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L'Italie, prise à son propre piège à touristes

Robin Panfili, mis à jour le 17.08.2017 à 11 h 56

Le tourisme en Italie atteint des niveaux record depuis plusieurs années. Une opportunité économique incontournable pour le pays, mais également un pétrin dont il a du mal à se défaire.

Une plage sur le «Lido» de Venise | Olivier Morin/AFP

Une plage sur le «Lido» de Venise | Olivier Morin/AFP

Comme chaque année, les habitants des Pouilles, au sud de l'Italie, attendent l'été avec appréhension. Une anxiété particulièrement palpable dans le Salento, le «talon de la botte», où les touristes sont chaque année plus nombreux sur les plages et villages de la péninsule. Il n'y a qu'à lire les chiffres de fréquentation hors du commun des plages ces dernières années et les cas de locations illégales récemment mises en lumière par les autorités italiennes.

Les touristes n'ont pourtant pas découvert les Pouilles hier. Au Moyen-Âge déjà, les Pèlerins visitent les lieux, puis les artistes à la Renaissance et les jeunes aristocrates au XVIIe siècle. Avant et pendant le fascisme, les touristes restent très nombreux à arpenter le pays. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, l'Italie est même l'une des premières destinations touristiques en Europe. Mais la situation que le pays connaît aujourd'hui, à savoir un tourisme de masse et peu contrôlé, est incomparable. Pour preuve, en 2016, le pays s'est classé à la cinquième place des pays les plus visités dans le monde pour la troisième fois consécutive.

L'Italie a de quoi attirer les touristes: le climat méditerranéen, la mer, les montagnes, des îles, des villes-musées, de nombreuses églises, cathédrales, vestiges architecturaux. Sans oublier la gastronomie, le cinéma. On sait aussi l'ampleur du tourisme religieux, notamment au Vatican, l'imaginaire que le pays charrie (la mode, l'art), et le romantisme qu'il inspire: la fameuse dolce vita. Mais la douceur de vivre est menacée lorsque les plus beaux endroits du pays se retrouvent noirs de monde.

Un pays perçu comme «sûr»

Un élément est venu peser dans la balance récemment, estime Paolo Levi, correspondant pour l'agence de presse Ansa et La Stampa à Paris: la sécurité.

«Si le romantisme est une valeur qui accompagne le tourisme en Italie, il ne faut pas occulter la question de la sécurité. L'Italie, au moins dans la perception, est un pays qui est vu comme sûr après les attentats qui ont frappé la France, le Royaume-Uni, l'Allemagne ou encore l'Afrique du Nord.»

Reste que si le tourisme donne l'impression de gonfler chaque année, le gouvernement italien, lui, a quelque peu été pris de court. Ce n'est que depuis une dizaine d'années que celui-ci a véritablement apprécié la mesure de ce que pouvait lui apporter le tourisme. «Très longtemps, le gouvernement italien a été inconscient du fait que le tourisme pouvait être un bienfait pour l'économie italienne», dit Paolo Levi.

En 2016, la banque publique Cassa Depositi e Prestiti (CDP) insiste justement sur la mise en place d'une véritable stratégie visant à valoriser l'Italie, à la présenter comme une destination touristique incontournable. Elle préconisait alors une meilleure coordination entre les différentes institutions publiques, une meilleure promotion, un alignement sur la taxation qui se pratique à l'étranger et une numérisation accrue, rappellent Les Échos. D'après les calculs de la CDP, l'Italie, qui dispose pourtant de nombreux trésors patrimoniaux et architecturaux, se serait privée de 2% du PIB ces dix dernières années.

La contribution du secteur touristique au PIB national sur l'exercice 2016 s'élève à peine à plus de 4% –soit un peu plus de 76 milliards d'euros–, quand il atteint 89 milliards en France, 103 milliards au Royaume-Uni, 130 milliards en Allemagne ou encore 488 milliards aux États-Unis.

Un tourisme à plusieurs vitesses

En dépit d'une stratégie globale, le tourisme en Italie s'est toutefois largement développé de l'autre côté des Alpes, mais dans des chronologies et des contextes disparates. «En 1932, les visiteurs étrangers sont au nombre de deux millions. En 1950, ce nombre passe à cinq millions, pour sauter à dix-huit millions dans les années 1970 et à quarante-six millions en 2011», signale l'encyclopédie Larousse. Depuis 2010, la présence de touristes étrangers a grimpé de 20% pour atteindre, en 2016, 52 millions de visiteurs –pour un peu plus de 60 millions d'habitants dans le pays.

À Venise, par exemple, les flux de visiteurs n'ont cessé de croître, provoquant une fronde sans précédent des habitants de la région contre la cohabitation invivable avec les touristes et les paquebots de croisière, mais également la spéculation immobilière ou l'accès au travail pour les locaux. En 2016, la Vénétie a été la région la plus visitée, devant la Toscane et la Lombardie. Dès le mois de février, Matteo Secchi, président de l’association citoyenne Venessia, se désolait:

«Nous sommes en train de devenir Pompéi, une ville que les gens viennent visiter, disent qu'elle est magnifique, mais où personne ne vit. Le danger est très important. Les Vénitiens ne sont pas contre les touristes. Il est juste que les touristes puissent visiter Venise, mais il est aussi juste que les Vénitiens puissent y vivre. Le défi est de réussir à gérer ces deux mondes différents.»

Tout comme Rome, Naples ou Florence avant elle, la Sardaigne a, elle, dû apprendre sur le tard à accueillir les touristes toujours plus nombreux... et à gérer les récurrents cas de vols de sable et de coquillages. Même cas de figure en Sicile où le tourisme atteint des sommets ces dernières années (+15,9% à Palerme et +23% à San Vito Lo Capo en 2017*) et où les Italiens reviennent investir progressivement dans l'immobilier.


La plage de Cava d'Aliga, en juillet 2017, dans le sud-est de la Sicile – Ludovic Marin/AFP

Dans les environs de la baie de Naples, l'île de Capri serait proche de «l'explosion», selon son maire Giovanni De Martino. «Il est impossible de faire entre un litre et demi d'eau dans une bouteille d'un litre, alertait-il. Nous accueillons les touristes, mais deux millions de visiteurs par an, c'est un peu too much». Ces derniers n'ont même plus l'occasion de contempler la beauté de l'île: «Ils passent leur temps à faire la queue pour des taxis et des bus, ou pour prendre le funiculaire».

Sur l'île d'Ischia, non loin de là, on prévoit une affluence en hausse de 20,3% en 2017, selon l'Enit, l'office national italien de tourisme. Un constat qui vaut aussi pour la petite île voisine de Procida que la presse locale décrit comme «prise d'assaut par les touristes». Près de Sienne, le village de San Gimignano s'expose, lui aussi, à un sort similaire après s'être transformé au fil des années en véritable «Disneyland du Moyen-Âge». Tandis qu'à Laigueglia, non loin de la frontière française, ce sont les plages qui sont désormais interdites d'accès la nuit afin de mettre au frein à l'«invasion» des «touristes low-cost».

Dans Les Pouilles, et particulièrement dans le Salento souvent surnommée «Californie italienne», tant pour sa géographie que son climat, le phénomène est un peu plus récent. Il remonte à une dizaine, voire une quinzaine d'années. Époque à laquelle les Italiens ont commencé à explorer la région, avant d'être imités par leurs voisins européens ainsi que de nombreuses personnalités –Tom Hanks, la famille Trump, Madonna, le footballeur allemand Manuel Neuer ou encore Emmanuel Macron y ont posé (ou comptent le faire prochainement) leurs valises–, se souvient Paolo Levi.

«Cela a probablement profité à l'économie du coin, mais l'époque magique des Pouilles, celle des sagre, des fêtes traditionnelles de villages, est désormais en train de s'estomper à petit feu.»


La une du magazine italien Panorama du 3 août 2017.

De Rome aux Cinque Terre

Plus au nord, les Cinque Terre, en Ligurie, une portion de littoral classée au patrimoine mondial de l'Unesco où cinq villages (Monterosso al Mare, Vernazza, Corniglia, Manarola et Riomaggiore) sont accrochés à flanc de montagne, ne sont pas non plus épargnées par les flux de touristes. À tel point qu'un numerus clausus y a été mis en place pour contrôler les arrivées et préserver la région. Celle-ci a même lancé une application (Cinque Terre Hiking) pour informer en temps réel les voyageurs des «embouteillages» sur les sentiers et suggérer des itinéraires alternatifs.

Mais comment expliquer qu'une ville comme Rome puisse sombrer dans l'anarchie et le chaos quand cinq petits villages étroitement coincés entre la mer et la montagne parviennent à contrôler la situation? Pour Paolo Levi, c'est avant tout une question d'organisation territoriale et de pouvoir dont disposent les différentes régions italiennes.

«En Italie, contrairement à la France, le pouvoir demeure encore beaucoup dans les mains des régions. C'est vraiment au cas par cas. Voilà pourquoi à Rome, il peut régner une anarchie et une pagaille totale, alors que d'autres villes ou régions se montrent plus attentives au phénomène, comme dans les Cinque Terre, Ferrare ou à Parme.»

Chaque région et chaque ville gère donc la situation comme bon lui semble, de l'interdiction des McDonald's à l'utilisation de perches à selfie, de la consommation de canettes dans la rue à la baignade dans les fontaines. Malgré tous les efforts du gouvernement italien pour mobiliser les communes autour d'un objectif commun et d'un projet de relance cohérent au niveau national, ce qui vaut pour Rome ou Milan ne vaut pas forcément pour Naples ou Turin, et vice-versa.

Cette absence de stratégie cohérente et commune sur la question du tourisme est souvent décrite comme «mordi e fuggi» («faire main basse et mettre les voiles» en français), soulève le magazine en ligne d'investigation Linkiesta. Un déséquilibre accentué par les disparités économiques qui divisent le Nord et le Sud de l'Italie: le fossé économique entre la Lombardie (nord) et la Calabre (sud) est plus important que celui qui sépare l'Allemagne et la Grèce, rappelaient Les Échos en 2016. «Un tiers des vingt millions d'habitants du Sud [étaient] exposés au risque de pauvreté, contre 10% dans le Nord», concluait l'article.


Des touristes devant le Panthéon de Rome en juillet 2015 | Andreas Solaro/AFP

«À seulement quelques centaines de mètres, à Venise et à Rome, on trouve d'autres endroits, presque ignorés, mais tout aussi riches»

Dario Franceschini, le ministre italien de la Culture

Un plan de relance

Après un passage à vide dans les années 2000, période à laquelle de nombreux touristes ont boudé le Bel Paese pour la Croatie, la Tunisie, l'Espagne ou encore la Turquie, l'Italie reprend aujourd'hui du poil de la bête. En 2016, l'office national italien de tourisme a lancé un vaste plan de relance du tourisme de trois ans. Un an plus tard, en 2017, le ministère de la Culture a amplifié le mouvement avec un plan stratégique de relance du tourisme d'ici à 2022. Au menu: une harmonisation de la politique touristique en accord avec les différentes régions et collectivités du pays ainsi qu'une modernisation et diversification de l'offre touristique dans le pays. Magda Antonioli, professeure d'économie à l'université Bocconi de Milan, résume à Linkiesta:

«L'Italie n'a jamais eu de politique touristique de quelque forme que ce soit. Nous n'avons jamais prévu de politique saisonnière. On a quand même organisé des événements, comme le concert de Pink Floyd à Venise, en haute saison. C'est la même chose pour la question des paquebots de croisière à Venise, cela a été géré de manière sommaire. Il était temps de faire quelque chose.»

Puisque le tourisme est une question qui se gère localement, l'objectif est donc désormais de s'adapter au double standard: national et local. Ainsi, plusieurs collectivités, particuliers ou associations œuvrent à promouvoir d'autres itinéraires, moins connus du grand public, afin de désengorger les circuits les plus courrus. Ces dernières années, par exemple, l'accent a été mis sur la redécouverte des borghi, des petits villages souvent isolés qui se sont progressivement dépeuplés à partir de l'après-guerre où sont valorisés les savoir-faires, les métiers d'art, l'artisanat, les traditions ancestrales du coin pour attirer les touristes.

«Aucun lieu ne peut supporter le nombre de touristes actuel. Et pourtant, à seulement quelques centaines de mètres, à Venise et à Rome, on trouve d'autres endroits, presque ignorés, mais tout aussi riches», alerte Dario Franceschini, le ministre italien de la Culture italien. Le plan du ministère prévoit, par exemple, la promotion de nouvelles dynamiques touristique autour du cyclotourisme, de l'énogastronomie, des sentiers thématiques (musique, art, littérature...).

Promouvoir l'«autre» Italie

Mais le programme n'est pas forcément à portée de tous. Là où de nombreuses villes et villages ont pu profiter du laborieux déploiement des trains à grande vitesse dans le pays, des régions restent isolées, à l'image de la Calabre, dans le sud. Faute d'infrastructures suffisantes, la région peine à recevoir et attirer les touristes dans ses contrées, en dépit de ses magnifiques plages et paysages. Les touristes, alors, se dirigent vers des destinations plus connues et (supposément) accessibles, et contribuent ainsi à leur engorgement.

Dans le Piémont, à Turin précisément, c'est une autre dynamique qui est à l'œuvre, dans le sillon du mouvement alternatif Slow Food. Une philosophie qui peut se résumer à ces quelques mots de son créateur, Carlo Petrini: «Il est inutile de forcer les rythmes de notre existence. L'art de vivre consiste à apprendre comment dédier du temps à chaque chose». Comme pour la consommation et l'alimentation, on réapprend alors aussi à voyager et à profiter de ce qui nous entoure. «Le mouvement a beaucoup contribué à cette prise de conscience sur la notion de tourisme», dit Paolo Levi.

«Dans un monde où tout le monde court, où tout doit être fait rapidement, notamment concernant la nourriture, l'Italie, en misant sur la qualité et le temps, se pose en exemple inverse: arrêtez-vous, jouissez de ce moment. Mangez bien, restez tranquille, personne ne vous court après.»

D'autres grandes villes d'art, à l'initiative de maires soutenus par le gouvernement italien, ont serré la vis, privilégiant la qualité à la quantité des flux touristiques, ce qui n'a pas toujours été le cas par le passé. Mais les itinéraires touristiques de substitution se dessinent parfois contre la volonté des pouvoirs publics, comme dans le Val Verzasca. Une magnifique enclave naturelle près de Lavertezzo (Suisse), à seulement une heure de voiture de Milan ou de Brescia, où les touristes débarquent en masse depuis quelques semaines, principalement depuis la Lombardie voisine, après la publication d'une vidéo rapidement devenue virale présentant l'endroit comme «les Maldives du Tessin».

À la fin, on en arrive toujours au même point, en Italie, comme en Espagne, en Grèce: un maire impuissant, des habitants excédés et des rues bondées. «Mais nous allons dans la bonne direction», relativise Magda Antonioli.

Le problème... et la solution

Le rapport que l'Italie entretient avec le tourisme est paradoxal. Si certains (les habitants, le plus souvent) voient en ce dernier un phénomène dévastateur pour les villes et villages pris d'assaut chaque été, d'autres (les commerçants, notamment) savent que c'est une aubaine et une opportunité économique. Là est le cœur du problème. «Le tourisme est le problème, mais c'est également la solution, affirmait Sebastian Fagarazzi, un habitant de Venise dont les amis ont tous quitté la ville et dont les parents ont été contraints de fermer leur boutique de vêtements, au magazine en ligne The Local.

Avec sa compagne Valeria Duflot, il a lancé Venezia Autentica, une structure qui met en avant un tourisme «responsable», offrant un soutien aux artisans et commerçants locaux, mais ils sont lucides sur la situation économique de leur ville.

«Venise est une ville qui ne peut compter que sur une seule industrie, le tourisme. La ville dépend du tourisme comme nos corps dépendent de la nourriture pour survivre».

Mais penser le tourisme comme le seul domaine d'investissement serait un raisonnement dangereux, voire suicidaire, estime le journaliste Paolo Levi. «On a certes besoin du tourisme, mais le risque serait que l'Italie se repose sur ses lauriers. Le tourisme n'est pas le remède à tous les maux. Il est indispensable de continuer à se diversifier», dit-il, en évoquant le Miracolo economico italiano, l'équivalent italien des Trente Glorieuses de l'après-guerre. Une période durant laquelle l'Italie avait justement su bâtir une économie diversifiée, jusqu'à devenir l'un des plus grands pays industrialisés au monde grâce à sa production de voitures, de paquebots, mécanique de précision ou encore de textile.

Car, que se passera-t-il le jour où, aux yeux des touristes, l'Italie ne sera plus la destination à la mode qu'elle est aujourd'hui? C'est simple: ils s'en iront en Grèce, en Espagne ou bien sur les côtes croates ou monténégrines qui disposent de paysages qui n'ont rien à envier à ceux de l'Italie, prédit Paolo Levi. «Notre industrie ne peut pas se reposer uniquement sur la tomate et la mozzarella.»

*Étude «Un'estate italiana» – Enit (2017)

Robin Panfili
Robin Panfili (185 articles)
Journaliste à Slate.fr