Histoire

La post-vérité? Mais on y vit depuis toujours

Antoine Bourguilleau, mis à jour le 09.10.2017 à 11 h 11

L'histoire est tissée de nombreux mensonges.

Illustration: Jeremie Dres

Illustration: Jeremie Dres

Cet article est le premier volet d'une série de réflexions consacrées à la post-vérité.

Les faits ne comptent plus. Le fact checking ne sert à rien. L’exposition des mensonges des personnalités publiques et des faiseurs d’opinion n’a aucun impact. Tel est le triste constat qu'ont fait de très nombreux médias à la fin d’une année 2016 qui a vu le Brexit triompher en Grande-Bretagne et un populiste fort en gueule remporter l’élection présidentielle américaine. 

Lors de ces deux évènements, les deux principales figures victorieuses, Nigel Farage et Donald Trump, ont multiplié les déclarations fracassantes, promis monts et merveilles, brandi des informations qui se sont pour l’essentiel avérées n’être rien d’autres que des mensonges éhontés. Ont-ils seulement fait amende honorable? Pas le moins du monde. Leurs partisans leur en ont-ils seulement tenu rigueur? À peine. Chaque nouvel événement, comme l'attaque de Las Vegas qui a fait 59 morts, est accompagné de son lot de rumeurs et fausses nouvelles qui gagnent les réseaux et parfois des médias que l'on considère plus sérieux.

Une profession toute entière s’interroge désormais sur la manière de faire son travail. Les fondamentaux du journalisme semblent remis en cause. L’énoncé de la vérité ne sert à rien, le rétablissement des faits n’a aucun impact. Le travail de désintox est inutile. Mais est-ce si nouveau? Est-ce si étonnant? Est-ce bien là le problème?

Un arrangement avec le réel qui ne date pas d’hier

Durant des millénaires, l’humanité s’est arrangée avec la vérité, pour tenter, en premier lieu, d’ordonner un monde dangereux, mystérieux, incertain. Elle a créé des mythes et des religions, et tenté de comprendre son environnement en se fondant en premier lieu sur ce qu’elle voyait –et si l’on regarde par sa fenêtre, il semble bien que la terre soit plate et que le soleil tourne autour.

Prudent, Copernic, en avançant l’hypothèse que c’est la terre qui tournait autour du soleil, prenait soin de faire précéder son ouvrage par une préface. On pouvait y lire que son livre n’était rien d’autre qu’un modèle mathématique commode pour se représenter les mouvements des astres, mais qu’en aucun cas, il n’affirmait que le soleil était au centre de l’univers. Maigres débuts de la vérité dans une ère de pré-vérité, si l’on peut dire. C’est que Copernic n’avait qu’assez peu envie de finir sur le bûcher et qu’il fallait donc s’arranger avec les vérités du temps. Post-vérité? En sommes-nous si éloignés quand la vérité se confond avec le dogme et que la contester est dangereux?

Les faits, manifestement mis à mal par notre époque, ne sont pas plus malmenés qu’ils ne l’ont été auparavant dans l’histoire, tant par les vivants que par ceux qui désiraient écrire cette histoire. Ce serait naturellement un raccourci absurde que d’affirmer que les faits n’existent pas. Ils existent, évidemment, mais ils ne s’assemblent et ne forment des cohérences qu’ordonnés. Le 11 novembre 1918 signe la fin de la Première guerre mondiale. Mais ne peut-on pas dire qu’il marque également le début de la Seconde, tant l’enchaînement des faits qui y mène découle de cet armistice? On a même donné le nom de guerre civile européenne à la période 1914-1945.

Certes, il ne s’agit pas là de négation, d’abstraction de faits ou de mensonges, mais d’interprétations des faits. Or cette interprétation est récurrente, fréquente, elle est même le propre de tout discours historique ou politique. Et il peut arriver que l’on se trompe. Le 11 novembre 1918, justement, un film témoigne que dans les rues de Berlin, on fait la fête car on est persuadé d’avoir gagné la guerre. Ce qui est compréhensible: le territoire allemand n’a pas été envahi et la guerre est terminée. La suite sera douloureuse.

L’histoire utilisée comme une arme

On croit trop souvent que l’histoire, par sa lecture et sa compréhension, peut permettre de prendre du recul, d’éviter de faire les erreurs du passé, d’aller dans le sens d’une vision plus juste et mieux construite du monde et de ses enjeux. Mais hélas, il faut bien le constater: quand elle est convoquée au buffet de la politique, c’est généralement pour des raisons inverses.

En 1990, rien n’oppose réellement les peuples de la Yougoslavie, Serbes, Croates, Bosniaques ou Albanais du Kosovo. Ils vont pourtant s’entredéchirer, pour des raisons éminemment politiques, et en s’appuyant sur de vieux faits historiques. Comme la bataille de Kosovo Polje , qui dans l’imaginaire serbe, fait du Kosovo le berceau de la Serbie –et donc, par essence, une portion inaliénable du pays. C’est lors de la commémoration des 600 ans de la bataille, le 28 juin 1989, que Slobodan Milosevic se pose en dirigeant d’une Serbie ayant vocation à jouer le premier rôle en Yougoslavie, posant ainsi les premiers jalons du chemin qui allait mener tout droit à la guerre civile.

Yves Lacoste avait affirmé en 1976 dans un ouvrage qui avait fait grand bruit que La géographie ça sert d’abord à faire la guerre –mais l’histoire bien souvent aussi, hélas.

Le récit national, une post-vérité acceptable?

Il suffit pour s’en convaincre de regarder comment s’est construit, au XIXe siècle, en France, le récit national. Cette construction a été formidablement documentée par un historien français, David Gaussen, dans un ouvrage intitulé L’invention de l’histoire nationale en France (1789-1848). Elle naît du constat posé au début du XIXe siècle qu’il existe une histoire des rois, mais pas de la France en tant que nation –et pour cause: la nation est une invention qui prend véritablement corps avec la Révolution.

Interrogé par Slate, David Gaussen remarque que jusqu’en 1850, «le gros du travail des historiens ne consiste pas à écrire un récit national, mais à faire entrer dans l'histoire des catégories sociales qui n'y étaient pas auparavant, ce qui aboutit aux premiers travaux d'histoire économique. L'histoire nationaliste, qui, elle, déroule une sorte de "roman", vient ensuite. Dans un moment de diffusion plus large de la connaissance, notamment auprès des jeunes enfants dans les écoles et dans un moment de tension grandissante entre les États européens. La concurrence entre ces États pour dominer des peuples non européens favorise la simplification des récits et leur caractère de plus en plus agressif. Ainsi les figures de Jeanne d'Arc ou Vercingétorix, purs produits de l'histoire nationale car incarnant une nation étouffée par la mémoire monarchique (le chef gaulois et la pucelle sont ignorés) se tournent contre les peuples alentours à mesure qu'on avance vers la fin du siècle, au prix, inévitablement, d'une torsion du réel.»

Ainsi, la France du Second Empire et de la IIIe République véhicule-t-elle une histoire et donc une vision du monde de plus en plus stéréotypée et s’éloignant de plus en plus du réel, en pleine conscience, et avec une arrière-pensée très arrêtée, comme l’exprime ce texte du grand historien Ernest Lavisse, en 1887, qui forge au passage une expression dont nous continuons d’entendre parler plus d’un siècle plus tard.

«Il y a dans le passé le plus lointain une poésie qu'il faut verser dans les jeunes âmes pour y fortifier le sentiment patriotique. Faisons-leur aimer nos ancêtres les Gaulois et les forêts des druides, Charles Martel à Poitiers, Roland à Roncevaux, Godefroy de Bouillon à Jérusalem, Jeanne d'Arc, Bayard, tous nos héros du passé, même enveloppés de légendes car c'est un malheur que nos légendes s'oublient, que nous n'ayons plus de contes du foyer, et que, sur tous les points de la France, on entende pour toute poésie que les refrains orduriers et bêtes, venus de Paris. Un pays comme la France ne peut vivre sans poésie.»

Doux Jésus! Ernest Lavisse ne serait-il pas un théoricien de la post-vérité en matière politique? Il prône, en tous cas, la torsion du réel au profit d’un projet politique global. Le verbe et les motivations à part, sommes-nous dans un autre discours que celui rabâché, notamment sur la droite de l’échiquier politique, autour de la nécessité de faire aimer l’histoire de la France, de la Grande-Bretagne ou des États-Unis, de créer des figures fortes et identifiables permettant forcément de poser du «nous» –qui va nécessairement s’opposer à du «eux».

Et notons au passage, ce n’est pas anodin, la pique adressée à Paris, la capitale, la ville corruptrice d’où proviennent ces «refrains orduriers et bêtes», qui méprise les campagnes simples. Toute ressemblance avec des discours similaires tenus en 2016 ne saurait être que fortuite.

Drumont et «La France juive»

Et à côté d’un Lavisse qui, par un biais qu’il reconnaît artificiel, souhaite produire un discours susceptible de fortifier le patriotisme et donc la cohésion nationale, d’autres voix se font entendre qui ont pour objectif d’extraire de la communauté nationale une communauté qu’ils estiment indigne d’y figurer. C’est en 1886 que paraît ainsi La France juive d’Edouard Drumont, que Léon Poliakov décrit comme «le best seller du XIXe siècle».

Cet «essai historique», comme il se présente, connaît un succès proprement stupéfiant pour un ouvrage aussi assurément abscons qu’empli à ras bord de tous les poncifs les plus éculés concernant les juifs. Ou plutôt «le Juif» tant Drumont les essentialiste: «le Juif» n’aime que l’argent, ses mœurs sont méprisables et corrompues et il contrôle le monde et les banques sans jamais avoir travaillé. Ici et là, pour faire bonne mesure, Drumont glisse quelques vérités, quelques chiffres qui viennent donner un semblant de crédibilité à ce qui n’est rien d’autre qu’un délire complet.

Comme avec les propos de Donald Trump sur les Mexicains qui seraient tous des violeurs et des trafiquants de drogue, l’outrance pourrait faire sourire. Mais il faudrait pour cela oublier que les délires de Drumont se sont propagés à tel point que son ouvrage est, à la fin du XIXe siècle, le bréviaire de tous les antisémites du monde, avant qu’il ne soit remplacé par le Protocole des Sages de Sion, Mein Kampf ou Bagatelles pour un massacre de Céline.

La suite est hélas connue et elle ne fut pas perpétrée exclusivement par des antisémites viscéraux, mais aussi par des individus qui considéraient l’antisémitisme comme un moyen commode de se maintenir au pouvoir.

Au-delà de l’histoire, la question du surplomb

Au fond, il semble que le journalisme fasse actuellement face à une situation que de très nombreux universitaires connaissent bien –on peut ainsi écrire tous les livres du monde sur le sujet, Robespierre est encore aujourd’hui présenté comme un dictateur doublé d’un psychopathe sanguinaire. Par dédain des faits? Par mépris de la vérité? Par commodité, assurément, parce qu’il est préférable de penser en grands schémas et à gros trait: le bon, le mauvais, le gentil, le méchant.

«Vers l’Orient compliqué, je volais avec des idées simples», écrivait ainsi le général de Gaulle dans ses Mémoires de guerre qui, c’est un scoop que je vous livre, après un fact checking épuisant, ne se limitent pas à une seule phrase («Toute ma vie je me suis fait une certaine idée de la France»).

Nous volons tous vers la complexité avec des idées simples, et nous écartons souvent la complexité pour forger nos opinions à la serpette. Oui, même ceux qui dénoncent les mensonges de Trump. Et si la dénonciation de ces mensonges est inefficace, c’est aussi parce que, comme l’écrivait Spinoza de manière un peu déprimante, «il n’y a pas de force intrinsèque de l’idée vraie»; un mensonge incarné fera plus de chemin qu’une vérité énoncée doctement et argumentée, si elle n’est portée par rien d’autre qu’elle-même.

Sommes-nous alors bien certains que notre époque vouerait une véritable haine, un mépris affiché pour la vérité? Que «le peuple», «les gens», «les électeurs» se replient, soient de plus en plus conservateurs, de moins en moins sensibles à la raison? «Les sots devraient avoir pour les gens d’esprit une méfiance égale au mépris que ces derniers ont pour eux», écrivait Antoine de Rivarol.

Plus qu’à la vérité, la méfiance et le mépris ne s’adresseraient-ils pas plus simplement à tout discours de surplomb, prononcé par «ceux qui savent» mais qui, confrontés à un monde de plus en plus dur, apparaissent de plus en plus démunis et de plus en plus incapables d’agir, face au chômage de masse ou à la guerre en Syrie?

Nous vivons dans des démocraties représentatives qui, au fil de décennies, ont laissé les manettes du pouvoir à des politiques qui tiennent un discours (relayé par les médias) de la technicité, de la complexité du monde –de la nécessité de «laisser faire les pros», des pros qui, pourtant, semblent nous mener droit au mur en klaxonnant. Ne serions-nous pas alors davantage entrés dans l’ère de la sous-compétence plutôt que de la post-vérité?

Antoine Bourguilleau
Antoine Bourguilleau (62 articles)
Traducteur, journaliste et auteur
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