Economie

Pourquoi penser à quitter son job est devenu la norme

Repéré par Jean-Laurent Cassely, mis à jour le 28.07.2017 à 17 h 13

Repéré sur Aeon

Dans une société où les logiques de marché orientent les entreprises comme les comportements, n’avoir aucune fidélité à son travail et à son employeur est rationnel.

Image de promotion de l'émission de télé-réalité «The Celebrity Apprentice», avec Donald Trump.

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 On reproche parfois à la «génération Y» et, à présent, à celle qui lui succède, la «génération Z», de manquer de fidélité dans ses relations de travail pour privilégier des aspirations personnelles sans considération pour leur entreprise. Et si cette autonomie, jugée excessive, n’était que l’aboutissement de la manière dont on leur a présenté le marché du travail? Selon Ilana Gershon, une professeur d’anthropologie à l’université de l’Indiana, si les employés ne pensent qu’à quitter leur travail pour trouver mieux ailleurs dès qu’ils ont un pied dans leur nouveau poste, c’est qu’ils appliquent rigoureusement les principes du néolibéralisme, une doctrine économique qui a connu un essor à partir des années 1980.

Selon les économistes qui ont théorisé ce courant, rappelle l’universitaire sur le site Aeon, toute personne devait se penser comme étant à la tête d’une entreprise individuelle, celle de sa propre vie.

«La métaphore a remporté du succès et elle a eu un impact profond sur la manière dont fonctionnent les entreprises, dont les gens envisagent leurs emplois, dont ils planifient leurs carrières, lesquelles tournent de plus en plus autour de la manière d'en démissionner».

Dans le sillage des fondateurs du néolibéralisme, des économistes comme Gary Becker ont posé les bases de ce que devait être un comportement humain efficient dans une société de marché. Les interactions quotidiennes devaient obéir à ces logiques de marché et s’inspirer du lexique de l’économie: on commença alors à parler d’investir dans son potentiel, de se considérer comme un capital humain dont la valorisation dépend d’un marché de l’emploi, lui-même déterminé par la relation entre l’offre et la demande.

«Au fil du temps, toute une littérature de management a émergé qui recommandait aux gens de se percevoir eux-mêmes comme une entreprise: un ensemble de compétences, d’actifs, de qualités, d’expériences et de relations qui doivent être constamment gérées et améliorées».

 

Un bon job est un job qui vous mènera à en trouver un autre

Le management est devenu le vocabulaire de l’époque. Parallèlement, rappelle l’auteure, les entreprises ont adopté les règles de la finance de court terme, alignant leurs activités sur des objectifs mesurés périodiquement dans des résultats trimestriels et des variations des cours de bourse. Ce fonctionnement s’est répercuté sur la gestion de la masse salariale: modération des salaires, contraction des effectifs pour ne garder que les salariés nécessaires à la satisfaction d’une demande de court-terme, découragement des carrières de long-terme désormais considérées comme des poids pour l'entreprise orientée projet. La norme du salariat a connu des exceptions de plus en plus répandues, la précarité devenant dans certains secteurs et sur certains marchés de l’emploi un mode de fonctionnement par défaut. Et les salariés se sont adaptés à ces nouvelles règles: «Si vous êtes un col blanc, écrit Ilana Gershon, il est tout bonnement rationnel de vous considérer avant tout comme un salarié potentiellement démissionnaire». 

La conséquence pour le marché de l’emploi est que «les gens postulent à des emplois avec le plan conscient de les quitter»:

«Un bon job est un job qui vous mènera à en trouver un autre, probablement dans une autre entreprise. On en vient ainsi à choisir un travail en fonction de l’intérêt qu’on aura à le quitter».

Tous les projets qui sont trop liés à l’entreprise et toutes les compétences qu’on ne pourra pas transférer dans son prochain job sont donc à négliger, au profit de tout ce qui peut augmenter notre valeur sur le marché du travail, observe l’auteure de l’article, et le marché de l’emploi devient surtout un marché de la démission et du coup d’après. De même, les bonnes relations entre collègues ne sont plus vraiment un atout dans l’entreprise, mais doivent être entretenues pour s’assurer de trouver des alliés pour les futurs postes convoités, une fois que chacun aura quitté son job actuel.