Culture

«Quand on a ressenti de l’amour pour quelqu’un, c’est quelque chose qui ne part jamais»

Antoine Piel, mis à jour le 04.08.2017 à 15 h 40

Enfant adoptée, Elodie, 29 ans, est entrée en conflit à l’adolescence avec ses parents avant de retrouver sa mère biologique. Cette angoisse de l’abandon a depuis toujours façonné sa vision de l’amour. En partenariat avec France Inter.

©  Lily la Fronde

© Lily la Fronde

Tout l’été, Slate noue un partenariat avec «À ton âge», sur France Inter. Comment, à différents moments d’une vie, appréhende-t-on le rapport aux parents, à l’amour, au corps, aux origines ou à la liberté? C’est ce qu’explore l’émission de Caroline Gillet tous les dimanches, sur France Inter. Episode 5/ Elodie se relève tout juste de la blessure de sa vie, avoir été laissée par sa mère à la naissance à ceux qui deviendront ses parents. A 16 ans elle a retrouvé sa mère biologique.

Marie-Hélène a prévenu, Elodie est quelqu’un de «solaire» et «pleine d’énergie». Dans un café du centre de Bruxelles, en plein milieu d’un après-midi d’été, Elodie déboule avec «sa grande tignasse couleur paille», s’asseoit, câline Marie-Hélène et la couvre de rouge à lèvres en riant aux éclats. Bientôt 15 ans après avoir retrouvé sa mère biologique, elle tient toujours à l’appeler Marie-Hélène ; longtemps pourtant elles se sont vouvoyées. C’est dans ce café qu’elles se se sont rencontrées pour la première fois, Marie-Hélène porte alors un foulard bleu turquoise et Elodie une rose dans les cheveux pour se retrouver. Mais elles n’en ont pas eu besoin:

«Moi j’ai eu l’impression de revoir quelqu’un que je n’avais pas revu depuis longtemps alors qu’on ne s’était jamais vues», raconte la mère. Elles se ressemblent, ont les mêmes intonations, et si aujourd’hui elles se voient moins, n’en sont pas moins proches: «Il y a une affinité, pas vraiment un lien mère-fille mais, malgré la différence de génération, un entrecroisement d’histoires…»

Comment s’engage-t-on et offre-t-on sa confiance lorsque l’on a été abandonné? Comment se construit-on alors qu’on a l’impression de ne pas avoir sa place? Peut-on donner de l’amour à un enfant lorsqu’on a longtemps pensé ne pas être désirée?

Pour Elodie, ses origines sont une histoire de souffrance qui venue l’adolescence, ont précipité un conflit avec ses parents et l’ont longtemps plongée dans la peur de l’abandon. Les engueulades, les claquages de porte et les fugues se succèdent. A 29 ans, elle apprend à s’apaiser, et depuis qu’elle est en paix avec elle-même, elle peut enfin aimer.

Une enfant non désirée

Dans un profond mal-être, ne se sentant pas à sa place dans sa famille bourgeoise, et sans perspective d’études, Marie-Hélène est malade depuis trois ans: «J’étais hyper boulimique, je mangeais et je me faisais vomir toute la journée.» Un soir, son ami Michaël reste passer la nuit avec elle, Marie-Hélène ne l’a plus jamais revu ensuite. Elle fait un déni de grossesses et ne se rend compte que deux jours avant la naissance qu’elle est enceinte: «Une partie de moi s’est mise en mode sécurité et mon conscient a obturé l’information que donnait mon corps», raconte Marie-Hélène. La décision de faire adopter le bébé est très rapide et heureusement sa grande soeur se charge de toutes les formalités. Ses parents sont eux «désemparés». A l’époque, quand on lui en parle, elle répond qu’on l’a «opérée d’un kyste».

À ce moment, Etienne et Marie-Pierre, inscrits comme volontaires pour une adoption, sont en vacances en France, dans le Jura, avec leur fils adoptif, Renaud, qu’ils ont accueillis quelques mois plus tôt. Marie-Pierre n’a donné d’adresse ni de numéro pour la joindre à personne. Huit jours plus tard, elle appelle sa mère pour donner des nouvelles. Celle-ci lui dit: «Je suis contente de t’avoir au téléphone parce qu’il faut que tu rentres immédiatement.» Ils arrivent quelques heures plus tard et recueillent le bébé qui va s’appeler Elodie. Marie-Hélène, qui a été endormie à la fin de l’accouchement, ne la verra jamais avant ses 16 ans.

Jusqu’à l’adolescence, ses parents la décrivent comme une enfant «facile». Comme Marie-Pierre a beaucoup lu Françoise Dolto, ils lui ont toujours dit qu’elle était une fille du «cœur» et non du «ventre». Pourtant, alors qu’elle commence à être tiraillée par la question de ses origines à ses 14 ans, les relations avec Marie-Pierre et Etienne, aujourd’hui séparés, changent du tout au tout. Les portes claquent, elle fugue, elle leur en veut. Il arrive alors à Elodie de rentrer après des semaines passées dehors, sans donner de nouvelles, et faire comme si de rien n’était. Même retrouver sa mère biologique a du mal à l’apaiser. Ses parents l’envoient alors en internat.

La maturité et les engagements

Après des études de droit et de science politique, elle se lance dans le combat pour la question des réfugiés. Un jour, elle envoie un message à ses parents: «Je rentre dans le bureau de Charles.» C’était Charles Michels, le Premier Ministre belge. Ils sont abasourdis, eux qui ont connu une fille «désorganisée» et «impulsive». Les pouvoirs publics sont obligés de s’intéresser à son initiative de créer un centre d’accueil de réfugiés en plein Bruxelles à partir de l’été 2015. Eux sont impuissants et inactifs face à l’afflux de réfugiés, inédit cette année-là, notamment à cause de la guerre en Syrie. Elle participe cette même année à un débat sur RTL à la télévision en Belgique et, du haut de ses 27 ans, se présente comme obligée d’agir «étant donné que les politiques ne le font pas».

Dans un camp de réfugiés en Grèce, en mars 2016, elle voit un jeune homme blond s’occuper d’une Syrienne qu’elle connaît elle-aussi. La petite fille l’aperçoit, vient prendre sa main et l’amène dans celle du jeune homme. Les deux volontaires rentrent vers leur voiture mais, sous le charme l’un de l’autre, finissent par s’allonger dans les herbes hautes d’un champ. Ils discutent pendant des heures, débattent de leur vision du monde, se racontent leur histoire. Au bout de quatre heures, celui qui s’appelle Pieter finit par l’embrasser. Elle le raconte encore avec des étoiles plein les yeux:

«Ça a été une après-midi un peu magique à la Adam et Eve, c’était un ciel grec quoi, bleu avec quelques nuages blancs, l’herbe est ultra verte et ultra haute donc personne ne pouvait nous voir. Ça a été des heures de discussion, de rencontre, de confrontation de qui on était aussi.. Et aussi la première confrontation corporelle, du désir, la première fois de sa vie que Pieter a eu des désirs.»

Pieter quitte le camp avant elle. Retourné dans son environnement très pieux et influencé par son entourage, une fracture se creuse petit à petit. Un jour, alors qu’elle fait une réunion de débriefing de son expérience sur le camp, elle reçoit, hallucinée, un message de sa part qui lui dit qu’il la quitte. Pieter lui demande de ne plus jamais lui écrire, il la bloque d’ailleurs sur tous les réseaux sociaux. Elle garde la face sur le coup.

La seule personne qui peut l'aider

Des mois plus tard, Aboud, un jeune Syrien qu’elle a rencontré dans le camp en Grèce et que Pieter connaît aussi, se voit refuser sa demande d’asile en Allemagne. La seule personne qui peut l’aider, parce qu’il parle à la fois arabe et allemand, c’est son ex. Elle lui envoie un message, cette fois-ci, il répond. La petite fille qui avait uni leurs mains au commencement est en train de s’éteindre, lui dit-il: «J’ai mis 24h à répondre en disant que ça m’avait touchée, que ça m’affectait aussi et en disant j’espère que tout va bien pour toi, sans question», raconte Elodie. Après quelques semaines de messages, de mails où ils parlent d’abord en «amis», où elle répond qu’elle est amoureuse, où il dit que, du coup, il coupe les ponts, il la surprend. Elle est dans un parc, à Paris, justement avec Aboud. On lui tape sur l’épaule, elle relève la tête. C’était Pieter.

Pour lui, elle a changé du tout au tout sa vision de l’amour. Auparavant polyamoureuse et s’engageant passionnément dans des relations compliquées, elle apprend à se poser. Avec lui, pas d’amour avant le mariage. Mais, ancienne athée, elle peut passer avec lui trois heures dans une église protestante tendance gospel. Après un an de silence et seulement trois mois après l’avoir retrouvé, le mariage est fixé pour septembre:

«Avec Pieter, l’amour, il me dit que même si tu deviens handicapée, c’est toi. Et donc toutes mes craintes par rapport à l’abandon sont du coup inexistantes. Avec Peter, il y aura des moments compliqués mais on se bat pour l’amour qu’on a quoi. L’amour c’est un choix. C’est pas juste quelque chose que tu subis, tu agis en conséquence.»

Aujourd’hui, avec lui, à quelques semaines du mariage, Elodie n’a plus peur d’être abandonnée.

 

Antoine Piel
Antoine Piel (6 articles)
Étudiant à l'Ecole de Journalisme de Sciences Po
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