Culture

Pas de larmes pour Jeanne Moreau

Elise Costa, mis à jour le 01.08.2017 à 7 h 03

L'actrice française, morte à 89 ans, n'aurait pas voulu qu'on la pleure.

Jeanne Moreau, le 17 mai 2008 lors du Festival de Cannes | ANNE-CHRISTINE POUJOULAT / AFP

Jeanne Moreau, le 17 mai 2008 lors du Festival de Cannes | ANNE-CHRISTINE POUJOULAT / AFP

Un soir, Jeanne Moreau se promène en compagnie de membres d’une équipe de tournage sur les bords de Seine. L’un d’entre eux remarque un bateau-mouche. «Regardez Jeanne, le bateau porte votre nom!», s’écrie-t-il. Jeanne Moreau inhale une bouffée de cigarette. Et alors que tout le monde attend une réaction, une remarque, un sourire en coin peut-être, quelques pas devant eux ils entendent la dame proférer un délicieux: «J’m’en fous.»

Le membre de l’équipe est Julien Spiaut, à l’époque régisseur pour des courts-métrages qui devaient être projetés lors du prochain Festival de Cannes. Quand il me raconte comment Jeanne Moreau l’a envoyé promener, impossible d’en faire quoique ce soit. Personne ne croit que les petites phrases anodines en disent souvent plus long que les autres.

Quelle drôle d’idée que d’éprouver de la tendresse pour une dame que l’on ne connait pas. Encore plus étrange, celle de s’emparer des mots pour écrire à son sujet. La première fois que j’ai vu Jeanne Moreau à l’écran, c’était à dix ans devant Viva Maria! de Louis Malle. J’adorais ses tenues de music-hall flamboyantes couplées à sa maîtrise de la Gatling. Plus tard, elle réussit à me faire aimer le troisième, le quatrième âge. J’aurais voulu être déjà une vieille dame pour lui ressembler. Son génie, sa classe et son élégance font l’unanimité de la profession et du public, mais n’est-ce pas dans les détails que réside notre attachement profond?

Lorsqu'elle est enfant, le médecin de famille est appelé à son chevet. Ses yeux cernés de bleu apparaissent inhabituels pour une fille de son âge. On pense qu’elle veille tard la nuit pour se masturber. En réalité, elle lit en cachette sous ses draps à des heures indues. Elle dira plus tard avoir tout appris dans les livres. Sur le tournage de Viva Maria!, le plateau connaît un jour une importante coupure d’électricité. «Si on retrouve Jeanne électrocutée, il ne faudra pas chercher l’assassin bien loin», déclare alors sa complice Brigitte Bardot. Une simple boutade, expliquera Jeanne Moreau des décennies plus tard. Les mauvaises filles vivent plus longtemps que les autres. D’ailleurs, elle ne démentira jamais la rumeur sur le tournage d'Urgences. En 2000, l’actrice doit jouer dans la célèbre série outre-Atlantique. À peine arrivée sur le plateau, elle disparaît. Julianna Margulies déclare: «elle est venue, elle a regardé, elle est partie».

Jeanne Moreau s’en fout

 «J’en ai rien à foutre du bonheur», dit-elle en 1993. Du bonheur, et de ce qui soi-disant en procure: «Les compliments, je n’aime pas trop ça. Ils me mettent mal-à-l’aise. Parce que j’ai mon propre juge à l’intérieur. C’est cette voix que j’écoute.» Ce qui ne veut pas dire qu’elle n’est pas consciente de son statut: «Une interview n’est pas une interview, c’est un cadeau que vous me faites, de pouvoir parler de moi.» Au journaliste Mark Ginsburg, elle raconte ainsi comment, un soir, elle a vexé deux femmes d’une quarantaine d’années qui lui confiaient que leur grande préoccupation était de vieillir:

«Je leur ai dit: “Voyons, pas la peine d’en faire toute une histoire. De toute façon, le point principal est que nous allons tous mourir et je suis certaine d’une chose: je mourrai jeune”. Et polala, elles l’ont très mal pris “Pourquoi devriez-vous mourir jeune?”. “Eh bien, ai-je répondu, “parce que c’est comme ça, je mourrai en vieillissant comme tout le monde mais même si j’ai 75 ou 80 ans, je mourrai jeune”.» 

Ce qui lui importe, expliquera-t-elle à de nombreuses reprises, c’est la joie. Un terme qui, lorsqu’il est prononcé d’une voix singulièrement éraillée, échappe au galvaudage.

«La vie est tellement forte, tellement puissante. C’est une chose qui persiste, encore et encore jusqu’à la mort. Les gens ne semblent pas le réaliser. Ils pensent qu’ils ont perdu quelque chose, ou quelqu’un, qu’il y a un vide. Il ne croit pas que d’autres gens viendront. C’est terrible. Mais la vie continue. Elle vous apporte tout le temps quelque chose. Vous gagnez et vous perdez. Vous gagnez et vous perdez. C’est comme la marée.» 

Si l’on rapproche cette déclaration de celle faite au New York Times en 1982 –«Je peux connaître la solitude. Et le sentiment que tout est possible»–, ces petites phrases anodines revêtent le testament de Jeanne Moreau: ne me pleurez pas.

Si nous devons la respecter jusqu’au bout, nous avouerons que le brin de chagrin ressenti depuis sa disparition n’est pas tant pour elle que pour nous-mêmes. Comment pleurer une personne qui fut la grande amie de Joyce Carol Oates, connut les bras de Pierre Cardin et Louis Malle et reçut la légion d’honneur, présida par deux fois le jury du Festival de Cannes puis accueillit un Oscar pour l’ensemble de sa carrière… mais nous? Il n’y avait qu’une Jeanne Moreau, et elle est partie au cœur de l’été.

 
Elise Costa
Elise Costa (93 articles)
Journaliste