Monde

Dieu était «mort», il est «de retour»... On est en pleine confusion

Henri Tincq, mis à jour le 13.10.2017 à 6 h 03

Assistons-nous aujourd'hui à la «revanche de Dieu»?

 Illustration: Jeremie Dres

Illustration: Jeremie Dres

Cet article est le quatrième et dernier volet d'une série de réflexions consacrées à la post-vérité. À lire: La post-vérité? Mais on y vit depuis toujoursÀ l'ère de la post-vérité, les anti-vaccins «jouent avec le feu» et Les légendes urbaines et les rumeurs ont aussi une fonction sociale

Depuis des années, avec dévotion ou répulsion, on nous rebat les oreilles sur le «retour du religieux» comme nouveau modèle soi-disant indépassable de l’observation des phénomènes religieux. Depuis les années 1960-1970, tous ceux -journalistes, philosophes, sociologues ou dirigeants politiques- qui avaient considéré comme assurément «vrai» le déclin de religions alors moribondes, qui avaient même conclu, de manière péremptoire, à la «mort de Dieu», se sont lourdement trompés.

Et ils le reconnaissent volontiers. C’est l’histoire de l’une des plus grandes mystifications, dans le champ intellectuel, des dernières années, illustration presque parfaite du débat contemporain sur la post-vérité. On a laissé dire et entendre que la crise des religions historiques, la montée massive de la connaissance rationnelle, de l’individualisme et de la sécularisation avaient entraîné la fin des besoins religieux de l’homme.

C’est rigoureusement faux. N’en déplaise aux esprits aveugles ou archaïques, on ne peut plus réduire la religion à un vestige de la superstition et de l’obscurantisme. Le religieux ne doit plus être pensé contre la modernité, mais à l’intérieur de la modernité, comme partie intégrante de cette modernité. De ce point de vue, les débats en cours sur l’extrémisme religieux et l’avenir de la laïcité devraient être repensés.

«Le désenchantement du monde»

Qui se souvient encore d’André Malraux et de ce qu’il avait annoncé, dès l’année 1955, à savoir que «le problème capital de la fin de siècle sera le problème religieux»? Invité à préciser son propos dans une interview, il avait ajouté que l’homme du XXIe siècle serait de plus en plus tenté de «réintégrer les dieux face à la plus terrible menace qu’ait connue l’humanité».

Pourtant, le ministre de la culture du général de Gaulle se défendra toujours d’avoir été le prophète d’un retour de Dieu:

«On m’a fait dire que le XXIe siècle sera religieux. Je n’ai jamais dit cela bien entendu. Ce que je dis est plus incertain: je n’exclus pas la possibilité d’un événement spirituel à l’échelle planétaire.»

Le rapport de l’homme avec Dieu a toujours été cyclique. Après l’antique terreur d’un Dieu absolutiste, justicier et vengeur, dictant les lois et les mœurs, le XXe siècle a été écrasé par les idéologies d’un «humanisme» sans Dieu. A la fin des années 1960, Dieu était même mort et enterré. Sans fleurs, ni couronnes. Bien après les Nietzsche, Marx, Freud et autres «maîtres» du soupçon, les nouveaux philosophes, sociologues et politologues les plus réputés avaient prédit la mort de la religion, le «désenchantement» de la société moderne.

Ils avaient parié sur une laïcisation définitive des mœurs, des idées, de la politique. Pour eux, le progrès de la raison scientifique et technique devait conduire inéluctablement à la fin des croyances. Mobilisant ainsi plusieurs champs du savoir -ethnologie, histoire, sociologie, psychologie- Marcel Gauchet concluait en 1985 dans Le Désenchantement du monde, à un basculement de la réalité sociale vers la démocratie et vers une «sortie de la religion», soit une situation radicalement neuve: «Le lien des hommes est concevable et praticable sans les dieux.»

Le mythe du progrès face aux violences du XXe siècle

Et comment aurait-on pu donner tort à de telles analyses dans les années 1960-1980? Tout convergeait alors, en effet: l’urbanisation et la fin de la civilisation «paroissiale»; le déclin des Eglises et confessions historiques ; «l'assimilation» à la société moderne d’un judaïsme en diaspora; la domination dans les pays musulmans d’un nationalisme laïque, arabe ou turc; l’envahissement de modèles de consommation matérielle; la transformation du statut de la femme; les nouveaux modes de la sexualité; l’émergence d’une civilisation des loisirs; l’omniprésence de médias qui façonnaient les esprits.

Ces mutations prenaient toutes racine dans le mythe d’un progrès cumulatif, mythe d’une loi de perfectionnement continu de la connaissance et des sociétés remontant au XVIIIe siècle. Qu’on se souvienne de Condorcet et de Turgot! Mythe qui a culminé au siècle suivant quand la société moderne a commencé à se penser comme telle. Mais ce myte s’est effondré des décennies plus tard avec les soixante millions de morts de la Seconde Guerre mondiale, avec la bombe d’Hiroshima, avec l’extermination des juifs et du Goulag.

La «mort de l’homme» avait succédé à la «mort de Dieu»… L’homme contemporain prenait conscience que les sociétés modernes dites rationnelles n’avaient rien à envier aux sociétés barbares du passé. L’ambiguité des avancées scientifiques et technologiques devenait évidente, tout comme les aberrations d’un système bureaucratique livré à lui-même. Les limites du politique apparaissaient plus claires que jamais. Les instruments du désenchantement du monde –la raison critique, la science, la politique–, devenus de véritables «religions séculières», se trouvaient eux-mêmes «désenchantés».

«La revanche de Dieu»

Quelles leçons cette situation nous apprend-elle pour aujourd’hui? On a vu combien les observateurs de la réalité sociale, en Grande-Bretagne, aux États-Unis, en France, perfusés aux sondages, faute de travaux de terrain suffisants, se sont trompés sur le Brexit, sur la victoire de Donald Trump ou la montée dans l’Hexagone d’une droite chrétienne résolument conservatrice. Toutes proportions gardées, il n’est pas exagéré d’affirmer aujourd’hui que ceux qui avaient pris pour des vérités absolues, dans les années 1960-1980, la montée inéluctable de l’idée de progrès, la généralisation de la connaissance, de l’individualisme, de l’indifférence se sont trompés. Que ceux qui avaient pronostiqué la mort de Dieu, tout comme ceux qui avaient annoncé, à grand renfort de trompettes, son retour triomphal se sont fourvoyés.

Car depuis, les auteurs des mêmes prophéties confessent qu’une «revanche de Dieu» est puissamment à l’œuvre. Que le sentiment religieux avait été seulement refoulé et qu’il ne demandait qu’à ressusciter. En 1968, dans son maître-livre La cité séculière, le sociologue américain Harvey Cox s'était imposé comme l'un des grands théoriciens de la sécularisation des sociétés contemporaines.

Mais le même auteur, trente ans après, remettait en cause son intuition initiale dans un ouvrage intitulé Retour de Dieu (1994). Plus que l'avènement d'un monde sécularisé, il constatait la force d'un «renouveau religieux» omniprésent par exemple à travers le mouvement chrétien évangélique. Des États-Unis à la Corée, de l'Amérique latine à l'Europe, il révélait l'émergence d'une sensibilité religieuse originale, plus individuelle et moins institutionnelle, plus sensible et moins dogmatique. Et il jetait un regard nouveau sur l'un des phénomènes les plus inattendus de cette fin de XXe siècle: le retour de Dieu.

De même, à sa manière, l’islamologue français Gilles Kepel, dans La Revanche de Dieu (1992), soulignait-il à la même époque l’extraordinaire concomittance de phénomènes religieux identitaires: dans le judaïsme, avec l’ascension des courants ultraorthodoxes et des partis religieux en Israël ou dans la diaspora; dans l’islam, avec le succès de la Révolution iranienne de 1979 et la percée de groupes islamistes en Egypte (Frères musulmans) ou en Algérie (Front islamique du salut); dans le christianisme avec l’affirmation de courants évangéliques protestants et la «nouvelle évangélisation» prônée par le pape Jean-Paul II.

Tout ce qui s’est passé depuis, dans le champ religieux, confirme ces intuitions, en France comme dans le reste du monde: montée indiscutable du «communautarisme» dans un judaïsme de plus en plus identitaire; surinvestissement dans la religion musulmane de jeunes immigrés comme compensation aux échecs de l’intégration; expansion d’un islam salafiste; explosion d’un radicalisme djihadiste; renforcement, y compris chez de jeunes catholiques ou protestants évangéliques, d’une identité chrétienne considérée, à tort ou à raison, comme malmenée dans la société moderne et laïque. Toutes ces formes de réaffirmation du sentiment religieux privilégient le sens de la communauté, le partage des émotions, l’expérience directe de Dieu, l’attraction pour les haltes spirituelles et les monastères catholiques ou bouddhistes.

Un siècle de prolifération des croyances

 

Sur la scène du monde, comment ignorer encore que la religion soit devenue le prétexte à nombre de revendications politiques, l’exutoire pour nombre de frustrations sociales, de violences et de guerres? La «revanche de Dieu» envahit de plus en plus les écrans: djihaddisme, nationalisme hindouiste, agressivité d’églises évangéliques ou baptistes, vulgate agressive et meutrière, à partir d’une exégèse sauvage du Coran, voire de la Bible. Les identités religieuses se fécondent mutuellement dans la surenchère. Et la violence et cette vision de la religion «identitaire» accréditent la thèse du «choc des civilisations», credo que partagent tous les fondamentalismes par-delà leurs différences.

La vérité au XXe siècle se situe donc entre ces deux extrêmes: la «mort» et la «revanche» de la croyance. La mort et la revanche de Dieu. Ce siècle n’est pas un siècle d’affaissement, comme on l’avait cru, mais au contraire un siècle de prolifération des croyances, au cœur des sociétés pauvres, en guerre ou fragilisées, autant que de sociétés riches et développées. La sécularisation de la société moderne, le progrès de la connaissance rationnelle, l’individualisme et l’indifférence religieuse ne reculent pas. Mais la «vérité» est qu’elles cohabitent aujourd’hui, pour le meilleur ou pour le pire, avec une puissante réaffirmation du sentiment religieux. Réaffirmation aux formes multiples, innocentes ou dangereuses, pacifiques ou sectaires, violentes ou fondamentalistes.

Avec la rationalité moderne, on pensait que la question du «pourquoi vivre» s’effacerait devant celle du «comment vivre». Or les sociétés modernes sont des sociétés de changement rapide et déstabilisant. Plus on a d’informations, de sciences, de progrès numérique, d’outils technologiques, plus on a d’interrogations: à quoi cela sert-il de vivre? Que veut-on faire de sa vie? Où se trouve la frontière entre la vie et la mort? Toutes questions qui ne peuvent se traiter sans opacité, ni complexité.

Henri Tincq
Henri Tincq (245 articles)
Journaliste
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