France

Le bobo de droite existe-t-il?

Franck Gintrand, mis à jour le 08.08.2017 à 8 h 27

Au lendemain des élections présidentielle et législatives, l’analyse des votes montre que si la gauche s’est massivement mise «En marche», une grande partie de la droite lui a emboité le pas. Serions-nous tous bobos?

Édouard Philippe, premier des bobos de droite de France I CHARLY TRIBALLEAU / POOL / AFP

Édouard Philippe, premier des bobos de droite de France I CHARLY TRIBALLEAU / POOL / AFP

Mais qu’a-t-il pu passer par la tête de Vincent Debraize? Le jeudi 15 juin, à trois jours du second tour des élections législatives, ce cadre du privé, maire d’une minuscule commune de l’Eure, s’en est pris violemment à NKM. La justice dira, le 7 septembre prochain, s’il a été jusqu’à frapper l’élue parisienne –ce qu’il nie farouchement– mais une chose est sûre, Vincent Debraize était suffisamment remonté pour venir l’interpeller sur le terrain.

Était-il excédé par la montée de l’insécurité dans son canton et remonté par la débâcle de la droite qui s’annonçait? Ce jour-là, il reproche pêle-mêle à NKM d'être responsable de la victoire d’Anne Hidalgo aux municipales de 2014 et de mener à nouveau campagne sur Paris. Mais ce qui excède par-dessus tout Vincent Debraize chez NKM, c’est finalement moins ce dont elle serait responsable que ce qu’elle incarne à ses yeux: une «bobo».

A-t-il dit «bobo de merde», comme l’affirme NKM, ou «bobo de droite», comme il le soutient? À la limite peu importe car, dans l’esprit de Vincent Debraize, les deux expressions sont probablement interchangeables. Pourtant, si la haine du bobo qui s’exprime avec violence dans l’altercation du 15 juin ne date en réalité pas d’aujourd’hui, son assimilation au camp de la droite est plus problématique.

Une resucée de la gauche caviar?

 

Car à l'origine, le bobo est de l’avis général un électeur de gauche. C’est ce qui fait son côté bohème. Face à lui, l’électeur de droite peut facilement passer pour un bourgeois poussiéreux, inévitablement antipathique. Et le militant de la «gauche anti-riches», pour le marxiste d'un autre âge, un chouïa pathétique.

L'essor du concept de bobo est en réalité consubstantiel à cette nouvelle catégorie d’urbains indissociables de l’économie de la connaissance et popularisée par le célèbre livre de David Brooks. Aux yeux de la droite, il ne pouvait être qu’une resucée de la gauche caviar, un de ces «sociostyles» abondamment utilisés dans la publicité à partir des années 1980 et complaisamment relayés par la presse féminine. Cette figure ne peut dès lors relever que de l'hypocrisie, de la posture, d’une forme de snobisme. Un «faux pauvre» et un «pique-assiette» pour les lecteurs du Figaro, un truc inventé par et pour des fils et filles de pub.

Portefeuille à droite, cœur à gauche, ces prétendus électeurs de gauche se paient le luxe de mordre, ou plus exactement, de faire mine de mordre la main invisible du marché qui les nourrit grassement. La virulence dont le bobo est l’objet a d’abord trait au rapport à l’argent. À droite, et moyennant quelques réserves traditionnellement liées à la religion catholique, l’argent est avant tout considéré comme un signe qui s’affiche. Pour le bobo, adepte de l’achat malin, l’argent ne s’affiche pas, il n’est qu’un moyen, celui qui permet de privilégier une «qualité de vie», de manifester une «conscience citoyenne» et de retrouver une «authenticité» perdue.

Un autre rapport à la réussite

 

Né pendant la crise, ce néo-bourgeois n’aime pas les riches qui affichent leur réussite, soit pour démontrer leur supériorité vis-à-vis du reste de la société, soit pour cultiver l’entre-soi. Pas plus que le «bling-bling»» (la marque de fabrique des nouveaux riches), le bobo n’apprécie l’élitisme et la froideur d’une bourgeoisie plus classique.

Ainsi que le souligne David Brooks, le bobo ne se caractérise pas par une haine de soi (ce serait même plutôt l’inverse) mais –la nuance est importante– par un rapport distancié à la réussite sociale. En est-il réellement convaincu? N’est-ce pas une façon comme une autre de développer de nouveaux codes sociaux pour se distinguer de la masse et tenir à distance ce peuple qu’il côtoie sans s’y mélanger? À la limite, peu importe. La différence est suffisamment notable avec la droite pour être soulignée.

Présenté comme une fiction ou accusé de duplicité, le bobo met en pratique sa philosophie un chouïa protestante en affichant sa prédilection pour les quartiers populaires. Difficile de ne pas y voir une différence majeure avec la gauche caviar et son attachement aux centres-villes propres et rassurant. La flambée de l’immobilier, souvent invoquée par les détracteurs des bobos pour minimiser la portée de ce choix de vie, n’explique en réalité pas grand-chose.

Bobo, un mode de vie

 

D’autres jeunes «bourgeois», chassés eux aussi par les prix trop élevés des centres-villes des grandes métropoles, préfèrent au même moment s’installer dans des banlieues «classes moyennes» plutôt que de se risquer à habiter les «quartiers chauds». En investissant dans ces secteurs, le bobo fait peut-être le pari de réaliser une bonne affaire mais il prend le parti de vivre dans un environnement moins évident. Un brin énervant pour la droite qui entend toujours relativiser la portée de ce choix. Forcément.

À l’origine, il existe donc un mode de vie bobo. Celui-ci consiste à jeter par-dessus bord le lien étroit qui fait du lieu d’habitation le reflet du statut social, à en faire une marque de modernité et un facteur définitif de ringardisation du bourgeois. Faute de pouvoir nier l'évidence, la droite accuse le bobo de créer des enclaves sécurisées et hermétiques au monde environnant, une forme comme une autre d’entre-soi, au fond d’impasses privées et dans le confort de lofts sécurisés. Du côté de la «vraie gauche», le bobo n’est ni plus ni moins qu’un «crypto centriste», un électeur de droite refusant de s’assumer comme tel, mais aussi un agent de la spéculation immobilière et de l'épuration sociale des quartiers populaires. 

Finalement là où le bobo s’installe, le populo trépasse. Il y a même un mot pour ça: la «gentrification». Vraie droite et vraie gauche se retrouvent au moins sur un point: le problème du bobo réside dans son rapport pour le moins ambivalent aux pauvres. Soit qu’on le soupçonne d’en avoir peur et de s’en protéger. Soit qu’on l’accuse d’être intrusif au point de devenir un facteur d’exclusion. Dans les deux cas, si le bobo ne relève pas de l'imposture, il ne peut être que néfaste.

L’éclipse du bobo sous Sarkozy et Hollande

Pourtant, le bobo n’aurait été que cela, il n’aurait pas fait plus de bruit que les «yuppies» ou les «métrosexuels». La déroute inattendue de la droite aux législatives de 1997 et la nomination de Lionel Jospin à Matignon lui donne sa première traduction politique, celle d’une gauche gestionnaire et progressiste, pragmatique et réaliste. Le bobo donne alors à la gauche ce dont la droite giscardienne rêvait et n’avait pas réussi à accoucher: une figure sociale et politique nouvelle.

Après l’élection de 2007, le bobo connait une longue éclipse. En même temps qu’il incarne le retour d’une bourgeoisie décomplexée: Nicolas Sarkozy restaure le clivage droite/gauche autour de la question identitaire, François Hollande se fait élire en donnant des gages à la gauche de la gauche face au «monde de la finance», son «véritable adversaire» qui «n'a pas de nom, pas de visage, pas de parti». Du côté de la «vraie gauche», le bobo n’est ni plus ni moins qu’un «crypto centriste», un électeur de droite refusant de s’assumer comme tel, mais aussi un agent de la spéculation immobilière et de l'épuration sociale des quartiers populaires.

En 2012, Marine Le Pen et Nicolas Sarkozy essaient bien de faire du bobo l’incarnation d’une classe dominante déconnectée des réalités. La première dénonce «les bobos venus après le brunch au spectacle de la Concorde, avant de filer en Velib’ à Vincennes voir si François a une cravate plus cool que Nicolas. À moins que la séance de yoga ne les oblige à renoncer à ces festivités», tandis que son adversaire UMP prend soin de préciser qu’il «ne parle pas pour les bobos du boulevard Saint-Germain». Mais cette tentative de réanimation du bobo ne prend pas.

Des bourgeois bohème… de droite?

 

Puis vint Emmanuel Macron. L’alliance du centre gauche et du centre droit unies par une promesse: la politique menée par des hommes et femmes de bonne volonté, refusant les «idéologies». Avec, à la clé, l’extraordinaire conjonction des planètes que l’on sait: la désignation de Benoît Hamon pour représenter le PS, et l'affaire Fillon. Chacun de ces événements a incité les plus modérés à rejoindre Macron. Mais ces deux facteurs n’ont pas joué de façon équivalente.

Que Macron, ancien ministre d’un gouvernement socialiste, soit le candidat des bobos n’a rien d’illogique. Au contraire. Qu’il parvienne à séduire la droite centriste est en revanche plus étonnant. Ce basculement ne tient pas seulement aux affaires qui ont fini par discréditer la candidature de François Fillon et au flou entretenu par Macron sur son programme. La Manif pour tous et l’implication de Sens Commun au côté du candidat de droite ont joué un rôle tout aussi décisif auprès d’un électorat en attente de réformes radicales mais rejetant une conception conservatrice de la société.

C’est en activant le clivage entre la droite conservatrice, attachée à la définition traditionnelle de la famille, et la droite libérale se construisant autour des notions de tolérance et de modernité que François Fillon connaît le naufrage électoral que l’on sait et le bobo une résurrection improbable. Entre la droite libérale et la droite conservatrice, le divorce est déjà consommé lorsque explose le Pénélope Gate. Avec l’irruption de Sens commun, le consensus établi sur une dominante économique ne suffit pas à tenir les deux droites sous le même toit. Les conditions sont alors réunies pour que certains à droite se sentent prêts à franchir le Rubicon.

On assiste alors à cet étrange phénomène où pour être bohème il n’est plus nécessaire de préférer habiter les quartiers populaires aux côtés du «peuple» plutôt que les banlieues des classes moyennes. Il suffit de refuser le retour du conservatisme, d’être tolérant, favorable au mariage gay, ouvert à une conception large de la famille. La droite de François Fillon dénonce l’entourloupe et en profite pour faire des bobos les vrais réacs. C’est le Figaro Magazine qui l’affirme: «les anciens sont devenus modernes et les modernes deviennent anciens»

Une nouvelle figure durable?

 

Mais qu’est-ce qu’un bobo de droite sinon un bourgeois tout court, sans doute modéré, progressiste, mais pas franchement bohème? On lira pour s’en convaincre le portrait (très complaisant) que font Bruno Jeudy et Viriginie Leguay du Premier ministre dans Paris-Match. Édouard Philippe y est présenté comme un «authentique bobo», «barbu par intermittence», «collectionneur de boutons de manchettes» et «adepte de la boxe».

Vous ne voyez pas le rapport avec les bobos? Dans ce cas, sachez que son épouse, «professeur à Sciences Po», est «super bohème» (pas d’explication sur ce point) et que lorsque tous les deux séjournent à Paris, ils vivent rue de Châteaudun, «aux confins des IXe et Xe arrondissements» (le IXe s’étant beaucoup embourgeoisé, le Xe apporte ici une nuance importante). On concédera que cette présentation d’Édouard Philippe en bobo est tirée par les cheveux. Peu importe. Pour l’instant le bobo de droite présente une caractéristique difficilement contestable: il n’a aucune prévention contre la gauche.

Le tout est de savoir si ce ralliement est durable. Avec François Bayrou, puis Édouard Philippe, l’électorat de centre droit s’est rassuré sur la portée de son vote. Mais que demain le vent de la politique gouvernementale semble tourner à gauche et on verra le bobo de droite disparaître aussi vite qu’il est apparu, reprenant les habits qui sont fondamentalement ceux du bourgeois attaché à la réussite, au mérite. En fait, Vincent Debraize a sans doute tort de s’inquiéter: si le «centriste» existe bel et bien, le bobo de droite «gaucho-compatible» n’est sans doute qu’un phénomène passager. À moins qu’en se braquant sur des questions de société, la droite ne l’aide à s’inscrire durablement dans le paysage…

Franck Gintrand
Franck Gintrand (21 articles)
Directeur général de Global Conseil