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Tour de France: pourquoi interdire l’EPO s’il ne s’agit que d’un placebo?

Jean-Yves Nau, mis à jour le 23.07.2017 à 8 h 09

Une étude scientifique vient remettre en cause la réalité des effets dopants de cette substance interdite chez les cyclistes professionnels.

Le peloton, le 12 juillet 2017 entre Eymet et Pau.
Jeff PACHOUD / AFP

Le peloton, le 12 juillet 2017 entre Eymet et Pau. Jeff PACHOUD / AFP

Avouons-le: comment, ces derniers jours ne pas songer au dopage en admirant les inhumaines performances alpines des héros du Tour 2017? Un Tour au choix hallucinant ou désastreux, caparaçonné dans ses non-dits, filmé comme jamais mais désormais comme protégé contre toute forme d’investigation biologique.

On pourrait certes ne voir là qu’une forme de retour aux sources. Longtemps, la Grande Boucle ne se préoccupa pas du dopage. Le mot n’existait pas. La chose était omniprésente, mais on n’en parlait pas. Plus exactement elle était acceptée, consubstantielle à cette épreuve, indissociable du spectacle des souffrances des célèbres forçats décrits par Albert Londres. Au lendemain de la première guerre mondiale, Henri et Francis Pélissier marchaient à la dynamite. Alcool sous toutes ses formes, chloroforme, cocaïne et autres pilules, pommades ou cataplasmes: il s’agissait autant de calmer les souffrances que d’améliorer les performances. Mais comment faire la différence ?

Il fallut attendre les années 1960 pour que quelques autorités médicales, politiques et sportives commencent à mettre en place de premières barrières. Premiers contrôles, premiers refus, premiers dénis officiels. Amphétamines identifiées mais aucune sanction prononcée. On connaît la suite et les grandes étapes de cette course-poursuite entre les fraudeurs et les gendarmes; à commencer par la mort de Tom Simpson, lors du Tour 1967, sur les pentes du mont Ventoux. À partir de 1968, des contrôles anti-dopage sont effectués de façon systématique à l'arrivée de chaque étape sur des coureurs tirés au sort. Sans succès véritable. La fraude s’organise.

Puis l’affaire prendra une nouvelle ampleur avec l'arrivée de coureurs américains et des pays d'Europe de l'Est, ainsi que le progrès de la pharmacologie, du génie génétique et de la biologie moléculaire. Ce sera, dans les années 1980, l’émergence puis le triomphe de l'erythropoiétine (EPO), cette hormone naturellement produite par le corps humain et qui a notamment pour effet de stimuler la production des globules rouges de l’organisme.

Post-vérité éthique et sportive

L’EPO venait soudain moderniser la pratique du «dopage sanguin», introduite dans les années 1970 avec l’utilisation de transfusions sanguines après séjour en altitude afin d’accroître la capacité maximale aérobie et la performance des sports endurants. Produite par l’industrie pharmaceutique pour corriger les anomalies sanguines des malades anémiés, l’EPO fut, avant même 1988 et son autorisation de mise sur le marché, utilisée dans différents milieux sportifs –à commencer par le cyclisme. Ce fut alors le début d’un nouvel épisode de la lutte anti-dopage et la lente mise au point de techniques permettant de confondre les utilisateurs d’une hormone «naturelle».

Vint le Tour 1998, le séisme médiatique de l'«affaire Festina», la révélation de l’existence d’un système collectif de dopage. Sermons et serments. On crut l’hydre vaincue et la sagesse trouvée. C’était compter sans l’apogée et la descente (relative) aux enfers de Lance Armstrong. Puis d’autres affaires éclatèrent et les amateurs apprirent, au fil du temps, à faire avec des déclassements d’anciens vainqueurs. Avec le décalage entre les prélèvements biologiques et la confirmation officielle des résultats tristement positifs, le Tour préfigurait l’écriture d’une forme de post-vérité éthique et sportive. Nous n’en sommes pas sortis comme en témoignent les ahurissantes puissances développées par les champions, notamment dans les étapes de montagne.

C’est dans ce contexte qu’il faut situer les résultats d’une étude dérangeante, une récente étude qui vient conférer une nouvelle dimension, psychologique, à la problématique, biologique, du dopage. L’affaire est résumée sur le site spécialisé Medscape :

« De par son action sur l’hématocrite, l’érythropoïètine (EPO) est classiquement considérée comme un produit dopant. Elle figure, à ce titre, sur la liste noire de l’Agence mondiale anti-dopage –qui en compte plus de 300. Mais quid de son action réelle sur les performances sportives? Pour le savoir, une équipe de chercheurs néerlandais l’a testée en double aveugle chez des cyclistes amateurs de bon niveau, en laboratoire et sur les flancs du Mont Ventoux. Et contre toute attente, sur des exercices d’endurance et lors d’une course en montagne, l’EPO arrive ex-aequo avec le placebo. De quoi remettre en cause sa réputation de dopant? Ce travail néerlandais  a été publié dans le The Lancet Haematology: ‘’Effects of erythropoietin on cycling performance of well trained cyclists: a double-blind, randomised, placebo-controlled trial ’»

Pas de différence pendant les tests

«Les chercheurs néerlandais expliquent que pour figurer sur la liste des produits bannis, nul n’est besoin d’avoir fait la preuve de l’effet dopant d’une substance, «avoir le potentiel d’améliorer les performances» suffit. Un principe que les auteurs imaginent avoir été établi de façon pragmatique pour faire face à l’impossibilité d’obtenir des preuves scientifiques pour nombre de ces produits sans dépenser beaucoup de temps et d’argent. Si l’on ajoute qu’il est impossible de tester des substances interdites chez des sportifs professionnels sujets aux contrôles anti-dopage lors des compétitions, alors les présomptions qui pèsent sur l’EPO reposent peut-être plus sur la base de ses effets biologiques que sur la démonstration de son impact réel sur les performances des sportifs.»

Pour évaluer de la manière la plus rigoureuse qui soit l’effet dopant de l’EPO sur les performances intensives et d’endurance des sportifs, les chercheurs du «Centre for Human Drug Research» de Leiden, ont mené une étude en double aveugle chez des cyclistes amateurs en mesurant de très nombreux paramètres en laboratoire et en condition réelle: lors d’une ascension du Mont Ventoux.

« Quarante-huit cyclistes amateurs très entraînés et dispatché en deux tranches d’âge (18-34 ans et 35-50 ans) ont reçu pour moitié des injections hebdomadaires d’EPO ou une solution saline (à des doses cohérentes avec celles utilisées dans le cyclisme professionnel) pendant 8 semaines de façon à élever le taux d’hémoglobine de 10 à 15% par rapport au taux basal. Les participants ont aussi été supplémentés en fer et en acide ascorbique. »

« Les épreuves d’endurance en laboratoire et sur route n’ont pas mis en évidence de différence pour la puissance moyenne, la consommation d’oxygène et les temps de course étaient semblables entre les deux groupes (environ 1h 40 min 32 s vs 1h 40min 15 s). Idem pour le rythme cardiaque et les taux de lactate. Les effets secondaires ne différaient pas non plus entre les deux groupes, sauf pour les marqueurs de la fonction endothéliale, que sont les sélectines E et P, significativement plus élevées dans le groupe EPO, augmentant potentiellement le risque de thrombose. »

Dopés ou trompés?

Au final, les chercheurs néerlandais estiment, avec toute la rigueur possible, avoir montré que si l’EPO augmente le niveau de performance de cyclistes bien entraînés sur les tests réalisés en laboratoire à intensité maximale, les différences s’effacent totalement pendant les épreuves d’endurance et n’ont pu être détectées lors d’une course en vie réelle. Or, l’objectif, quand on prend de l’EPO, est bien d’améliorer ses performances pendant toute la durée des courses, pas sur des épreuves intensives.  «Si ces résultats s’appliquent aussi aux meilleurs cyclistes de notre étude, la question reste de savoir si on peut les étendre aux cyclistes professionnels», soulignent les chercheurs de Leiden.

Ce questionnement avait déjà, une première fois,  été abordé en juillet 2013, par la même équipe de chercheurs et nous l’avions évoqué sur Slate.fr. «Aujourd’hui, quand un coureur cycliste se met à monter les cols avec une fréquence de pédalage inhabituelle, on soupçonne immédiatement qu’il est “chargé comme une mule” et que, comme disent les commentateurs, “la patrouille ne l’a pas encore rattrapé”. Discours et comportement débiles», commentait alors Philippe Eveillard sur son blog, référencé au sein du  clubdesmédecinsblogueurs.com. Ce spécialiste revient aujourd’hui sur la dernière publication. «Il s’agit du premier essai clinique contrôlé réalisé dans les ‘’règles de l’art’’ pour évaluer les propriétés ergogéniques d’un médicament, écrit-il. Saluons l’initiative!»

«Le seul fait de croire en la puissance de l’EPO a-t-il pour effet d’augmenter les capacités musculaires, pulmonaires et cardiovasculaires d’un coureur cycliste même si l’injection pratiquée n’en contient pas?, écrivions-nous il y a quatre ans. Et dans ce cas faudrait-il considérer que ce coureur est dopé?» En complétant, comme ils l’ont fait, leur travail de manière scientifique et dans la «vraie vie» des cyclistes, les chercheurs de Leiden conduisent à soulever les mêmes questions. Des questions qui dépassent la seule EPO. Et qui conduisent immanquablement à celles, toujours aussi troublantes, des voies empruntées chez l’humain pour parvenir au mystérieux effet placebo.  

Jean-Yves Nau
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Journaliste