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Sur le web, les discussions sur l'autofellation vont loin, très loin

Christophe-Cécil Garnier, mis à jour le 07.08.2017 à 11 h 56

Une exploration des théories et conseils les plus fous sur l'autofellation sur internet.

Cat via Pixabay

Cat via Pixabay

Il y a des lundis comme ça. On se réveille paisiblement, on prend un café tout en consultant ses e-mails. Puis une proposition d'article un peu singulière: «Un petit mail pour te proposer un sujet sur... l'autofellation» Trois jours auparavant, l'ex-nouveau directeur de la communication de Donald Trump, Anthony Scaramucci, a en effet dit à un journaliste du New Yorker: «Je suis pas Steve Bannon, j'essaye pas de sucer ma propre bite». Ce jour-là, le 28 juillet, on constate un pic de recherches en anglais pour le terme «autofellatio» sur Google.

Si Anthony Scaramucci –qui a été viré depuis la publication de cette phrase qu'il croyait avoir dit en off–, utilisait évidemment l'expression au sens figuré à propos du conseiller de Donald Trump, on se rend compte que les internautes se posent des questions sur l'autofellation, au sens littéral. Et, comme pour de nombreux sujets, internet fait preuve de ressources dont on n'imagine pas l'existence, les recherches vont loin et les résultats sont là.

Wikipedia et jeuxvideo.com en pole position

Je commence donc par simplement taper «autofellation» dans mon navigateur. «Environ 172.000 résultats», me dit le moteur de recherche, près d'1,7 million si j'écris «auto-fellation», il ne faut pas se planter. Sinon, le terme «auto-suçage» a plus de 300.000 occurences. 

Selon une recherche Google Trends, les recherches du mot-clé «autofellation» en français ont surtout connu leur pic en 2007 et sont depuis sept ans sur une baisse qui semble irrémédiable. 

Quand j'écris autofellation, la première occurrence est: «[TUTO] Apprendre et pratiquer l'Auto-Fellation» sur le forum 15-18 ans de jeuxvideo.com. Le contraire m'aurait étonné, le forum est connu pour parler de tous les sujets, du foot aux pratiques sexuelles en passant par la politique.

On y lit un ado de 15 ans, «très bon auto-suceur» (il est seul juge) qui détaille comment bien réussir son coup. Règle n°1: se préparer évidemment! Essentiel pour déterminer «si vous faites partie des 92% de gens qui ne pourront pas s'auto-sucer». Qu'à cela ne tienne, une fois une bonne prise en main, le chiffre «pourtant censé être fixe tombe à 61%». Selon l'INSEE? Non, selon un site dont notre cher partisan de la fellation en solo «ne [se] rappelle plus».

Règle n°2: que la taille soit bonne! Pour lui, il y a un quotient âge/taille du pénis qui permet «d'évaluer tes chances de réussite». Si, par exemple, le pénis fait quinze centimètres en érection et que son propriétaire a 15 ans, il pourra «en rentrer la moitié dans [sa] bouche». En revanche, si vous avez 17 ans –une taille presque adulte– et que vous ne faites qu'onze centimètres au garde-à-vous: «C'est mort»

Au hasard de mes clics, je tombe sur une page d'un certain «forum-métaphysique» où une discussion et un vote ont été lancés dès 2009. Sur huit votants, deux y sont arrivés, cinq ont tenté sans succès et un seul n'a jamais tenté. «Avec une bonne érection, il suffit juste de baisser un peu la tête, je ne vois vraiment pas où est le problème», argue un des forumeurs, alors que beaucoup y confient leur absence de souplesse: «J'arrive déjà pas à toucher mes pieds sans plier les genoux, alors l'auto-suce...».

«Moi j'ai commencé le yoga cette année, alors peut-être qu'un jour j'y arriverais, lance un des internautes entre deux commentaires grivois, avant d'enchaîner. La masturbation donne un agréable sentiment d'auto-suffisance; avec l'auto-pipe ça doit être encore mieux.»

Et puis ça dérive, ça parle d'une pratique «dans la même veine d'idée» mais un peu plus loin et derrière les jambes. «On n'est pas toujours mieux servi par soi-même?», interroge un philosophe du forum.

En anglais, la recherche «autofellatio» est plus concluante, avec un pic de recherches fin juillet, au moment de la révélation des propos d'Anthony Scaramucci. Il y a plus d'un million de pages proposées. La première est celle de Wikipedia, dont l'article renvoie à Michel Foucault, l'émission humoristique américaine «Saturday Night Live» ou le film Shortbus. L'histoire de la photo de cette page est intéressante: elle a été l'objet d'un grand combat des exhibitionnistes qui voulaient voir leur performance illustrer cette page. Résultat, c'est un dessin adapté d'une photo.

via Wikimedia CC Licence by

Une autre site web très fréquenté apporte des réponses: Reddit. Le site communautaire a une page thématique spécialement dédiée au sujet, avec des fils de discussions qui contiennent des centaines de commentaires et pas mal d'illustrations (on vous laissera juger) et les internautes qui y sont arrivés ont même un badge «certified selfucker» (que l'on pourrait traduire par «autofellationeur certifié»).

Le cas Marilyn Manson

Dans ces discussions nourries, quelqu'un aborde toujours le cas Marilyn Manson. Une histoire dont j'entends parler depuis le collège. Et pour cause, ce qui n'est qu'une rumeur a été démentie dans son autobiographie Mémoires de l'enfer, parue en 1998. Associer son nom à «autofellatio» dans Google génère 2,5 millions de résultats, plus que le seul terme «autofellatio» donc. A lire les différents points de vue sur le sujet, le chanteur de métal se serait fait enlever deux ou trois côtes pour pratiquer l'autofellation. A tel point que dans le dictionnaire en ligne Urban dictonary, qui référence les nouvelles expressions, il existe une entrée «the manson» pour qualifier cette pratique. 

En 2016, un papier publié sur Medium et finement intitulé «Marilyn Manson suce son propre pénis: l'histoire orale», revenait sur cette rumeur. On y apprend de la bouche même du chanteur que c'était vrai et tous les détails de la manœuvre. Sauf que ce papier est une satire (je m'en suis rendu compte au bout de trois minutes de lecture, quand le chirurgien indiquait que sa dernière opération était d'avoir cousu de façon définitive un bandana sur la tête d'Axl Rose). Beaucoup dans les commentaires semblent avoir pris ça au sérieux. Preuve des fantasmes autour de l'autofellation. Dans une émission de télévision, le chanteur réaffirmera simplement qu'il s'est fiancé et qu'il «n'a pas besoin de cela».

Une question de souplesse

Continuons notre exploration: sur la deuxième page des recherches, on tombe enfin sur un forum de Doctissimo, le site de toutes les questions de santé des Français. Un garçon y a posté un commentaire en 2006, affolé: «Bonjour je voulais savoir s'il y avait un risque d'attraper une quelconque maladie par autofellation. Ne me demandez pas des détails! J'ai peur d'avoir fait une connerie.» Je relis la phrase, plusieurs fois. Les commentaires qui suivent sont aussi incrédules que moi et lui répondent qu'il ne peut rien attraper sans acteur extérieur... Le fameux garçon aura besoin qu'on lui confirme deux fois pour qu'il reparte apaisé. 

Direction un autre forum coincé entre deux pages qui procurent des rimes pour fellation ou en font des anagrammes. Le site Sortir Ensemble réunit 250.000 inscrits, surtout des ados. En 2008, un certain Voeckler a lancé une conversation sur l'autofellation tout en précisant qu'il voulait du respect et pas de dérives. Vaste programme. Les 169 commentaires se divisent en deux ensembles: ceux qui y arrivent et les autres ;  Ceux qui trouvent ça immonde et les autres.

On y lit toutes sortes de réactions: «C'est dégueulasse». «C'est de la fiction». «L'onanisme du libidineux» (j'aime beaucoup celle-là). «Il faut avoir l'ego d'un écureuil castré» (pourquoi d'écureuil, mystère). L'un préconise de prendre une batte de base-ball et de se casser le bas du dos pour le faire peinard tandis que les côtes de Marilyn Manson interviennent dans au moins une vingtaine de posts (et autant pour dire que c'est du pipeau). Boyboy183 fait, lui, partie des pour:

«En lisant une partie des réponses, j'ai l'impression que la plupart des mecs sont aussi souples qu'une planche à repasser... À force de faire du sport on devient souple et ça aide pas mal pour s'adonner à ce genre d'exercice et il vaut mieux bien se sucer soi-même plutôt que mal sucer par une autre personne... J'y arrive et j'assume totalement.»

Pour y arriver, les pratiques sont similaires à celle du forum de jeuxvideo.com. Soit s'envoyer les fesses par-dessus la tête, soit s'asseoir sur une chaise et se baisser.

 

En tout, plus d'une vingtaine de personnes assurent avoir déjà testé. Certains pointent tout de même que se plier en deux et respirer en même temps sont deux actes assez incompatibles.

Un sujet tabou en dehors du net?

Autant de personnes qui clament y arriver est pour le moins intriguant. «On ne m'a jamais posé une question sur l'autofellation, m'assure Marie Bareaud, sexologue à Nantes, qui renforce mes doutes. J'ai eu le droit pourtant à des choses bizarres, sur des comportements plus avancés que celui-ci».

«Je ne suis pas sûre que beaucoup d'hommes pratiquent ça comme la masturbation.»

Marie Bareaud, sexologue

Si cette dernière concède qu'elle n'est «pas au courant de tout» et que les gens peuvent ne pas parler de certains sujets à cause de la honte, le sujet n'a jamais été évoqué en formation ou avec ses collègues. Et les travaux scientifiques sont effectivement limités sur le sujet. En 2011, un article dans Slate écrit par un psychologue souligne que l'autofellation a été étudiée au siècle dernier, le premier cas scientifiquement analysé datant de 1938. 

Le fait que l'autofellation soit taboue chez ceux qui la pratique ou veulent la pratiquer pourrait très bien expliquer que la sexologue n'ait jamais eu de questions. Mais elle n'élude pas la vantardise: 

«Est-ce qu'il n'y a pas un côté “Moi je l'ai fait”?, s'interroge-t-elle. Pour moi, on serait plus du côté du mythe. Je ne suis pas sûr que beaucoup d'hommes pratiquent ça comme la masturbation.»

Marie Bareaud établit un parallèle avec une autre «vraie problématique masculine». Elle voit régulièrement des hommes revenir de réunion ou de week-ends entre mecs et trouver qu'ils sont à des années-lumières de ce que leurs amis font. «Or, dans ces propos-là, surtout dans un groupe entre hommes, on est parfois loin dans la réalité. Et là, ils se font du mal. Ils se prennent la tête au lieu de vivre ce qu'ils ont à vivre», se désole la sexologue. 

Autofellation et homosexualité

En continuant mes recherches, je tombe sur une nouvelle position qui permet à la personne d'y arriver (elle est encore seule juge). Pour se faire, elle a les épaules au sol, le bassin au-dessus de sa tête et les genoux à terre. Pire qu'une partie de Twister.

Beaucoup estiment là aussi qu'il faut être naturellement souple ou s'entraîner pour y arriver. C'est le cas sur ce forum d'ados de Public. Dans cette conversation, quelqu'un pointe le côté étrange de la chose pour un hétérosexuel. Un autre répond que ce n'est pas plus anormal que la masturbation:

«Il y a des hétéros qui aiment bien s'amuser comme ça, même si ça fait un peu plus “gay” que de se toucher le zob simplement. Je pense que tout le monde ou presque aime se faire sucer donc c'est pas étonnant.»

Le sujet revient sur un site qui s'appelle Le journal des Femmes. Sous la question: «Mon fils est-il homosexuel?», une mère y raconte son histoire. Elle a un ado de 14 ans qui a une découverte de sa sexualité assez... importante. Surtout, ce qui a motivé son commentaire, c'est qu'elle l'a surpris en train de se faire une fellation. Si elle s'inquiète pour sa santé physique et les risques de blessures, ce sont surtout les «tendances homosexuelles» qui la perturbent. «Je me sens complètement dépassée et ne parviens pas à dormir tant je suis encore choquée», conclut-elle. La même réaction que certains des chercheurs des années 50 que citait le psychologue à l'origine de l'article de Slate en 2011: «Dans un article de 1954 de la Psychoanalytic Review [Revue psychanalytique], William Guy et Michael Finn voient l'émergence d'un schéma récurrent“Dans toutes les descriptions cliniques”, observent les auteurs, “on retrouve très souvent les termes de sensible, timide, efféminé et passif”. J'imagine que c'est le code  pour “pédé” et, d'ailleurs, d'autres auteurs n'ont pas hésité à noter explicitement les désirs homosexuels, refoulés la plupart du temps, des adeptes de l'auto-fellation.» Une seule personne pointera à la mère de cet ado que l'acte n'est pas l'apanage des homosexuels. Pas une en revanche ne lui demandera pourquoi cela lui poserait problème.

Sur un autre prétoire du web où on discute de ce sujet, un certain Xuan Carlos semble avoir la phrase idoine:

«C'est comme la branlette, comme le disait Woody Allen, c'est le seul moyen d'être sûr que l'on fait l'amour avec quelqu'un qui nous aime».

«Le plaisir n'est pas lié qu'au fait de recevoir»

C'est au bout d'une dizaine de pages de recherches que les vidéos pornographiques commencent à pulluler, au point que je me rabats sur une recherche américaine avec «self blowjob». «Environ 758.000 résultats». Pas de chance, sur les dix premières occurrences, neuf renvoient vers des sites X qui proposent une telle prouesse. Sur la page suivante, un Américain parle de positions similaires aux forumeurs français. Par contre, les raisons pour pratiquer l'autofellation, elles, sont différentes. Et clairement machistes:

«[…] Vous n'avez pas besoin d'affronter les femmes et leurs problèmes, vous n'avez plus besoin d'écouter leurs conneries. Vous n'avez pas besoin de payer un dîner pour deux, la seule personne à qui vous payez quelque chose, c'est vous-même. Vous n'aurez plus à vous battre, vous n'aurez plus à vous contenir quand elle aura ses règles [...]».

On pourrait rétorquer à cet internaute que le plaisir tiré de cette position est relatif, souligne Marie Bareaud. «C'est une position très inconfortable au niveau du cou. Et le plaisir n'est pas lié qu'au fait de recevoir, il faut en plus prendre le temps de la savourer», estime-t-elle. 

«Si on vous fait une caresse et que vous pensez à votre compta, vous allez avoir du mal à recevoir le plaisir. Quand on est plié en deux dans une position acrobatique, le plaisir est diminué simplement du fait que ça peut tirer dans le dos.»

Évidemment, cette situation est réglée dès lors qu'on est suffisamment souple pour le faire, ce que préconisent les différentes personnes qui postent sur les forums la plupart du temps. Mais il y a un point important, c'est que recevoir du plaisir de la part de quelqu'un n'est «pas du tout pareil que lorsqu’on se le donne», assure la sexologue. Lorsqu'on le reçoit, il n'y a pas de stimulation de la bouche et du sexe mais seulement du dernier. Et on se trouve «complètement dans la réceptivité». 

Finalement, internet aura apporté des réponses, toutes les théories et conseils que l'on aura trouvés indiquent qu'il faut faire preuve de patience, d'entraînement, de prudence et de flexibilité (du corps, et de l'esprit?). De quoi donner un paquet d'idées à Steve Bannon. Et à Anthony Scaramucci, maintenant qu'il a été limogé.

Christophe-Cécil Garnier
Christophe-Cécil Garnier (56 articles)
Journaliste à Slate.fr