France

Non à la «première dame»!

Philippe Boggio, mis à jour le 08.08.2017 à 11 h 23

Un plaidoyer en faveur de la définition d'un statut pour la femme d'Emmanuel Macron, mais qui ne ressemble pas à celui de première dame aux États-Unis.

Emmanuel et Brigitte Macron, le 6 juillet 2017, à l'Élysée à Paris | Thibault Camus / AFP

Emmanuel et Brigitte Macron, le 6 juillet 2017, à l'Élysée à Paris | Thibault Camus / AFP

Alors, pas de pré-carré pour la reine? Pas d’attelage ni de sérail pour Brigitte Macron? Une femme de président au train modeste, à l’eau et au pain sec, si l’on ose dire, soit deux collaborateurs, deux secrétaires et deux agents de sécurité, comme c’est la règle actuellement? Ils sont déjà près deux cents mille, par voie de pétition, à refuser que soit accordée à la compagne d’Emmanuel Macron tout «statut de première dame», surtout, indiquent les signataires, «dans une période de moralisation de la vie politique française». L’idée sous-jacente: ce n'est pas au moment où, par la loi, les parlementaires se voient retirer le droit d’employer leurs familles, qu’il serait juste de permettre au locataire de l’Elysée de doter son épouse d’un statut officiel, même non rémunéré.

C’est toujours la même histoire. À force de redouter que la femme de César n’abuse d’un titre que le peuple ne lui a pas conféré, la Ve République va bientôt achever son histoire sans avoir tranché «l’hypocrisie française» sur la question, pour reprendre les termes employés par le candidat de la République en marche (LREM), pendant la campagne présidentielle. Les compagnes de nos chefs d’État successifs ne sont rien, selon la lettre. Ni banalement des épouses ni des dauphines. Moins qu’un ministre, qu’un conseiller. Pourtant, elles sont au courant de tout. Toujours sur la photo. Placées, à table, à la droite des grands de ce monde. Et influentes en diable. Quel président aurait pu, un jour, refuser de céder aux très conjugales recommandations de femmes au caractère bien trempé, comme Claude Pompidou ou Danielle Mitterrand?

Des horizons élargis

On voudrait qu’elles aillent les bras ballants, incertaines, inertes, attendant qu’un quinquennat passe? Qu’elles demandent la permission de tout, au risque de les voir vivre dans la peur d’attenter aux bonnes manières protocolaires, ou, au contraire, de fouler résolument celles-ci aux pieds, trop ravies d’embarrasser une République oublieuse d’elles ? Rappelons-nous Cécilia Sarkozy ou encore Valérie Trierweiler sur la fin, et les feuilletons mélodramatiques du décrochage conjugal, qui n’allaient laisser entière ni la stature présidentielle de Nicolas Sarkozy ni celle de François Hollande.

Faute d’un statut, certaines se sont données des horizons trop élargis: ah, être le double secret du chef de l’Etat! Parfois, son âme damnée ; ou au contraire son adversaire politique: Danielle Mitterrand, plus à gauche que François ; Bernadette Chirac, plus à droite que Jacques. Et l’une comme l’autre le faisant savoir, agissant parfois même au grand jour, défaisant les alliances de l’époux ou rejoignant les complots. Alors, «Tante Yvonne» au moins, la sage madame de Gaulle, comme unique représentante des épouses qui ont su se tenir à l’Elysée? Même pas: c’est à son indignation que le mensuel satirique Hara-Kiri dût son interdiction, en novembre 1961, au dixième numéro. Motif avancé, alors, par le ministère de l’Intérieur: «dangereux pour la jeunesse».

Les signataires de la pétition craignent que Brigitte Macron, plus officiellement cernée par décret ou par la loi, coûte beaucoup plus cher à la collectivité. Voilà en effet qui demande à être étudié de près. Mais il y aurait quelque crédulité à considérer qu’en la laissant à son non-statut actuel, sa présence au sommet de l’Etat entraîne moins de dépenses. On a assez dit ce qu’Emmanuel Macron doit à sa femme, d’une certaine manière son premier maître à penser, puisqu’elle a été sa prof, et reste sa conseillère particulière. Sa matrice, son ciel, ce qu’on voudra. Et il faudrait qu’elle abandonne sa créature, l’Olympe conquise?

Brigitte Macron est certainement une femme raisonnable, mais elle aurait toute latitude, s’il lui en venait l’idée, d’épuiser le pays par l’accumulation de ses apparitions publiques, de nous rendre témoins, sans cesse, de son bonheur d’être «femme de», ce qui finirait par coûter fort cher, en sécurité rapprochée, billets d’avion ou médiatisation forcée. D’une certaine manière, elle nous tient à sa merci. Elle est restée discrète jusqu’ici, solidaire des «cent jours» de son bizut de mari. Mais elle pourrait basculer dans le glamour haut de gamme. Priser les loisirs exorbitants. Agiter la chronique mondaine, attirer à elle le scandale –toujours à portée de main, de nos jours– un peu dans la tradition d’une Lady Diana. La presse people n’attend que ça de cette cible rêvée pour marketing de marque. Imagine-t-on la joie gourmande d’un Jean-Luc Mélenchon à la savoir ne fréquenter que des banquiers, présider des fêtes de châtelains, multiplier à l’envie les bévues façon Fouquet’s?

Un travail

Peut-être serait-il plus intelligent de favoriser une évolution raisonnable de l’état d’épouse du chef de l’État. Et d’assortir ce nouveau statut, et évidemment, sa dotation financière, de l’obligation d’une occupation accaparante. Insérée d’une manière ou d’une autre dans le dispositif d’État, Brigitte Macron devra faire œuvre utile. Pas nécessairement dans le caritatif ou le culturel, même si certaines de celles qui l’ont précédée ont laissé, de Claude Pompidou à Bernadette Chirac, des réalisations d’intérêt. Pas à la manière des marraines de guerre, toujours un peu condescendantes, et très entourées, en visite dans les orphelinats.

Une plus sérieuse ambition. Plus de ce temps-ci. Un travail. Un véritable engagement, assez vital. Femme de tête, Brigitte Macron peut enseigner, conseiller. Prendre la tête de croisades pour le bien commun. Faire partie, évidemment, de l’équipe de son mari, mais plutôt dans le rôle de l’empêcheuse de tourner en rond, par exemple, pour lui rappeler ses engagements, à chaque fois qu’il les oubliera.

Dans un tel cas, si le pouvoir et le pays parviennent à s’entendre pour étendre le domaine d’intervention de la femme du président, il ne restera plus qu’une obligation, mais de taille: proscrire absolument l’usage du terme «première dame» dans les futurs décrets de désignation. Les medias audiovisuels ont le mot plein la bouche, et n’attendent que de le consacrer, pour se croire, selon les jours, à la cour de Versailles ou à la Maison-Blanche. Non à «la première dame»! Car, dans le cas contraire, Jean-Luc Mélenchon, aux anges, va avoir de quoi se gondoler, devant tant de ridicule.

Mise à jour le 8 août à 10h56: le porte-parole du gouvernement Christophe Castaner a promis de «la transparence et d'encadrer les moyens» dont dispose Brigitte Macron. L’Elysée entend définir clairement son «rôle public», selon Le Monde.

 

Philippe Boggio
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