers, et de les avoir accueillis chez lui ; ni qu’il soit, comme il le dit, «bon pour la prison», en cas de récidive. D’autres militants de la cause humanitaire se sont rendus coupables de tels faits avant lui. Mais plutôt parce que ce jeune paysan de 37 ans, producteur pauvre d’huile et de pâte d’olive, fait figure de grand distrait, au milieu d’une vaste opération d’embrouille d’État.

Avoir contre soi Eric Ciotti, le très sécuritaire député des Alpes-Maritimes, bouffeur de migrants, a de quoi vous réveiller, la nuit. Mais aussi le préfet, et toute la préfecture? Christian Estrosi, son maire, et la municipalité de Nice, la SNCF, lassée de voir ses trains parcourus par la police, aux arrêts, dans les gares de la Côte d’Azur, et encore une très large partie de l’opinion de ce département parmi les plus à droite, les plus hostiles à la présence d’immigrés? Désormais, la justice elle-même, qui pourtant doit rappeler le droit. Cédric Herrou a beau être un doux rêveur de la décroissance, un agriculteur altermondialiste un peu anar, un peu baba, de ceux qu’on rencontrait sur le site du barrage de Sivens (Tarn), en 2014, ou qu’on trouve encore, en sentinelles, à Notre-Dame-des-Landes, il n’était pas censé jouer les «Grand Duduche» des hauteurs au point de rendre trop visibles les très mauvaises pratiques du ministère de l’Intérieur.

Un militantisme d'observation

Voilà ce qu’il paie: à travers son histoire personnelle, assez donquichottesque, l’éclairage de la situation générale, à la frontière franco-italienne. En rejoignant les bénévoles de la vallée, qui prenaient en stop les immigrés surpris le long des routes, en surplomb de Vintimille, qui les nourrissaient, les abritaient, puis les guidaient vers Nice, cet homme calme, à la parole rare, a favorisé un militantisme d’observation des mouvements des forces de l’ordre.

Par son insistance tranquille à accueillir, chez lui, et à trouver cela normal, des dizaines d’Erythréens ou de Soudanais, il s’est attiré les foudres des autorités. Il a, malgré lui, indirectement provoqué le déclenchement d’une chasse à l’étranger disproportionnée, le remplissage des trains régionaux d’autant de policiers que de «sans papiers», et la mutation de la Police de l’air et des frontières (PAF) en une troupe un peu expéditive, au poste de Menton.

L’Etat a fini par se faire prendre. Ce n’est plus un secret, la frontière commune entre la France et l’Italie est désormais fermée par la France à peu près à tous les migrants, et ce, en contradiction flagrante avec les prescriptions européennes. Il y a quelques mois, le ministère avait avancé le chiffre de 36.000 expulsions vers Vintimille, pour 2016, et il s’était trouvé quelques observateurs pour juger ce nombre anormalement important. En fait, il s’agissait moins de «reconduites», depuis Calais ou Paris, de migrants qui tentaient de se maintenir sur le territoire national ou de passer en Angleterre, que de refoulés, d’escamotés, dans le périmètre-même de la frontière.

En principe, n’importe quel migrant, surtout s’il se déclare réfugié, a le droit de déposer une demande d’asile auprès de la France. Libre à l’administration de rejeter ensuite sa demande, après étude de son dossier, et épuisement des recours judiciaires. Or, de moins en moins d’étrangers, remontés d’Italie, parviennent à gagner les bureaux d’enregistrement des Alpes-Maritimes. Ils sont souvent appréhendés et repoussés dès qu’ils tentent de poser un pied en France. Quant aux mineurs isolés, c’est pire: ils devraient être systématiquement remis au service de l’Aide à l’enfance, qui a, de par la loi, mission de protection auprès des enfants et des adolescents, sur le territoire. Des vidéos ont montré qu’ils sont de plus en plus souvent reconduits au poste-frontière de Menton, ou remis dans des trains pour Vintimille.

Le grain de sable de la nouvelle politique migratoire des Alpes-Maritimes est une petite maison accrochée à la pente, au dessus du lit de la Roya, à l’entrée du bourg de Breil-sur-Roya. En face, sur l’autre pente de la rivière, la voie ferrée du TER, par laquelle des migrants ont souvent tenté de rejoindre Nice, ou qu’ils remontent à pieds depuis la frontière. Quand certains habitants de la vallée ont commencé à prendre des immigrés en stop, la préfecture autorisait encore les passages par le train, puis lorsque la France a déclaré sa frontière fermée, en juin 2015, les gendarmes mobiles ont dû se répartir jusqu’au Col de Tende. L’existence de petit réseau militant Roya Citoyenne leur compliquait la tâche.

Un guide

C’est là que Cédric Herrou, arrivé en 2004, a décidé d’être à son tour un hôte, un guide, par les chemins de montagne ; d’accueillir en groupe, même, et de le faire savoir dans la vallée:

«Au début, je filais simplement des surplus d’œufs à l’association Roya Citoyenne, racontait-il au Monde, en février dernier. Et puis, il y a deux ans, j’ai commencé à prendre des gens en stop et à les amener à la gare de Breil, comme ça, sans réfléchir, sans demander s’ils avaient des papiers ou non.»

Il s’est mis à les loger aussi, pour deux jours ou quelques semaines, le temps d’un répit et d’une familiarisation minimum avec les complexités administratives de l’asile. Il a fait déposer deux caravanes par hélicoptère, car sa ferme est inaccessible par la route, et dressé des tentes dans son jardin en terrasses, planté d’oliviers. Il a fini, avec ses amis, par devenir trop voyant, trop connu des migrants, le long de «la filière italienne». Des appels téléphoniques lui parvenaient même d’Erythrée.

Les autorités lui accordaient encore, sans le lui dire, le bénéfice de «la loi solidarité» de 2012, qui exempte de poursuites les militants humanitaires qui se font passeurs à titre gracieux. Sa ferme était perquisitionnée, des gendarmes regardaient pousser ses oliviers, de loin, pourtant la justice rechignait encore à le poursuivre. Sa fourgonnette était repérée, côté italien. C’est lui que d’autres bénévoles, à Vintimille, sollicitaient d’abord quand ils tombaient sur des mineurs en errance ou un adulte trop épuisé pour continuer seul. Alors, Cédric Herrou se mettait au volant, et sortait de France, la nuit venue. Là encore, la préfecture laissait faire.

Mais il est arrivé ce qui arrive à beaucoup d’acteurs européens de l’accueil: il a été débordé par le nombre. Certains jours, plusieurs dizaines de familles et de célibataires séjournaient en même temps, entre les tentes et les caravanes du jardin. Alors, le collectif Roya Citoyenne s’est mis en tête de squatter d’anciens locaux collectifs que la SNCF avait, un temps, transformé en colonie de vacances, à Saint-Dalmas-de-Tende. La SNCF a porté plainte. Alors, évidemment, ça s’est envenimé.

Azuréen de l'année

Cédric Herrou a été condamné à 3.000 euros d’amende, puis, en appel, le 8 août, à quatre mois d’emprisonnement avec sursis. Il a eu le malheur de comparaître, à Aix, devant l’une des cours d’appel les plus sévères du pays. De toute façon, il en aurait certainement énervé d’autres, ailleurs. Car une réputation de gourou rebelle lui a été faite entre-temps. Son charisme de timide, comme par mégarde, séduit au-delà même des milieux humanitaires, nationaux et européens. Sa photo a fait la une du New York Times. Le réalisateur Michel Toesca prépare un documentaire sur l’épopée solidaire de la vallée.

A la fin de 2016, les lecteurs internautes de Nice-Matin ont désigné «Azuréen» de l’année celui qui est devenu la figure de proue de Roya Citoyenne. Bien sûr, cela n’a pas manqué d’agacer le député Eric Ciotti, lequel s’est immédiatement fendu d’une tribune libre dans le quotidien régional, accusant le producteur d’huile d’olive de mettre «en danger la République». «Qui peut dire avec certitude que, dans les centaines de migrants que M. Herrou se targue d’avoir fait passer, ne se dissimule pas un futur terroriste», s’interrogeait l’élu de la Côte d’Azur? Voilà l’arrière-pays niçois doté d’un paysan en résistance, nouveau José Bové, moins chafouin que l’original mais peut-être aussi déterminé, que le premier, à l’époque –risque de séjour en prison compris– et évidemment, cela pourrait déranger la clientèle locale.

D’ailleurs, pour mettre les pieds dans le plat, le vrai José Bové est venu, fin juillet, à Tende, soutenir Cédric Herrou et quelques autres «lanceurs d’alerte» de la cause migrante . Et le 24 juillet, l’ancien réfractaire des Causses était encore là pour accompagner les mêmes dans une opération spectaculaire: guider 156 migrants, par le train, jusqu’à Marseille, pour les aider à gagner un bureau d’enregistrement de demandeurs d’asile. Le groupe a été appréhendé en gare de Cannes. Cédric Herrou a été interpellé, et soumis à une nouvelle garde à vue. Les 156 immigrés ont été escortés jusqu’à la frontière.

Philippe Boggio
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