Monde

Les légendes urbaines et les rumeurs ont aussi une fonction sociale

Jacques Besnard, mis à jour le 12.10.2017 à 7 h 20

Certaines ont pu servir d'avertissement, au risque de renforcer les clichés d'une morale conservatrice.

Illustration: Jeremie Dres

Illustration: Jeremie Dres

Cet article est le troisième volet d'une série de réflexions consacrées à la post-vérité. À lire: La post-vérité? Mais on y vit depuis toujours et À l'ère de la post-vérité, les anti-vaccins «jouent avec le feu»

Arpenter les rues pavées du centre-ville de Bruxelles avec Aurore Van de Winkel peut être quelque chose d'assez désarçonnant. Chercheuse à l'université catholique de Louvain (UCL), elle est spécialiste des légendes urbaines et des phénomènes «rumoraux».

«Pas très loin d'ici, vous avez la place du Jardin aux fleurs, décrit-elle par exemple. À cet endroit, un ami m'a dit que des chiens étaient volés régulièrement car il y a un marché clandestin de chiens kidnappés par des restaurateurs peu scrupuleux. J'y suis allé mais je n'y ai rien trouvé. Il faut savoir, en revanche, qu'en 1830 lors de la Révolution belge, certains Flamands en étaient réduits à manger du chien. Pareil lors de la guerre franco-prussienne de 1870. Les Belges étaient choqués de savoir qu'il existait des boucheries canines en France et en Allemagne. La dernière boucherie canine allemande a été fermée en 1940.»

Après une heure de visite guidée dans le froid bruxellois aux côtés de l'experte en légendes urbaines, pas évident de démêler le vrai du faux. «C'est vrai ou pas cette histoire de boucherie canine?, demande-t-on hésitant. Oui, oui. J'avais pris ma voix sérieuse qui ne dit pas de connerie pourtant...»

Devanture d'une boucherie canine. via Wikimedia commons

«Rôle de prévention»

Des «histoires de singe entre deux tartines» (expression néerlandaise pour désigner les rumeurs), Aurore Van de Winkel va pourtant nous en conter un paquet en l'espace de deux heures ce vendredi après-midi. Des mygales cachées dans les yucas chez un fleuriste, des femmes aspirées dans les toilettes du métro bruxellois, six spermes différents retrouvés dans l'estomac d'une cliente d'un kebab. On ne va pas trop vous en dire pour préserver le suspens. Les onze arrêts de cette balade à travers le temps nous emmène de la gare de Bruxelles-Central au boulevard du Jardin Botanique, en évoquant notamment les mystères de la Grand-Place et du Manneken-Pis.

«Ce sont le récit de mésaventures dégoûtantes ou drôles qui seraient arrivées à l'ami d'un ami, précise Aurore Van de Winkel, et les gens sont persuadés que c'est vrai car on s'identifie à lui. Le problème c'est que moi quand j'arrive en tant que chercheuse, je n'arrive pas à trouver de témoins ou de victimes. Parmi les histoires que je vais vous raconter, certaines vous sembleront familières, vous allez vous souvenir que vous les avez déjà entendues.»

Mon esprit franchit d'emblée la frontière et les années pour retrouver une copine qui m'avait fait flipper au lycée lorsqu'elle m'avait narré une sale histoire qui s'était déroulée sur le parking d'un cinéma de Lorient. Pour résumer, à la sortie d'une séance, une pauvre jeune fille avait retrouvé, sur le siège passager de sa voiture, une vieille dame atteinte de la maladie d'Alzheimer. Sympa, elle avait décidé de la raccompagner chez elle avant de s'apercevoir sur la route que la main de la mamie était poilue... Paniquée, elle avait dès lors provoqué volontairement un accident. Mais lorsque la police était arrivée, l'homme n'était plus là. Dans le coffre, on avait retrouvé une hache et une corde...

Tiens, tiens, c'est apparement arrivé également en Belgique, mais dans le parking souterrain d'un centre commercial de la capitale. Sauf que dans le coffre de l'amie d'Aurore, on aura retrouvé une tronçonneuse et du chloroforme.

«Depuis 1834, on raconte cette histoire. A l'époque, on parlait des voleurs de grand chemin qui attaquaient des femmes, et qui, déjà, avaient une grosse main poilue... De même, c'est ce qu'on racontait dans les contes, avec le loup déguisé en grand-mère dans Le Petit Chaperon rouge. Le message, c'est un peu: "Méfiez-vous des apparences". La légende urbaine peut aussi avoir ce rôle de prévention vis-à-vis des choses contre lesquelles on doit se protéger.»

«Une morale conservatrice»

La rumeur a souvent aussi «une morale conservatrice» comme le prouve notre prochain arrêt dans la très commerçante rue des Fripiers. Au milieu des badauds, Aurore Van de Winkel s'arrête en face d'un magasin aujourd'hui disparu: Le Samdam.

La rue des Fripiers dans le centre de Bruxelles (Aurore Van de Winkel).

Dans les années 1960, une légende prétendait que des femmes y étaient enlevées dans des cabines d'essayage, endormies via une aiguille camouflée sournoisement dans un gant ou une chaussure. Certains des magasins incriminés vendaient des vêtements à la mode, dont des mini-jupes.

«À l'époque, la jupe se raccourcissait et c'était évidemment plus facile pour le papa ou le mari d'aller dire à leur fille ou à leur épouse de ne pas aller dans certains magasins au risque d'être enlevées plutôt que de leur dire de ne pas porter des vêtements trop affriolants, sourit Aurore Van de Winkel. Ça sert à ça la légende urbaine. À pointer du doigt les comportements non-admis de l'époque afin de faire respecter les normes.»

Un pouvoir de stigmatisation

Les légendes urbaines peuvent également diviser la population, grossir les clichés et entretenir la parano. Les «méchants» pointés du doigt dans les histoires sont, en effet, bien souvent issus d'une minorité ou d'une communauté déjà stigmatisée qu'il est facile d'accuser.

Dans le cas des cabines d'essayage, à Bruxelles, on disait que les femmes étaient enlevées pour être envoyées au Maroc et y être prostituées. Cette légende a également touché la France et notamment la ville d'Orléans. Evoquée par le romancier Romain Gary (alias Emile Ajar), dans la bouche de Momo, le narateur de La Vie devant soi, «la rumeur d'Orléans» ciblait les magasins juifs et était l'expression d'un antisémitisme latent analysé par le sociologue Edgar Morin en 1969:

«Cette rumeur courait depuis des années dans plusieurs villes et dans Paris. La chose qui est extraordinaire, c'est que quand ce récit de traite des blanches paraît dans Noir et Blanc [magazine people disparu, Ndlr], il n'y a pas de juifs. Il semble que quand qu'elle court dans une très grande ville comme dans Paris, le thème du juif n'apparaît pas. Dès qu'elle s'incarne dans une petite ville, il y a une sorte de force irrésistible qui la fixe sur le commerçant juif. Le fantôme du juif, qui dans le monde chrétien occidental est celui qui fixe l'angoisse et qui prend en charge la culpabilité et finalement que l'on va sacrifier comme bouc émissaire (...). C'est ça à mon avis le terrain favorable de cette rumeur.»

Une autre histoire a refait récemment surface, à savoir la légende du passager mystérieux qui a laissé tomber son portefeuille dans le métro. Un jeune femme se baisse, le ramasse et le lui rapporte. Le premier, «un Arabe», la remercie et la prévient: «N'allez pas dans tel endroit demain». On comprend alors qu'il prévient de l'organisation d'un attentat.

«Ce sont des histoires qu'on a entendues après le 11 septembre 2001 et qui ont été réactivées avec les attentats de Paris et de Bruxelles, explique Aurore Van de Winkel. Sauf que cette légende existait déjà en Angleterre à l'époque de la guerre avec l'Irlande. À l'époque, c'était un Irlandais, aujourd'hui c'est plutôt un Arabe. L'histoire se réactive dès qu'il se produit un élément similaire qui nous replace dans le même contexte. Finalement, nos peurs n'ont pas changé, on la cristallise juste sur quelqu'un d'autre.»

Donner un esprit critique

Avec l'émergence du web et des réseaux sociaux, la rumeur s'internationalise et file encore plus vite. Des sites comme HoaxBuster ou Hoaxkiller ont été créés pour vérifier la véracité d'une info, alors que les médias eux-aussi tombent parfois dans le panneau. Ce fut le cas notamment de la RTBF qui avait repris les propos d'une eurodéputée néerlandaise travaillant à un rapport sur la fraude alimentaire et qui avait expliqué que les calamars étaient faits à partir d'anus de cochon. C'était en réalité une légende urbaine américaine datant de 2008.

Donner les clefs pour aider les gens à décrypter les faits, c'est donc le but de cette visite guidée bruxelloise. «C'est une façon de parler de mon sujet de recherche mais pas de manière aussi barbante qu'un article scientifique, décrit Aurore Van de Winkel, et donc de l'amener au grand public. C'est divertissant mais ça les fait réfléchir. Je donne aux participants des outils de vérification. J’insiste aussi sur des éléments dans le récit  qui devraient attirer leur attention, qui devraient déclencher une alarme dans leur tête et les pousser à vérifier. Ils devraient même me voir apparaître dans leur tête à la lecture de certains posts sur les réseaux sociaux

Cela n'empêche pas l'auteure de la seule thèse belge sur le sujet de se faire avoir, elle aussi, de temps en temps. Ainsi, lorsque une rumeur révélait à tort que l'expression pique-nique était la contraction de «pick a nigger» («ramasser un nègre») qui renvoyait au rassemblement autour de l’exécution d’esclaves aux Etats-Unis, Aurore Van de Winkel s'en est offusquée et l'a partagée sur son mur Facebook. Avant de découvrir qu'il s'agissait d'un fake.

«Face à la rumeur, on est tous dans le même bateau, peu importe le sexe, l'éducation, l’âge. On croit tous à des légendes mais pas tous aux mêmes. Nous seront tous un jour touchés par une histoire qui va provoquer tellement d'émotions en nous qu'on en oubliera de la vérifier.»

Jacques Besnard
Jacques Besnard (65 articles)
Journaliste
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