Parents & enfants

La presse est trop tendre avec les pères

Thomas Messias, mis à jour le 25.07.2017 à 9 h 55

Même s'il est sur la bonne voie, le bimestriel Daron Magazine, dont le numéro 1 vient de paraître, a encore du pain sur la planche pour contribuer à rendre la presse moins tendre et plus exigeante avec ceux qui n'en font généralement pas assez.

Montage Slate.fr

Montage Slate.fr

«Le magazine pour les pères qui savent enfin se servir d’une éponge.» C’est la phrase d’accroche du site internet promotionnel de la revue papier Daron Magazine, dont le premier numéro a paru il y a quelques semaines. Si on ne retrouve pas ce slogan dans les pages du magazine (accroche de la une du bimestriel: «Les pères et les enfants d’abord»), on peut néanmoins penser qu’il résume bien le concept: s’adresser à des «nouveaux pères» autoproclamés ou encensés çà et là, en leur offrant points de vue et dossiers sur les nouvelles façons d’envisager la paternité.

Contrairement à certaines publications paraissant pour la première fois au début de l’été et semblant avoir été bâclées en deux heures afin d’être vendues à des plagistes peu exigeants, Daron Magazine a été pensé de A à Z avec une véritable volonté de sérieux et d’ouverture. Mixité de la rédaction, mise en lumière des pères bi ou homos, désir d’éviter les réflexions rétrogrades: pour le rédacteur en chef Hugo Gaspard et son équipe, il est clairement question d’aller de l’avant.

La limite du magazine est à l’image du slogan cité plus haut: il peut sembler s’adresser avant tout à des pères convaincus d’avoir fait suffisamment d’efforts pour prendre en charge la vie de leur famille au moins autant que les mères. La ligne éditoriale de Daron consiste alors à considérer comme acquis le fait que les «nouveaux pères» (j’insiste sur les guillemets) sont en place, et que l’équité entre les pères et les mères (pardon pour l’hétérocentrisme) est obtenue ou en voie de l’être. Voilà ce qui, entre les lignes, est dit aux lecteurs: «Puisque vous avez ouvert la revue, c’est que vous êtes un père moderne. Vous n’êtes pas parfait mais c’est déjà pas mal. Lisez nos dossiers pour découvrir qu’il y a d’autres pères aussi géniaux que vous.»

«Je ne suis pas tout à fait d’accord avec ce résumé, précise Hugo Gaspard, mais j’assume complètement le fait que notre approche ne soit pas trop frontale. Je ne suis pas sûr que donner des leçons soit la meilleure des méthodes. Lorsque la presse s’adresse aux pères, c’est souvent pour leur dire: “Vous êtes nuls et vous le savez, donc n’essayez même pas’’.» Sur ce dernier point, nous n’avons pas tout à fait la même lecture.

Lecture de confort

À l’heure où la notion de charge mentale est revenue sur le devant de la scène, agrémentée de statistiques édifiantes, Daron Magazine est une lecture plaisante qui joue sans doute trop la carte du confort. Ses contenus de qualité (plutôt bien écrits, plutôt bien sentis) ne doivent pas faire oublier son absence globale de militantisme et son refus de dire réellement aux géniteurs «Bougez-vous, on est encore loin de l’équilibre.» Pas sûr que beaucoup de pères ou de futurs pères aient envie d’acheter une revue pour s’y faire engueuler, et c’est évidemment tout le problème: mais, en l’état, Daron s’impose comme un observateur passif (c’est déjà pas mal) dont le contenu ne semble pas en mesure de pouvoir faire bouger les choses. En tout cas pour l'instant.

« Il faut tout de même avoir conscience que c’est le premier numéro, souligne Hugo Gaspard. Les prochains seront plus marqués dans ce sens, plus incisifs. Mais je pense que si la réponse aux inégalités entre les pères et les mères peut évidemment être individuelle, elle doit avant tout être politique. Par exemple, je crois fermement que l’allongement du congé paternité est la clé de pas mal de choses.»

Héros, champions, mentors et chefs

On peut donc espérer que le magazine, s’il parvient à durer, aille gratter un peu plus là où ça fait mal, pousse les hommes à partager concrètement les tâches et responsabilités au lieu de juste participer, leur fasse comprendre qu’ils ne sont pas là juste pour se donner le beau rôle. Tout ce que ne fera jamais le Figaro Magazine, qui faisait sa une du 2 juin sur le Prince William et son fils George avec ce charmant titre: «Les pères, ces héros –Éducation, autorité, comment ils retrouvent leur place». À l’intérieur, 22 pages d’hagiographie collective, saupoudrée de quelques phrases un peu plus nuancées pour faire moderne, mais aussi de quelques perles assez indigestes. La seule question posée par le journaliste Alexandre Delvecchio à l’intellectuel catholique Fabrice Hadjadj, auteur du livre Qu’est-ce qu’une famille? et père de sept enfants, vaut son pesant de cookies:

«La disparition du père n’est-elle pas aussi la conséquence du combat mené par les féministes contre le “patriarcat”?»

De somptueux male tears zemmouriens qui montrent que le chemin est encore fichtrement long: car si Daron Magazine laisse entendre que le combat est gagné, le Fig Mag affirme lui sans complexes qu’il n’y a pas de combat à mener. Ou, pire, qu’il faut se battre pour que les pères retrouvent leur place (c’est-à-dire celle du chef de famille, qui fait sauter les enfants sur ses genoux avant d’aller fumer sa pipe au coin du feu). Un portrait du Prince William par Stéphane Bern et deux pages d’interview de Frédéric Beigbeder complètent ce dossier, qui se conclut par de nombreuses pages shopping intitulées «Mon père ce héros», «Mon père ce champion», «Mon père ce mentor» et «Mon père ce chef» (couteau et planche à découper en guise d’ustensiles de cuisine, liqueurs et cafetières pour le reste). Niveau champ lexical, les choses sont claires. Un encart similaire dédié à la fête des mères aurait sans doute proposé de la douceur, de la beauté et beaucoup de robots ménagers.

Les pères, ces fragiles

Du côté des médias féminins généralistes, la tendance est à la tape dans le dos compatissante. «Est-ce parce que la figure du pater familias est tombée de son piédestal et s’est brisée dans cette chute que certains pères tentent de s’élever à nouveau en montant en haut des grues? Toujours est-il que beaucoup d’entre eux semblent perdus, ne sachant plus comment exercer leur paternité, ne comprenant pas ce que la société et leurs compagnes attendent d’eux», écrit Femme Actuelle. Les confusions sont multiples. D’abord, les pères qui montent sur des grues sont rarement des héros, mais le plus souvent des hommes violents ou incapables de prendre soin de leur progéniture, et à qui on a donc retiré la garde de leurs enfants.


Ensuite, si les pères sont décrits comme perdus, c’est parce que de plus en plus de femmes s’élèvent contre la figure du père présent seulement dans les moments agréables et ludiques, et qui laisse à sa femme le soin de gérer le quotidien, le matériel et le problématique. Une fois encore, on n’oublie pas que de telles problématiques existent aussi chez les parents du même sexe, même si elles se posent de façon différente.

Le problème de ces pères désorientés, c’est qu’on leur demande soudain de se comporter en adultes responsables et d’assumer pleinement leur part. Faut-il faire leur éducation ou les prendre par la main? C’est un autre débat. Toujours est-il que les pères de ce siècle à qui on demande de se montrer réellement concernés par l’éducation et la survie de leurs enfants ne savent pas forcément comment s'y prendre, le retard accumulé étant souvent immense. Mais ce n’est pas en les plaignant que l’on parviendra à répartir la charge mentale et le poids des responsabilités de façon plus harmonieuse. Ni même en leur expliquant qu’ils ont le droit de gérer leurs enfants à leur manière et qu’ils ont besoin de liberté et d’indulgence. Dans un autre article publié par Femme Actuelle, c’est pourtant ce que l’on conseille aux futurs pères: «Si vous préférez donner le bain tranquillement à 22h au lieu de 19h en rentrant du boulot, faites-le!»

 

 

C’est sûr, aucun enfant ne mourra d’avoir été baigné quelques fois à 22 heures au lieu de 19 heures. En revanche, les plus fragiles (surtout chez les plus jeunes) auront peut-être plus de mal à faire preuve de régularité en matière de sommeil ou de prise de repas. Et si le principe est «Ne m’infantilisez pas, laissez-moi édicter mes propres règles», il y a fort à parier que la mère finira par reprendra peu à peu le contrôle des opérations afin d’apporter plus de stabilité et de qualité (c’est d’ailleurs l’un des points abordés par la blogueuse Emma dans sa BD Fallait demander!, qui a remis en avant la notion de charge mentale).

Distribution de médailles

Sur le site Magicmaman.com (qui bat des records de référencement sur les moteurs de recherche dès qu’il s’agit de parentalité), suite à une enquête menée en 2016 auprès de 1.200 pères, on se réjouit du fait que 70% des pères changent régulièrement les couches de leurs enfants «alors que c’est la partie qu’ils apprécient le moins, selon les mamans». Il est vrai que les mères adorent essuyer des excréments et badigeonner du liniment sur des fesses un peu trop rouges. On est encore là, à féliciter les pères qui changent les couches comme si c’était en option. Dans des magazines ancestraux et généralistes comme Parents ou Famili, le principe est le même: bien qu’ils s’adressent officiellement à toute la famille, ils sont clairement plus orientés vers les mères, et ne parlent généralement des pères que pour les inclure de façon assez artificielle ou pour indiquer à quel point ils ont fait des progrès.

Une simple visite sur le site du magazine Parents permet de constater ce qui cloche. Dans la sous-catégorie «Papa» de la rubrique «Être parent», les titres des articles sont les suivants: «À quoi pense-t-il quand il assiste à la première écho?», «À quoi pense-t-il quand il donne le biberon?», «À quoi pense-t-il quand je suis trop fusionnelle avec le bébé?»... Le contenu des papiers est à l'avenant: on aide les mères à comprendre un peu mieux les pères, mais la réciproque est introuvable sur le site alors qu'elle est pourtant beaucoup plus importante. Parler aux pères de la difficulté qu'il y a à voir son corps changer lors de la grossesse (de façon plus ou moins irréversible), de l'accouchement et de ses conséquences, du poids que fait peser la société sur les épaules des mères: c'est dans ce sens qu'il y a le plus de travail.

«J’ai créé Daron Magazine parce que je ne me retrouvais pas dans ces titres de presse familiale», dit justement Hugo Gaspard, qui reconnaît que l’idéal serait de pouvoir créer un grand media fédérateur capable de s’adresser à la fois aux pères et aux mères, sans oublier ni mépriser personne tout en tenant compte du caractère asymétrique des choses (grossesse et patriarcat, pour ne citer que ces deux aspects-là). «Je sais qu’on a eu beaucoup de lectrices sur notre numéro 1, et il est évident que tout en nous adressant aux pères, on écrit aussi des articles pour qu’ils soient lus par les mères.»

Paumé chez le kiosquier

En l’état actuel des choses, un père ou un futur père qui souhaiterait en savoir plus sur son futur statut grâce à la presse papier ou à des sites dits mainstream risque d’en perdre son latin. On lui explique que le père fait figure d’autorité, mais que les hommes sont fragiles et trop peu considérés. On lui affirme que le rôle du père est important à chaque étape, mais on ne lui explique pas comment rattraper son retard en matière de pratiques et de connaissances sur le sujet.


Et surtout, on ne lui fait jamais vraiment comprendre que par défaut, il fait partie de cette moitié de l’humanité qui n’en fait pas assez, qui ne se pose pas assez de questions sur la façon d’élever sa progéniture, cette même moitié de l’humanité qui dort plutôt bien la nuit. Au fond, il n’y a sans doute rien de plus efficace pour évoluer qu’en se constituant une timeline féministe axée parentalité et féminisme sur les réseaux sociaux, et être ainsi aiguillé vers les notions et articles les plus fondamentaux. Un lieu où Daron Magazine a plus de chances de figurer un jour que le Figaro Magazine.

Thomas Messias
Thomas Messias (132 articles)
Prof de maths et critique ciné
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