Culture

Michel Berger, une influence intacte sur la pop française

Maxime Delcourt, mis à jour le 02.08.2017 à 7 h 01

Vingt-cinq ans après sa disparition, le 2 août 1992, après une crise cardiaque dans sa maison de Ramatuelle, Michel Berger tient encore une place considérable dans l’éducation pop des nouvelles générations d’artistes français.

JACQUES DEMARTHON / AFP

JACQUES DEMARTHON / AFP

Ces dernières années, les albums-hommages aux grands noms de la variété française se sont multipliés, permettant aux maisons de disques de gonfler leur portefeuille avec une valeur sûre et aux nouvelles générations de s'approprier les chansons de leurs aînés. Il existe heureusement encore des catalogues vierges de ces tentatives finalement plus mercantiles qu’artistiques, et l’on se réjouit de savoir que celui de Michel Berger n’a pas encore subi le même sort que ceux de Renaud ou d’Alain Bashung, même si on est prêt à parier que ça ne saurait tarder.

Déjà, parce qu’on imagine déjà le potentiel commercial d’une telle entreprise, mais aussi parce que l’on perçoit de plus en plus son influence chez les artistes pop des années 2010, ceux qui mélangent avec audace la grammaire française et le savoir-faire mélodique des pays anglo-saxons.

 

Comment Michel Berger, apôtre de la variété française, d’ordinaire réservée aux grandes émissions de télé, a-t-il pu toucher une nouvelle scène si défricheuse, jusqu’à inciter certains à reprendre ses titres? Comment un songwriter et compositeur qui n’a jamais eu la reconnaissance des magazines spécialisées peut-il susciter autant d’admiration chez une nouvelle garde élevée aux algorithmes Spotify et YouTube? Grâce à un sens de la mélodie indéniable, serait-on tenté de répondre.

Après tout, pouvait-il en être autrement de la part d’un homme qui, à l’image de Gainsbourg, a toujours su sublimer la voix des autres? Mais là où l’homme à la tête de chou se servait de ses interprètes pour travestir la chanson populaire et chanter la baise, Michel Berger, lui, chante et fait chanter l’amour. À Véronique Sanson, d’abord, avec le disque Amoureuse en 1972, avant qu’il ne renouvèle l’expérience pour Françoise Hardy (Message Personnel, 1973), Elton John, France Gall ou encore Johnny Halliday.

Quelques mots d’amour

 

Ce côté fleur bleue imprègne les premières compositions de Vendredi Sur Mer. À entendre cette jeune chanteuse, la sensibilité à la fois timide et exacerbée de Michel Berger serait précisément ce qui permettrait à son répertoire de traverser les années, et donc à des titres tels que «Seras-tu là» ou «Message personnel» d’être tout aussi pop qu’un Étienne Daho photographié par Pierre et Gilles.

«Actuellement, j’ai l’impression que l’on fait face aux retours des belles chansons et des déclarations d'amour, note-t-elle. Ce qui correspond assez bien à l’univers de Michel Berger. Sa musique est une ballade poétique, une autobiographie musicale. C'est en ça que ses chansons sont passionnantes. Derrière chaque morceau, il y a un coup de foudre, une peine, un souvenir, un manque. C'est très beau et courageux de mettre tout cela par écrit et de le partager au plus grand nombre.»

Juliette Armanet, dont le «Peut-être toi, peut-être moi» de Berger a servi de référence à l’enregistrement de son premier album (le classieux Petite amie), pose la même analyse: «Il n’a pas l’humour ou le jeu de mots décalé à la Gainsbourg, mais sa musique est l’alliage parfait entre la pudeur, l’impudeur et la sincérité», précise-t-elle, avant de prendre «Première rencontre» de Françoise Hardy en exemple: 

«Dans ce morceau, écrit et composé par Berger, elle raconte qu’elle va rencontrer l’amour, qu’il n’aura rien de plus qu’un autre, mais que ce sera celui-là et pas un autre. C’est tellement rare d’entendre des gens s’exprimer ainsi, sans masque, sans ironie et avec beaucoup de pureté.»

Rêve américain

 

Mais l’amour du verbe romantique de Berger ne serait rien s’il n’était pas doublé d’un savoir-faire mélodique impeccable et d’une capacité à composer de bonnes chansons pop –on connaît d’ailleurs un paquet de ses contemporains ou de ses héritiers les plus émérites qui se satisferaient amplement de l’une d’entre elles. Là où la variété cède régulièrement à la surenchère, à la virtuosité, lui reste effectivement solennelle, ne vire jamais au pathos, au théâtral et conserve systématiquement ce sens du groove hérité de la musique noire américaine.

«On sent qu’il n’a pas de grandes influences françaises, qu’il n’a pas particulièrement écouté Brel, Ferré et les autres grands noms de la chanson, avance Claude Violante, elle aussi davantage tournée vers les États-Unis que sur le classicisme de la chanson hexagonale. Contrairement aux yéyés, il s’inspire nettement plus du jazz, de la soul ou des musiques de Billie Holiday, ce qui a permis à la chanson française d’entrer dans une nouvelle ère, plus moderne.»

Ce que ne manque pas de confirmer Guillaume Teyssier, dont la reprise des «Princes de la ville» enregistrée l’année dernière continue d’émouvoir:

« Il a certes posé les jalons de la variété telle qu'on la connaît depuis les années 1980, pour le meilleur et parfois pour le pire, mais il est clair que l’on trouve un paquet de belles mélodies dans son catalogue, des arrangements assez classes et des basses rondes et groovies. Il a le regard tourné vers l’Amérique, mais reste très français, notamment dans cette fragilité et cette évidente féminité.»

Il y a en effet dans la musique de Michel Berger une fascination pour la musique de Ray Charles, de Stevie Wonder ou d’Aretha Franklin, ce sens du groove qu’il parvient à investir à son aise. Cette ambition américaine gît entre autres dans ce goût des orchestrations à cordes, dans cet appétit à inventer des textures instrumentales inédites en France, à offrir à la bande FM ses plus honorables chansons et à faire sonner un piano autrement que dans une balade.

Car, si la musique de Berger, de par sa mélancolie affirmée, se veut être le compagnon parfait pour la vie en morose, elle n’en reste pas moins nimbée d’une grâce, d’une pureté et d’une naïveté tout à fait époustouflante. À l’image de «Pour me comprendre», peut-être l’un des titres les plus emblématiques de son style, avec ce doux mélange de sentimentalisme pur jus, d’écriture ciselée et d’harmonies pointilleuses.

Les groupies du pianiste

 

Ce n’est donc pas un hasard si l’on retrouve un peu de son univers chez pas mal d’artistes actuellement: de Fishbach à Pharaon De Winter, de Cléa Vincent à Lafayette, tous pourraient se réclamer de l’héritage de Berger et de la richesse de son répertoire. Lorsqu’on demande aux artistes interviewés ici leur chanson préférée du «Paul McCartney français», il est d’ailleurs frappant de constater à quel point ils citent tous une chanson différente: alors que Juliette Armanet confie son affection pour «Peut-être toi, peut-être moi» et son texte «à la fois très direct et profondément poignant», Vendredi Sur Mer évoque «Quelques mots d’amour» et ses paroles «qui sortent du cœur et révèlent un passage douloureux de sa vie», tandis que Claude Violante cite «Le Paradis Blanc», «parce qu’elle me paraît hors du temps et qu’elle me fait voyager, ce qui est très dur à réaliser».

Sans surprise, Guillaume Teyssier mentionne quant à lui «Les princes de la ville». Qu’il décrit ainsi: «À la première écoute c'est une chanson assez gaie, rythmée, et il y a ce refrain complètement sur le fil. Mais au fur et à mesure, on se rend compte que ce n’est pas une simple bluette sur l'amour non partagé, c'est une chanson existentielle, flippée, qui fait écho à la difficulté d'être artiste aujourd'hui.»

Ce qu’évoque le répertoire de Michel Berger, ce sont également des souvenirs. Personnels, d’abord, comme ces flirts foireux en écoutant «La groupie du pianiste», ces après-midis en famille à écouter Starmania ou encore ces longs trajets sur la route des vacances en compagnie de ses mélodies dont on a longtemps ignoré la richesse des détails.

Des souvenirs télévisuels, ensuite, comme cette émission partagée en 1979 avec Serge Gainsbourg, au sein de laquelle les deux artistes se font écouter leurs tubes respectifs:

«On sent que Gainsbourg reconnaît que Berger prend la relève et va compter», note Guillaume Teyssier.

Ce à quoi Juliette Armanet ajoute: «Berger a longtemps été absent des médias spécialisés, peut-être parce qu’l n’est pas aussi dangereux et subversif que Bashung ou Christophe, ou tout simplement parce que ça paraît plus cool d’aimer Gainsbourg», regrette-t-elle. Avant de conclure: «Pourtant, lorsqu’on se penche sur sa musique et que l’on si abandonne, c’est bouleversant.»

Maxime Delcourt
Maxime Delcourt (36 articles)
Journaliste et auteur
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