Monde

Au Venezuela, l'avenir du président Maduro dépend de l'armée et de… Cuba

Anne Denis, mis à jour le 07.08.2017 à 15 h 07

L’hypothèse d’une issue négociée entre le pouvoir chaviste et l’opposition s’éloigne, alors que le pays sombre un peu plus chaque jour dans la guerre civile.

Des manifestations anti-Maduro, le 6 août 2017, à Valencia au Venezuela | RONALDO SCHEMIDT / AFP

Des manifestations anti-Maduro, le 6 août 2017, à Valencia au Venezuela | RONALDO SCHEMIDT / AFP

Depuis l’élection de l’Assemblée constituante le 30 juillet dernier, jour marqué à lui seul par une dizaine de morts dans les affrontements qui l‘ont accompagnée, la fuite en avant du gouvernement de Nicolas Maduro s’accélère. Censée réécrire la Constitution de 1999 de Hugo Chavez, cette assemblée constituante a été boycottée par l’opposition qui n'y voit qu'une manœuvre pour donner les pleins pouvoirs au président en place et prolonger son mandat au-delà de janvier 2019. Se sont ajoutées les accusations de fraude de la société chargée du système de vote électronique, la Britannique Smartmatic, dont le PDG a déclaré que «la différence entre la participation réelle et celle annoncée par les autorités était d’au moins un million de votes»

La participation ne serait ainsi plus de 41,5% (8 millions) mais, au mieux, de 36,4%. Soit,et c’est important, moins que lors d’un referendum officieux anti-Maduro, organisé mi-juillet par l’opposition et qui avait, lui, réuni 7,5 millions de votants. La procureure générale Luisa Ortega a donc ouvert une enquête et demandé l’annulation de l’élection. Mais cela n'a pas arrêté la nouvelle assemblée qui a été installée vendredi dernier et a, dès samedi, débarqué sans ménagement Luisa Ortega. Chaviste de la première heure, cette personnalité éminente est devenue une farouche adversaire de Maduro, qu’elle estime en pleine dérive autoritaire. Plus combative que jamais, elle a dénoncé «un coup d’État contre la Constitution» et compte bien continuer à se battre, forte de son aura auprès des nombreux déçus du chavisme. 

Ce nouveau coup de force a sans doute joué dans la décision des quatre pays fondateurs du Mercosur –Brésil, Argentine, Uruguay et Paraguay– de suspendre le Venezuela de l’union douanière sudaméricaine (qu’il a rejoint en 2012), pour «rupture de l’ordre démocratique». Annoncée samedi à l’issue d’une réunion à Sao Paulo, cette suspension indéfinie (les règles du Mercosur ne prévoient pas d’exclusion) est assortie d’une demande de libération des centaines de prisonniers politiques et de la mise en place d’une transition politique. Ce à quoi le président vénézuélien a aussitôt répondu, sur une radio argentine, que le Venezuela ne serait jamais exclu du Mercosur, traitant au passage les gouvernements brésilien et argentin (qui plaidaient depuis longtemps pour cette décision face à un Uruguay plus hésitant) de «fomenteurs de coup d’Etat» (en référence à la destitution de Dilma Rousseff au Brésil) et de «misérables». Cette rebuffade n’a pas empêché le Sénat brésilien de nommer un comité pour tenter de recréer un dialogue entre les deux parties.

L’impossible dialogue 

Cette valse-hésitation entre sanctions et efforts de médiation trahit bien l’impuissance des pays de la région face au chaos politique et économique dans lequel le Venezuela a sombré, mais aussi leur inquiétude réelle face à la guerre civile qui se profile et risque de déborder hors de ses frontières.

Mais, pour l’instant du moins, tout dialogue paraît exclu. Selon l’ONG Foro Penal, au moins 4.500 personnes ont été arrêtées depuis le début de la vague de protestations. Il y a eu plus de 120 morts en quatre mois d'émeutes et de manifestations durement réprimées dans un pays ravagé depuis plus de deux ans. Les pénuries y sont de toutes sortes, en médicaments et en nourriture de base, la haine et la violence ont submergé les deux camps, qu’il s’agisse des diverses polices du pays, des «colectivos» (milices pro chavistes souvent hors de contrôle), ou des partisans d’une opposition très disparate, allant de la gauche à la droite, dont certains leaders sont débordés par leur base.

La structure institutionnelle du pays semble à terre: avec une assemblée légitime, dominée par l’opposition depuis les législatives de fin 2015, mais dont l’autorité a été confisquée en mars dernier par la Cour suprême alliée au régime, et qui fait désormais face à une autre assemblée, la Constituante, dont l’élection est manifestement entachée de fraude, et dont les premiers actes seront probablement de démanteler la première Assemblée, voire d’envoyer en prison les députés opposants. La MUD, qui regroupe les partis d’opposition coalisés, a d’autre part créé un gouvernement d’union nationale qui fait figure d’exécutif parallèle, et a même nommé un tribunal suprême parallèle. Comme si, désormais, deux pays distincts se faisaient face dans un jusqu’au-boutisme total.

Pressions internationales ou vaines gesticulations? 

Dans ce contexte de radicalisation extrême, le réveil de la communauté internationale paraît tardif et dérisoire. Certes, l’Organisation des États américains (OEA), qui regroupe tous les pays du continent (États-Unis compris), s’est activée dès le printemps 2016, alternant menaces et tentatives de conciliation pour déminer la situation, avant que le Venezuela n’en claque la porte avec fracas.

Les efforts du Chili ou de l’Uruguay n’ont guère eu plus de succès, pas plus d’ailleurs que ceux du Vatican, dont la diplomatie, qui avait brillé lors du rapprochement entre Cuba et l’Amérique d’Obama, s’est jusqu’ici avérée inopérante après une tentative de médiation en octobre 2016. Le mois dernier, le président de la Conférence épiscopale vénézuélienne, Monseigneur Diego Padron, a estimé «qu’il ne s’agissait plus d’un conflit entre la droite et la gauche, mais d’une lutte entre un gouvernement devenu dictature et tout un peuple qui réclame la liberté». Et c’est en pure perte que le Saint-Siège a demandé vendredi que l’installation de l’Assemblée constituante –rejetée par 70% de l’opinion selon l’institut Datanalisis–, soit suspendue.

Une bonne partie de la communauté internationale a contesté la légitimité de cette assemblée et de ses 545 députés. L’arrestation arbitraire, en début de semaine, des dirigeants de l’opposition Antonio Ledezma, maire de Caracas, et Leopoldo Lopez (remis depuis en résidence surveillée), a manifestement constitué un franchissement de ligne rouge pour de nombreux gouvernements étrangers jusqu’ici peu concernés. Longtemps prudente, l’Union européenne a condamné dimanche dernier, jour du scrutin, le «recours excessif et disproportionné à la force» avant de déclarer mercredi, «ne pas reconnaître l’Assemblée constituante en raison de préoccupations sur sa représentativité et sa légitimité effectives». Protestations auxquelles l’Elysée a fini par se joindre, vendredi, dans un communiqué appelant à une désescalade et affirmant «continuer d’appuyer toute tentative de médiation».

Les vraies-fausses sanctions de Trump

À ces belles paroles, l’administration Trump a préféré la méthode musclée, en menaçant mi-juillet le gouvernement Maduro de «mesures économiques fortes» s’il ne renonçait pas à la Constituante, puis en annonçant au lendemain du scrutin le gel des tous les avoirs de Maduro aux États-Unis ainsi que ceux de treize de ses proches. «Je suis fier de ces sanctions, Monsieur l’Empereur Donald Trump !», a riposté le président vénézuélien, tandis que son ministre de la Défense Vladimir Padrino Lopez s’indignait de «cet outrage»

Bien que vexatoires pour Caracas, ces sanctions ne pénalisent pas le pays, qui continue de commercer avec les États-Unis, en lui livrant, bon an mal an, quelque 10% de ses besoins en pétrole. Or, certaines voix radicales s’élèvent à Washington pour demander un embargo pétrolier contre le Venezuela. Si une telle décision était prise, elle serait fatale à ce pays déjà exsangue, dont 95% des ressources en devises viennent du pétrole. Elle n’est pas envisagée pour l’instant, d’autant que l’industrie pétrolière américaine ne tient nullement à se couper du pays doté des plus grandes réserves mondiales de brut. Pourtant, compte tenu de l’impulsivité et de l’imprévisibilité désormais connues du président américain, certains observateurs s’inquiètent malgré tout. Car, dans ce contexte explosif, de telles mesures de rétorsion risqueraient d’embraser totalement une population à bout et désespérée, où le souvenir des émeutes meurtrières du Caracazo de 1989  reste très vivace. Dévastateur, un tel embargo pourrait surtout se révéler dramatiquement contreproductif et offrir une véritable bouée de sauvetage à Maduro en ressoudant derrière lui les classes populaires, au nom de leur détestation profonde de «l’impérialisme américain», toujours présenté par le régime chaviste comme le complice de l’opposition, elle-même taxée de «droite violente et fasciste ».

L’unité de l’armée en question

De son côté, la Colombie voisine s’alarme depuis longtemps de la dégradation de la situation. Et surtout de l’afflux de réfugiés vénézuéliens sur son sol –plus d’un million depuis le début de la crise selon l’université de Caracas Simon Bolivar– fuyant autant les combats de rue que le marasme économique (720% d'inflation en 2016 selon le FMI). Le président colombien Juan Manuel Santos compte beaucoup sur Cuba pour tenter de renouer le dialogue. Un art de médiateur dont La Havane a certes su faire preuve dans le cadre de la paix signée récemment entre Bogota et les FARC. Mais dans le cas vénézuélien, Cuba n'est pas arbitre mais acteur. Les deux pays sont étroitement liés, le pétrole bon marché de Hugo Chavez ayant sauvé le régime castriste après la chute de l’URSS. D'autre part, l’armée du Venezuela est depuis longtemps conseillée, encadrée et surveillée par des militaires et des experts cubains, rémunérés en conséquence. Nicolas Maduro lui-même, qui a été formé à Cuba, est souvent présenté comme l’homme de Raul Castro. Isolé à l’international et rejeté par une bonne partie de sa base électorale, Maduro ne tient que grâce à l’armée. Or, l’unité et la fidélité de celle-ci dépend en grande partie des Cubains. Jusqu'à présent, ceux-ci ont réussi à museler toutes les critiques internes, mais rien n'est garanti pour la suite même si, politiquement, Cuba continue de soutenir l’action du président vénézuélien, voyant dans la crise actuelle «une action internationale orchestrée par Washington».

Ce dimanche 6 août pourtant, une rébellion a été maîtrisée dans une base militaire de Valencia, à l'ouest de Caracas. Dans une vidéo qui a circulé sur les réseaux sociaux, une douzaine d’hommes en uniforme en entourent un autre, qui se présente comme Juan Carlos Caguaripano Scott, ex-officier de la garde nationale, et «exige la formation immédiate d’un gouvernement de transition», ajoutant «qu'il ne s'agit pas d'un coup d'Etat mais d'un acte civique et militaire pour rétablir l'ordre constitutionnel».

Le gouvernement a parlé de complot ourdi par la droite. Et Diosdado Cabello, membre de l’Assemblée constituante et véritable numéro deux du pouvoir, a affirmé qu'il avait repris le contrôle de la base, qu’«une normalité absolue régnait dans le reste des unités militaires du pays» et que «ceux qui rêvent du contraire se heurteront au moral de la force armée nationale bolivarienne». Alors que les manifestations se poursuivent, beaucoup d'opposants à Maduro continuent sans doute de guetter un signal de division du côté de l’armée. Ce qui pourrait faire basculer le pays.
 

Anne Denis
Anne Denis (76 articles)
Journaliste, éditrice du site Latina-eco.com
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