Science & santé

Pesticide et œufs contaminés, un nouveau profil de scandale alimentaire

Jean-Yves Nau, mis à jour le 08.08.2017 à 14 h 07

En quelques jours, l’affaire a pris une dimension européenne. Les autorités politiques et sanitaires peinent à situer la nature et l’ampleur des risques.

FRED TANNEAU / AFP

FRED TANNEAU / AFP

Contrairement aux trop précoces assurances données par Stéphane Travert, ministre français de l’Agriculture, l’Hexagone n’a pas été épargné par ce qu’il est convenu d’appeler l’affaire des œufs contaminés. Son ministère vient de faire savoir que treize lots d’œufs contaminés en provenance des Pays-Bas avaient été livrés sur le sol français «entre le 11 et le 26 juillet». Deux établissements de fabrication de produits à base d’œufs, dans la Vienne et en Maine-et-Loire, sont concernés. Ni les tonnages, ni l’utilisation ni les destinations n’ont été précisées. De quoi ajouter à l’inquiétude en dépit des propos gouvernementaux rassurant et des quelques données disponibles quant aux risques encourus.

Officiellement, au cœur toxique de l’affaire: le fipronil. Cette molécule phytosanitaire controversée est connue pour être au cœur de la polémique sur la disparition des abeilles. Mise au point en France par la société Rhône-Poulenc en 1987, elle a été commercialisée en 1993 puis revendue à Bayer en 2002 et finalement à BASF en 2003. Moins d’une semaine après le début de cette affaire, tous les éléments convergent pour réveiller la mémoire des derniers grands scandales alimentaires –des scandales nourris par la hantise collective de l’empoisonnement?

Des millions de poules bientôt abattues?

 

Aux Pays-Bas, près de deux cents exploitations néerlandaises sont déjà touchées, des centaines de milliers de poules pondeuses ont été abattues et plusieurs millions pourraient, sous peu, l’être. Cette nouvelle affaire est, après tant d’autres, un symptôme de la grande fragilité des systèmes de production et de distribution des denrées alimentaires de nos sociétés post-industrielles.

Ici, tout a vraiment commencé à l’échelon européen avec l’annonce, le 4 août, que le géant de hard-discount Aldi retirait «tous ses œufs de la vente en Allemagne». Par «pure précaution» à la suite de la découverte «de millions d’œufs néerlandais contaminés par un insecticide et livrés dans le pays voisin». Le groupe avait déjà, quelques jours auparavant, retiré de ses rayons les œufs en provenance des élevages concernés aux Pays-Bas.

On découvrait alors que des éleveurs néerlandais de volailles avaient fait appel à Chickfriend (sic), une société spécialisée dans l’éradication d'un parasite, le pou rouge, ayant eu recours au fipronil dans les élevages de volailles, notamment néerlandais.

«Modérément toxique» pour l'homme

Depuis le nombre des pays concernés (Suisse, Belgique, Suède, Royaume Uni etc.) de même que les tonnages concernés ne cessent d’augmenter; et les enquêtes officielles peinent à établir les dates et les circuits problématiques. Quant à l’exacte traçabilité des aliments concerné,s elle est pratiquement impossible à retrouver tant les œufs sont, dans les «ovoproduits» utilisés dans les industries de transformation des aliments.

On évoque aujourd’hui en France un total d’au moins deux cents tonnes d’ovoproduits potentiellement contaminés sortis des deux usines identifiées. Est-ce ici le sommet d’un iceberg? L’ONG Foodwatch fait valoir que de nombreuses exploitations avicoles sont peut-être traitées depuis plusieurs mois au fipronil.

S’inquiéter? Officiellement le fipronil est considéré par l’Organisation mondiale de la santé, comme «modérément toxique» pour l’homme; dangereux pour les reins, le foie et la thyroïde. Dans une mécanique parfaitement huilée, dissociant la gestion de l’évaluation du risque, le ministère français de l’Agriculture français a, le 7 août, saisi l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (ANSES). Demande express: obtenir son avis sur «les risques pour la santé humaine liés à l’ingestion d’œufs ou de produits contaminés». Pour l'heure, silence.

Faut-il arrêter de manger des œufs?

 

«S'il s'agit de l'ingestion d'un œuf ou deux, le risque d'intoxication me paraît vraiment très minime, juge au Parisien Luc Multignier, médecin épidémiologiste et directeur de recherches à l'Inserm qui avait travaillé sur le fipronil en 2005 pour l'Agence nationale de sécurité sanitaire. Consommer un œuf avec une salmonelle est plus dangereux qu'avec un pesticide. En revanche, si on apprenait que cela dure depuis des mois ou des années ou qu'il y a ingestion massive, là, il pourrait y avoir une inquiétude.»

Toutefois, il semble y avoir pour l'heure sur ce point différentes lectures suivant les pays. En Belgique, l’Agence fédérale pour la sécurité de la chaîne alimentaire se veut rassurante. Elle a indiqué que les taux de fipronil relevés étaient largement en dessous des seuils tolérés. «Les œufs provenant d'un élevage en particulier présentent un danger imminent pour la santé publique», expliquait de son côté il y a quelques jours l'organisme néerlandais chargé de la sécurité alimentaire et sanitaire.

«Il faudrait qu'un adulte mange entre 7 et 15 œufs contaminés par jour pour qu'il en subisse les effets négatifs, à savoir des vertiges, des nausées ou des vomissements, indique franceinfo, peut-on lire sur le Huffington Post. Un enfant d'un an, à supposer qu'il pèse dix kilos, pourrait quant à lui en consommer un par jour sans problème, d'après les sources interrogées par la radio.»

Nouvelle dimension

 

Au vu des premiers éléments disponibles et des craintes qu’elle suscite, cette affaire rentre dans une catégorie différente de celles des différents scandales alimentaires européens de ces quarante dernières années, une séquence inaugurée avec le véritable scandale de l'huile frelatée en Espagne. Suivirent différents épisodes d’infections toxi-alimentaires sans grande originalité ainsi que les crises, plus ou moins récurrentes, des viandes bovines «traitées au hormones» ou celles des viandes de cheval vendues, dans des plats cuisinés, comme étant de bœuf.

L’autre grande catégorie concerne les zoonoses ces maladies animales d’origine diverses et transmissibles à l'homme. La plus récente (et la plus grave) d’entre elles aura été celle de la «crise de la vache folle» (encéphalopathie spongiforme bovine), après la découverte qu’un «agent transmissible non conventionnel» (un « prion pathologique ») pouvait, après consommation de viandes ou de produits bovins, induire chez l’homme une nouvelle forme de maladie neurodégénérative de Creutzfeldt-Jakob.

Avec l’affaire des œufs contaminés au fipronil, et au vu de ce l’on sait ou que l’on imagine, nous entrons dans une nouvelle dimension. La porosité de la coquille y est ici associée à la dimension symbolique de la consommation, par l’homme, de l’œuf. Avec, en toile de fond, l’horreur invisible des élevages de poules pondeuses élevées en batterie et devant, de ce fait, être traitées par des insecticides.

Jean-Yves Nau
Jean-Yves Nau (800 articles)
Journaliste
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