LGBTQMonde

L’interdiction des transgenres voulue par Trump, une très mauvaise nouvelle pour l'armée américaine

Phillip Carter et Amy Schafer, traduit par Antoine Bourguilleau, mis à jour le 27.07.2017 à 15 h 44

Les forces armées américaines peinent déjà à recruter des jeunes. Le président vient juste de leur compliquer la tâche.

Des manifestants regroupés devant la Maison-Blanche, le 26 juillet 2017, après l'annonce par Donald Trump de sa volonté d'interdire aux transgenres de servir dans l'armée. 
PAUL J. RICHARDS / AFP

Des manifestants regroupés devant la Maison-Blanche, le 26 juillet 2017, après l'annonce par Donald Trump de sa volonté d'interdire aux transgenres de servir dans l'armée. PAUL J. RICHARDS / AFP

Mercredi matin, jour du 69e anniversaire de l'ordre du président Harry Truman de déségrégation des forces armées américaines, dans un de ces mouvements inattendus dont il a le secret, le président Donald Trump a fait savoir via Twitter qu’il venait de décider d'interdire aux Américains transgenres de servir sous l’uniforme.

Cette dernière décision en date du président a pris de court tout le personnel de la sécurité nationale. Elle court-circuite par ailleurs l’examen de la politique actuelle de l’armée à l’égard des personnes transgenres, récemment ordonné par le secrétaire à la Défense James Mattis, intervenant avant même que les responsables du Pentagone aient pu être auditionnés au préalable, sans même parler de commencer à faire leur travail. La manière même dont l'annonce a été faite pose carrément la question de savoir si Trump s’est seulement entretenu avec les chefs de l’armée avant de prendre sa décision. Pire encore, sur le fond, cet avis entre en contradiction avec des décennies de travail des autorités militaires sur l'égalité des chances et va à l'encontre de la recherche empirique montrant que les soldats transgenres n’entravent en rien la préparation des troupes. Bien au contraire: avec la décision annoncée mercredi, ils sera plus difficile de préparer notre armée aux défis de demain, en interdisant l’entrée de l’armée à des recrues possibles, en forçant des militaires à quitter le service et en faisant savoir à bien d’autres personnes que l’armée n’est pas vraiment l’employeur de leurs rêves –au contraire.

Une légitimité en tant que citoyen à part entière

Ces tweets honteux qui viennent d’interdire aux personnes transgenres de servir dans l’armée contraste ô combien avec la vieille tradition de combat pour les droits civiques au sein de l’armée. Depuis la fin de la Guerre de sécession, l'histoire militaire américaine est celle de l’entrée, au sein des forces armées, d’un groupe après l’autre, puis de l’accession de ces mêmes groupes aux postes les plus prestigieux, des unités de combat au corps des officiers. Le service au sein de l’armée représentait, pour ces groupes de personnes, bien plus qu’un simple travail ou qu’une chance de se battre: c’était un moyen d’obtenir une légitimité en tant que citoyens à part entière, et avec elle, la possibilité de voter, de travailler et d’élever une famille comme le reste des autres Américains.

Malheureusement, les tweets ignobles du président Trump de mercredi matin s’inscrivent dans la droite ligne des mensonges qui ont été brandis pour retarder ou empêcher le changement au sein des forces armées. De l'intégration des Noirs américains, aux femmes gagnant le droit de piloter des avions et participer au combat en première ligne, en passant par l'abrogation de la politique du «Don’t Ask, Don’t Tell» –les argument bidons et les stéréotypes ont toujours été utilisés pour s’opposer au changement. Dans chacun des cas d’école, l'histoire a prouvé que les adversaires de ces changements avaient tort et démontré les effets bénéfiques, pour le service, de l’ouverture aux autres.

Dans le cas, qui nous intéresse, il existe des preuves empiriques solides qui permettent d’affirmer ce qu’une telle interdiction a de stupide. Un récent rapport de RAND, commandé par le ministère de la Défense, a montré que la préparation des soldats est très peu affectée par le service des personnes transgenres et que si les coûts médicaux augmentaient, ce serait de l’ordre de 0,01%. De nombreuses armées étrangères ont depuis longtemps pleinement intégré des personnes transgenres et n’ont eu à affronter aucun des problèmes que l'annonce de mercredi matin dénonçait.

Un manque d'ouverture qui peut décourager toute future recrue

Les chefs militaires responsables de la formation des troupes se sont fait écho de cette thèse. L’amiral Michael Mullen, ancien président des chefs d'État-major, a récemment encouragé les militaires à accepter pleinement les soldats transgenres. «Des milliers d'Américains transgenres servent actuellement sous l’uniforme et il n'y a aucune raison de distinguer ces braves hommes et femmes des autres et de leur refuser les soins médicaux qu’ils exigent», a déclaré Mullen à USA Today, en évoquant les troubles à la discipline et à l'intégrité provoqués par l’ancienne loi et, désormais, par l’interdiction des personnes transgenres.

Le coût que représente la perte d’environ 15 000 soldats actifs et de la réserve, qui servent actuellement de manière honorable, est déjà terrible, mais il n’est rien à côté du coût énorme que pourrait subir l’armée en barrant la route à de futures recrues.  Si les recrues transgenre ne représentent sans doute qu’un faible nombre des recrues possibles par an, il n’existe aucune comptabilité du nombre d'autres jeunes Américains qui choisiraient de ne pas faire partie d'une organisation qui fait aussi ouvertement preuve de discrimination.

La plus jeune partie des Américains –ceux âgés de 18 à 25 ans que l’armée vise à recruter– a de nombreuses autres possibilités d'emploi dans une économie en pleine amélioration. La plupart n’envisagent pas sérieusement le métier des armes, généralement en raison d’un manque de connaissance du sujet ou de l’influence de personnes qui les pousse à chercher ailleurs. Pour ceux qui vivent en marge, et notamment les femmes ou ceux qui vivent dans les zones géographiques où l'armée est moins populaire, l'interdiction des personnes transgenres par Trump est un nouveau coup porté au service.

Les transgenres, un net positif pour nos forces armées

Sur la question des droits LGBTQ, les millenials (qui, rappelons-le, constituent le premier bassin de recrutement pour l’armée) démontrent les plus hauts niveaux d’acceptation de toutes les générations, une récente enquête Pew indiquant que 74% des millenials sont ainsi favorables au mariage gay. Une étude de sortie de la Naval Postgraduate School a montré en 2013 que 83% des millenials considéraient, avant l’abrogation de la loi «Don’t Ask, Don’t tell» que «les personnes gays et lesbiennes devaient être autorisées à part entière à servir dans l’armée sans dissimuler leur orientation sexuelle», et que la majorité de ces mêmes millenials considérait qu’une telle abrogation augmenterait l’efficacité de l’armée. Le choix de gagner des points en politique sur le dos de certains soldats rend un mauvais service aux forces armées et restera dans l’histoire comme une erreur embarrassante et discriminatoire.

S’imaginer qu’une posture aussi mal avisée et discriminatoire n’aura pas des effets désastreux sur l’image de toute l’armée est une très grossière erreur

Toutes les études indiquent que le service des personnes transgenres est un net positif pour nos forces armées, et en fait, certaines recherches ont démontré que les Américains transgenres sont deux fois plus susceptibles de postuler dans l’armée que les autres. S’imaginer qu’une posture aussi mal avisée et discriminatoire n’aura pas des effets désastreux sur l’image de toute l’armée est une très grossière erreur.

De toute évidence, cette interdiction voulue par Trump ne s’appuie sur aucun fondement rationnel. Les confidences qui nous parviennent de la Maison-Blanche indiquent que cette interdiction n’est que le reflet d’un minable calcul politique de l'administration Trump: faire preuve de discrimination à l'encontre d'un petit groupe de personnes pour s’attirer les faveurs d’une base politique en pleine érosion. «Ce n'est quand même pas la fin du monde», a déclaré un responsable de l'administration à Politico. Que le président Trump prenne une décision portant sur la sécurité nationale à de telles fins politiciennes en dit long sur son incompétence à assumer les plus hautes fonctions. Décider de qui peut servir dans l'armée est une question de la plus haute importance. Les décisions irrationnelles de Trump qui excluent les militaires transgenres sont un coup porté à la sécurité nationale et à notre engagement national profond envers l'égalité. Elles démontrent qu'il est absolument incapable de prendre des décisions avisées et intelligentes en matière de sécurité nationale. Et c’est très inquiétant.

Phillip Carter
Phillip Carter (2 articles)
Chercheur et professeur Georgetown University
Amy Schafer
Amy Schafer (1 article)
Chercheuse associée au Center for a New American Security.