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«Icare», l'incroyable docu-thriller qui nous emmène dans les coulisses du dopage russe

Jacques Besnard, mis à jour le 05.08.2017 à 14 h 50

Le documentaire primé au Festival Sundance sort ce 4 août sur Netflix. L'occasion de suivre, de l'intérieur, la fuite du repenti Grigory Rodchenkov, ancien directeur du labo de Moscou devenu lanceur d'alerte aux États-Unis.

Pour réaliser un bon documentaire, il faut souvent pouvoir lever une part du voile, faire connaître une grande histoire, tenir le spectateur en haleine avec du suspens et des rebondissements. C'est ce qu'a réussi à faire Bryan Fogel avec l'excellent Icare, diffusé en exclusivité par Netflix, qui nous plonge dans les coulisses du scandale du dopage en Russie. 

L’idée du réalisateur américain, était, à la base, on ne peut plus ambitieuse: se mettre dans la peau d'un coureur cycliste pro qui se dope pour montrer qu'il n'est pas si compliqué de tricher. Prouver, quatre ans après les aveux de Lance Armstrong à Oprah Winfrey et au monde entier, que le système de détection du dopage n'est selon ses mots «qu'une connerie»

«Au départ, je voulais explorer la façon par laquelle le système de dopage fonctionnait et pas seulement le cyclisme mais tous les sports. Je voulais montrer devant la caméra ce qu'est le dopage et à travers quoi passe un athlète lorsqu'il se dope. On ne le voit jamais. J'étais curieux de découvrir comment ça fonctionnait, ce que ces drogues font ou ne font pas sur ton organisme, ce que ça changeait sur tes performances ou pas, si le système le détectait.»

Le réalisateur a suivi tout un protocole médical pour améliorer ses performances physiques / Netflix

Le bon interlocuteur

Tombé dans le vélo grâce, notamment, aux trois victoires de son compatriote Greg LeMond au Tour de France, le réalisateur américain s'est entouré de différents spécialistes pour mettre sur pied son subterfuge. Il a ainsi, un temps, correspondu avec Don Catlin, ancien directeur du laboratoire antidopage de Los Angeles et ancien collaborateur de Lance Armstrong en 2009

Le scientifique va finalement renoncer au documentaire doutant de la légalité de son implication dans le projet mais il lui présente un ami et collègue russe: Grigory Rodchenkov. Un don du ciel pour le réalisateur américain et son film.

Aux États-Unis, Grigory Rodchenkov récolte les échantillons d'urine pour les envoyer en Russie / Netflix

Car le directeur du laboratoire antidopage de Moscou accrédité par l'Agence mondiale antidopage (AMA) va lui prodiguer des conseils pour mettre au point un réjouissant cocktail dopant, tout en lui montrant comment masquer les traces de drogue dans son urine. Difficile de comprendre, pourtant, au départ l'intérêt que pourrait avoir un homme chargé de lutter contre le dopage, à aider un journaliste américain à berner le système.

«Je pense qu'il m'a aidé au départ car il aimait l'idée de faire un film sur ce sujet. Selon moi, il était également conscient que de nombreuses enquêtes étaient en cours ou qu'elles allaient suivre. Je crois qu'il a vu ce film comme une opportunité pour dénoncer ce système et raconter son histoire. Il y pensait depuis très longtemps et il était contrarié par tout ce qui s'était passé.»

Une bombe mondiale

L'angle du documentariste va, en effet, être totalement chamboulé par le scandale du dopage russe qui va éclater en plein tournage, laissant le spectateur assister de l'intérieur à cette bombe mondiale.

Il y a, tout d'abord, la diffusion du documentaire de l'ARD «Les secrets du dopage –Comment la Russie crée ses vainqueurs» en décembre 2014 dans lequel plusieurs athlètes russes dénoncent le dopage quasi-systématique dans le pays. C'est le cas, par exemple, de l'athlète Russe Evgenia Pecherina qui affirme que 99 % des athlètes russes seraient dopés grâce à la mise en place d'un système étatique.

Les athlètes, les coachs nationaux et internationaux, l'agence russe antidopage (RUSADA), le laboratoire de Moscou sont cités et notamment Grigory Rodchenkov accusé de masquer toute trace de produit dopant de l'organisme des sportifs. Ce ne sont pour le moment que de simples accusations mais l'AMA ouvre une enquête. Bryan choisit de continuer à travailler avec lui.


Le 9 novembre 2015, à Genève, le rapport de la commission indépendante est dévoilé après onze mois de travail. Au cours d'une conférence de presse retransmise à l'échelle planétaire, l'AMA confirme que les accusations de la chaîne allemande sont avérées, à savoir qu'un dopage généralisé à grande échelle a été couvert par les autorités russes. 


À la lecture de document, on apprend que Grigory Rodchenkov «a été spécifiquement identifié comme un complice et une aide» dans le processus de dopage. Le Russe a d'ailleurs été interrogé le 26 mars et le 30 juin 2015. Deux entretiens au cours desquels il a admis avoir détruit à différentes reprises 1.417 échantillons d'urine pour couvrir les tricheries des athlètes russes. La commission demande à ce que Grigory soit viré, ce qui est fait. Ce jour-là, en conversation sur Skype avec le réalisateur américain, le Russe est totalement paniqué.

La fuite de Grigory

Car entre la diffusion du documentaire allemand et la publication du rapport de l'AMA, les deux hommes se sont rencontrés par deux fois aux États-Unis, puis en Russie, voyage au cours duquel Bryan Fogel a eu le privilège de visiter le laboratoire de Moscou. Ils sont surtout devenus amis. Alors, lorsque l'ancien directeur du labo lui affirme qu'il peut «être jeté sous un bus à n'importe quel moment», le réalisateur américain n'hésite pas un instant à l'aider à organiser sa fuite.

«C'était mon ami et il était en danger. Grigory avait des suspicions comme quoi les services secrets russes voulaient le tuer car il pouvait dévoiler en détails tout le processus. Il avait des preuves pour dénoncer le plus grand scandale de l'histoire du sport et des Jeux olympiques. C'était de ma responsabilité d'apporter ces informations au monde entier.»

Dans une scène digne d'un thriller, on peut donc voir les deux protagonistes organiser ce départ sans être certain de se revoir. Bryan Fogel récupérera finalement le Russe à l'aéroport avant de l'héberger.

«Je n'avais aucune idée à ce moment-là s'il allait arriver à sortir du pays. La chance qu'on a eue, c'est que les autorités russes n'étaient pas au courant qu'il était en possession d'un visa américain. Il a eu de la chance de partir du pays car le scandale venait tout juste d'éclater.»

Une vie sous protection

Aux autorités américaines, à l'agence mondiale antidopage, au New York Times et bien-sûr au réalisateur, Grigory va fournir toutes les informations et les documents qu'il a en sa possession pour montrer la façon dont il a, pour le compte de l'État russe, et selon lui avec l'aval de Vladimir Poutine, organisé le dopage des Jeux de Pékin (2008), de Londres (2012) et de Sotchi (2014). À domicile, où les Russes ont terminé en tête du classement des médailles avec 33 podiums, il était notamment chargé de remplacer les urines des athlètes dopés par un échantillon sain pendant la nuit.


Ces révélations, parmi d'autres, ont conduit à la suspension par la fédération internationale d’athlétisme de tous les sportifs russes des JO de Rio. 

Au cours d'un entretien, Grigory Rodchenkov détaille à Bryan Fogel tout ce qu'il sait sur le scandale / Netflix

De leur côté, les autorités russes ont toujours nié ces allégations par la voix du ministre des sports Vitaly Mutko qui a affirmé que Grigory avait fait ces actes, seul et «de son plein gré» critiquant ce qu'il appelle des «rumeurs» et des «spéculations».

Grigory vit quant à lui sous protection judiciaire dans un lieu tenu secret. Selon le réalisateur, il n'a pas vu sa famille depuis un an et demi mais il est toujours vie. «Je crois qu'on a eu tous les deux beaucoup de chances de nous rencontrer», admet le lauréat du Orwell Award au Festival Sundance 2017.

Deux de ses amis n'ont pas eu la même veine puisque Viatcheslav Sinev, ancien patron de la RUSADA, et Nikita Kamaïev ancien directeur exécutif de l'organisation, sont morts, officiellement d'une crise cardiaque. À onze jours d'intervalle.

Jacques Besnard
Jacques Besnard (63 articles)
Journaliste
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