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Sommes-nous vraiment en train de revivre les heures «les plus sombres de notre histoire»?

Hal Brands et Charles Edel , traduit par Antoine Bourguilleau, mis à jour le 28.07.2017 à 6 h 02

En se focalisant sur l'analogie avec les années 1930, on peut évidemment redouter que la fin de l'ordre international ne soit proche. Mais si l’on se penche sur les années 1970, on peut alors se dire que l’avenir n’est peut-être pas si sombre.

Le panneau d'une participante à la Marche des femmes à Helsinki en Finlande, le 21 janvier 2017 | JUSSI NUKARI / LEHTIKUVA / AFP

Le panneau d'une participante à la Marche des femmes à Helsinki en Finlande, le 21 janvier 2017 | JUSSI NUKARI / LEHTIKUVA / AFP

Serions-nous en train de traverser une période qui ressemble à la terrible décennie des années 1930, quand les régimes autoritaires étaient partout triomphants, quand les dirigeants démocratiques ne parvenaient pas à les arrêter, que le système international s’était alors disloqué et que le monde entier avait basculé dans la guerre? Ou bien vivrions-nous plutôt quelque chose qui ressemble à la fin des années 1970, quand l'Amérique qui se remettait lentement de sa longue participation à une guerre finalement perdue en Asie –celle du Vietnam– et d'une crise économique prolongée, commençait à changer de cap et se lançait dans une période de rétablissement national et de réaffirmation de son ascendant international? Lorsque les situations sont difficiles et complexes, il est fréquent que l’on s’essaie à les comparer à des situations antérieures. Depuis l'élection de Donald Trump, les Américains sont en quête de la meilleure analogie historique qui leur permettrait de comprendre ce qui se passe à l’échelle globale.

Mais le problème avec les analogies historiques, c’est qu'elles produisent le plus souvent autant d’ombres que de lumière. Notre époque actuelle ne saurait en aucun cas ressembler «absolument» à des événements du passé. Se fixer sur une seule analogie ou comparaison tend à nous faire exagérer les grandes similitudes entre hier et aujourd'hui, tout en négligeant les innombrables différences. Le philosophe George Santayana affirmait que «ceux qui ne se souviennent pas du passé sont condamnés à le répéter». Mais dans les faits, ceux qui se focalisent trop sur un précédent historique particulier sont susceptibles de mal comprendre le présent.

L'historien Ernest May et le politologue Richard Neustadt, qui ont également servi de conseillers spéciaux à plusieurs administrations américaines, proposent une autre lecture. Dans leur livre, Thinking in Time, ils soutiennent que la seule façon de rendre les analogies utiles –plutôt que dangereuses– est tout simplement de les comparer les unes aux autres. Ainsi demandent-ils aux décideurs en quête de moments historiques comparables, d'examiner plusieurs cas historiques similaires. Une telle approche, disent-ils, pousse les décideurs à regarder de manière plus critique leurs analogies préférées, à examiner aussi bien les différences que les similitudes, et à acquérir une compréhension plus complète et plus souple du présent. Un modèle comparatif, suggèrent-ils, peut nous aider à réfléchir plus rigoureusement à la nature réelle de notre époque.

Amoncellement de nuages noirs

Dans cet esprit, il est utile de comparer le présent à deux des deux époques antérieures qui ont été souvent évoquées par les commentateurs qui cherchent à donner un sens à la politique de Trump et à l'état général du monde: les années 1930 et les années 1970. Ceux qui prétendent que nous sommes ne train de revivre les années 1930 perçoivent la scène internationale comme un amoncellement de nuages noirs précédant la tempête, car les régimes autoritaires sont en plein essor, les démocraties en repli et le système semble glisser rapidement vers la catastrophe. Une analogie un peu plus optimiste dépeint la période actuelle comme équivalente à la situation des années 1970 – une autre période durant laquelle le leadership américain dans le monde était fortement contesté. Selon les partisans de cette comparaison, les États-Unis seraient à nouveau en plein tourment, tentés  par le repli sur le plan intérieur et le refus des grands défis géopolitiques et géoéconomiques à l'étranger. Mais toujours selon cette analogie, malgré le caractère inquiétant de cette évolution, les tendances de long terme seraient favorables aux États-Unis, dont la puissance va rebondir, comme elle a su le faire à la fin des années 1970 et au cours des années 1980.

Alors, quelle est la meilleure analogie? La comparaison des deux périodes, dans leurs similitudes et leurs différences, suggère que l’analogie la plus pertinente est sans nul doute celle des années 1970 et pas celle des années 1930. L’ordre international n’est pas encore en lambeaux; il y a davantage de raison d’espérer que de désespérer. Mais l’analogie avec les années 1930 donne un autre aperçu critique.  Si les États-Unis et d'autres défenseurs de l'ordre international n’ont plus la volonté de prendre des mesures décisives en faveur des accords mondiaux qu’ils ont contribué à faire signer –comme cela est arrivé au cours des années 1930– alors les choses pourraient rapidement se dégrader. Nous pourrions bien finir par retomber dans les travers et les affres d’une période bien plus sombre.

Aspects familiers

Dans l’ouverture de son Histoire de la seconde Guerre mondiale en six volumes, Winston Churchill écrit:

«Je me suis fixé comme but, en tant que spectateur et acteur de cette période, de montrer comment la tragédie de la Seconde guerre mondiale aurait pu être évitée et comment la malveillance des méchants se renforça de la faiblesse des vertueux.»

Et cette phrase transpire en effet dans tout le premier volume de ses mémoires, intitulé L’orage approche, et qui tient la chronique des années de l’entre-deux guerres avec un sens aigu du désastre qui se prépare. De nombreux aspects de cette histoire semblent étrangement familiers.

Au niveau mondial, les années 1930 voient la montée de puissances autoritaires agressives et l'instabilité croissante des principales régions de l'Europe et de l'Asie. La guerre civile qui fait rage en Espagne s’internationalise, et sert de terrain d'essai pour les armes et les tactiques qui vont jouer un rôle de premier plan dans la conflagration à venir. Elle se solde par la victoire d'un régime autoritaire et brutal. La démocratie se vide de sa substance dans les principaux pays européens et est alors littéralement asiégée par la montée des idéologies violentes et autoritaires; les pouvoirs démocratiques sont trop souvent incapables d'action collective efficace. La montée du nationalisme économique et du protectionnisme mine la prospérité globale ainsi que la coopération géopolitique potentielle qui aurait pu permettre d’enrayer la montée en puissances des nations agressives.

Insécurité économique

Aux États-Unis, la Grande Dépression a provoqué une immense insécurité économique et traumatisé beaucoup d'Américains. Le protectionnisme et le populisme –souvent d'une tonalité quasi-autoritaire– sont des valeurs en hausse. La déception née de l’implication des États-Unis dans les affaires du monde et de leur participation à la Première Guerre mondiale, sans parvenir à donner naissance à une paix durable, est alors à la hauteur des attentes nombreuses qui avaient accompagné cette politique. De plus en plus, se diffuse l’idée d’une conspiration des élites de la Côte Est, –les «mondialistes» d'aujourd'hui– qui n’auraient entraîné le pays dans cette guerre que pour leurs propres intérêts économiques. Au fur et à mesure que l’horizon international s’obscurcit dans les années 1930, de nombreux Américains se déclarent favorables à un retrait de leur pays d'un monde perçu comme dangereux, et les sentiments isolationnistes sont parfois renforcés par des thèmes nationalistes voire antisémites. Mais au final, ce retrait de l’Amérique des affaires du monde ne fait que renforcer le chaos, et permet à des dictateurs agressifs de faire disparaître la démocratie et de se tailler des sphères d’influence considérables avant de plonger le monde entier dans la guerre.

Il est difficile de ne pas reconnaître les échos des années 1930 dans les événements d'aujourd'hui. La démocratie est de nouveau sous tension dans de nombreux pays, et des puissances autoritaires agressives n’ont de cesse de placer leurs pions sur l’échiquier mondial. Bon nombre des principaux pouvoirs démocratiques sont en pleine crise de confiance et divisés en interne. Une guerre civile terrible, plus en Espagne, mais en Syrie, est à nouveau devenue une arène où s’affrontent les grandes puissances; les doutes relatifs au maintien des engagements de l'Amérique à soutenir un système mondial stable sont à nouveau importants. Comme Robert Kagan et d'autres l'ont fait observer de façon convaincante, l'analogie avec années 1930 reflète certainement un sentiment généralisé de peur chez nos contemporains devant le délabrement de l’ordre international, et devant l'incertitude déstabilisatrice que créé le renversement apparent de la politique d'internationalisme des États-Unis qui avait cours sous Obama. Quelles que soient les limites de la comparaison, les années 1930 continuent de nous avertir de la rapidité avec laquelle les choses peuvent rapidement dégénérer –mais aussi de ce qui se passe lorsque les défenseurs de la paix et de la stabilité internationales décident de se retirer du jeu.

Différences cruciales

Cependant, il existe des différences cruciales entre cette période et la nôtre. Au cours des années 1930, c’est l'idée même de la gouvernance démocratique qui était menacée de mort par la montée en puissance des pays autoritaires. Nous pouvons bien vivre aujourd'hui une récession démocratique inquiétante, mais on compte encore plus de 110 démocraties dans le monde et les démocraties occidentales possèdent toujours une prépondérance claire à l’échelle mondiale, sur tous les autres régimes autoritaires. Dans les années 1930, il n'existait aucune coalition forte pour enrayer les progrès de l'Allemagne nazie, de l’Italie fasciste, de la Russie stalinienne et du Japon impérial, et il s’est avéré impossible de former une telle coalition avant que le système mondial dans son ensemble ne s’effondre. Aujourd'hui, en Europe et dans l'Asie-Pacifique, des coalitions créées dans le but exprès de prévenir les actes d'agression par des États dictatoriaux sont bien en place. Cela ne signifie pas pour autant que l'OTAN ou les traités d’alliance de l'Amérique avec les grandes puissances de la région Asie-Pacifique ont dissuadé les aventures territoriales de la Russie en Ukraine ou de la Chine en mer de Chine méridionale. Mais les mécanismes géopolitiques de base qui permettent d’empêcher une agression ultérieure existent. Ils ont déjà été utilisés par le passé et ils connaissent une deuxième jeunesse avec les nouvelles pressions internationales qui émanent de Pékin et Moscou.

En outre, si les années 1930 ont vu l'effondrement complet de la Société des Nations face à des agressions externes, les institutions internationales de l'Otan, des Nations unies ou du Fonds monétaire international ne sont pas encore en panne sèche et demeurent des lieux de débat importants pour discuter des défis mondiaux. Certes, en ce moment, l'organisation régionale la plus importante du monde, l'Union européenne, traverse une crise grave, mais son effondrement complet semble assez peu probable. Les deux États les plus puissants qui la composent, l'Allemagne et la France, restent attachés à leur mission et maison commune. Dans les années d'entre-deux-guerres, l'Amérique était militairement absente des principaux théâtres d’opération; aujourd'hui, les forces américaines sont toujours déployées en Europe, en Asie-Pacifique et dans le golfe Persique, et soutiennent les puissances régionales alliées de l’Amérique contre la pression et l'intimidation de leurs voisins. Et tandis que la Russie, la Chine et l'Iran continuent de saper la stabilité de certaines régions et menacent les démocraties situées à leurs périphéries, ce serait pousser l'analogie trop loin que d’affirmer que l'un de ces États serait l'équivalent de l'Allemagne d'Adolf Hitler ou même du Japon impérial –désireux d’établir leur dominations et prêts à risquer une guerre mondiale pour y parvenir.

Largement favorable à l'internationalisme

Aux États-Unis, le paysage intérieur d'aujourd'hui diffère également des années 1930 de manière fondamentale. Les États-Unis ont certes à leur tête un président qui remet en question les grands axes de la politique étrangère américaine, mais au sein des élites politiques et autres –au Congrès, dans les médias, dans les cercles diplomatiques, dans le monde des affaires et ailleurs– on est largement favorable à l'internationalisme. La situation des années 1930, quand Franklin D. Roosevelt avait été contraint par un Congrès sceptique et largement isolationniste, était beaucoup plus redoutable pour les partisans d'une plus grande implication de l’Amérique dans la sécurité mondiale. La méfiance à l’égard de l'internationalisme, qui avait suivi la Première Guerre mondiale, était omniprésente et sévère; or, malgré la lassitude qui a résulté des interventions américaines en Irak et en Afghanistan, et malgré les plaintes qui ont souvent été proférées lorsque l’on parlait du fardeau que représente le leadership américain dans le monde, les sondages d'opinion montrent toujours un soutien relativement fort à l’égard des alliances entre les États-Unis et les autres pays, à l’égard du libre-échange, du maintien de la primauté militaire américaine et d'autres objectifs traditionnels de la politique étrangère. La politique étrangère américaine et la sécurité internationale ne sont certes pas dans une dynamique très positive à l’heure actuelle, mais l'analogie avec les années 1930 tend à nous faire exagérer les problèmes et les périls de la situation actuelle, et à nous faire déprécier à tort les moyens et les ressources dont nous disposons.

Annoncer un avenir plus radieux

Alors, quelle pourrait être une analogie plus optimiste? L'obscurité pourrait être le signe avant-coureur de la tempête, mais pourrait aussi annoncer un avenir plus radieux. A la veille de l'élection présidentielle de 1980, à l’issue d’une longue période de doute national et de quête d’identité, Ronald Reagan affirmait que le renouveau national était en cours, déclarant que «le géant endormi s’étirait, empli de détermination.» Une telle vision semblait alors en parfait décalage avec la morosité ambiante.

«Nombre d'entre nous, disait le futur président en s'adressant au peuple américain, sont mécontents de voir l’aggravation des problèmes économiques, mécontents de l'atmosphère de crise constante au sein de notre politique étrangère, mécontents de voir notre prestige décroître à travers le monde, mécontents de la faiblesse de notre économie et de notre sécurité nationale, qui mettent en péril la paix dans le monde, mécontents de notre manque de leadership fort et direct.»

Cette description de Reagan se voulait une réplique cinglante au discours dit du «malaise» (en français) prononcé par Jimmy Carter l’année précédente. Si Carter n'avait pas mentionné le mot «malaise» dans ce discours, il y parlait de la «crise de confiance» que traversaient les États-Unis, une crise qui «menaçait de détruire le tissu social et politique de l'Amérique».

À bien des égards, ce discours était pourtant le reflet précis de l'humeur de l’opinion publique américaine à la fin des années 1970. Au cours de cette décennie, les États-Unis avaient dû faire face à de sérieux défis: la concurrence économique sévère d'autres puissances de premier plan, la montée de l'Union soviétique comme concurrent mondial dans le domaine militaire, la récession et l'humiliation nationale causées par les chocs pétroliers. Chacun redoutait alors qu’à l’issue de la défaite américaine au Vietnam, les États-Unis ne reprennent une posture isolationniste et des membres influents du Congrès évoquaient même l’idée de retirer un nombre important de troupes américaines d'Europe. Le nationalisme économique était alors en pleine hausse. John Connally, secrétaire du Trésor de Richard Nixon, résumait la situation avec son élégance coutumière: «les étrangers ont l’intention de nous baiser. Notre boulot c’est de les baiser les premiers.»

«Les étrangers ont l’intention de nous baiser. Notre boulot c’est de les baiser les premiers»

John Connally, secrétaire du Trésor de Richard Nixon

Dans ces circonstances, les doutes sur la capacité des États-Unis à conserver à la fois sa prédominance et le système international né de l'après-guerre étaient omniprésents. Les défenseurs de ce système s’inquiétaient de voir l'ère américaine se terminer; les ennemis du «monde libre» ne se tenaient plus de joie. «Le recul de la puissance américaine pourrait bien se transformer en déroute» affirmait ainsi en 1979 James Schlesinger, ancien secrétaire à la Défense et secrétaire à l’Énergie. «La tendance pourrait devenir irréversible à bien des égards». «L'impérialisme n'est pas capable de faire face aux crises» déclarait de son côté Leonid Brejnev aux dirigeants du Pacte de Varsovie en 1978.

Un prélude au renouvellement

Et pourtant, les années 1970 ne virent pas la disparition de la puissance américaine, pas plus que du système du monde libre érigé après la Seconde Guerre mondiale. Elles ne furent qu’un moment difficile, un prélude au renouvellement. À la fin des années 1970, le monde tournait de nouveau en faveur de l'Amérique –la démocratie était en plein essor, la mondialisation progressait, et l’URSS, principale grande puissance concurrente de l'Amérique, entamait un déclin irréversible. Et au début des années 1980, les États-Unis poursuivaient des stratégies opérantes et très efficaces pour rétablir leur ascendant mondial et accélérer leur regain de puissance. En l’espace d’une décennie, la Guerre froide s'est terminée selon des termes dictés par les Américains, tandis que la démocratie et les marchés ne cessaient de progresser, avec le soutien des États-Unis, et dans des proportions jamais connues.

En se focalisant sur l'analogie avec les années 1930, on peut évidemment redouter que la fin de l'ordre international soit proche. Mais si l’on se penche sur les années 1970, on peut alors se dire que l’avenir n’est peut-être pas si sombre. De ce point de vue, les États-Unis et le système international pour lequel ils servent de point d’ancrage ont encore des forces énormes et inégalées à faire valoir à leur éventuelle concurrence; les tendances de long terme sont favorables à Washington, et l'Amérique ne fait peut-être que traverser l'un de ses moments de doute et d’introspection récurrents plutôt qu’un rejet plus fondamental de l’internationalisme –bref, une redite de ce qui s’est passé dans les années 1970.

Des relations compliquées et détériorées avec la Chine et la Russie

D’accord, mais jusqu’à quel point cette analogie fonctionne-t-elle? Dans une certaine mesure, souligner la comparaison avec les années 1970 risque de nous faire sous-estimer les difficultés et les défis auxquels l'Amérique est confrontée aujourd'hui. Car malgré la désillusion occasionnée par la défaite au Vietnam, l'Amérique n'avait alors pas élu un président qui rejetait les orientations majeures de la politique étrangère américaine avec autant de véhémence et de fréquence que Donald Trump a pu le faire lors de la campagne présidentielle de 2016. Le «soft power» américain avait certes été mis à mal par tous les bouleversements des années 1970, mais cet affaissement d’alors pourrait bien n’être rien comparé à la perte de prestige dont les États-Unis souffrent déjà depuis le début de la présidence de Trump.

A l’échelle mondiale, si l'Union soviétique a pu être un authentique rival sur le plan militaire durant les années 1970, même à son apogée, son économie sclérosée et dirigiste n’a jamais menacé la primauté économique américaine comme la Chine peut le faire aujourd'hui. Et dans les années 1970, les États-Unis pouvaient habilement jouer la Chine et l'Union soviétique l’une contre l’autre; aujourd'hui, Washington entretien des relations compliquées et détériorées avec ces deux puissances, qui contestent les normes internationales et les arrangements géopolitiques avec lesquels elles n'ont à dire vrai jamais été d’accord et qui leur ont été imposés. Les années 1970 ont été une période difficile, sans doute, mais la comparaison peut, d'une certaine manière, nous donner une vision un peu trop idyllique de la situation à laquelle nous sommes aujourd’hui confrontés.

Pourtant, si les années 1970 sont loin d'être une analogie parfaite, cette décennie éclaire des aspects importants du moment contemporain. Les années 1970 nous rappellent qu’aujourd'hui comme par le passé, les concurrents de l’Amérique sont confrontés à des défis de long terme qui font apparaître les nôtres comme relativement modestes en comparaison. La Russie est, après tout, un pouvoir en déclin sur le plan économique et démographique; sa puissance militaire repose donc sur des fondations extrêmement précaires. La Chine est déjà confrontée à un ralentissement de sa croissance économique, sa population vieillit extrêmement rapidement, l’énorme bulle de sa dette est sur le point d’exploser, et sa belle assurance géopolitique peine à dissimuler la nervosité transparente de ses gouvernants face aux troubles sociaux croissants qui agitent le pays et aux autres signes d'insatisfaction à l'égard d'un système politique corrompu et impitoyablement autoritaire.

Culture d'innovation et résilience

De même, l'analogie avec les années 1970 nous rappelle qu’il convient toujours de prendre en compte les atouts américains de long terme dont aucun adversaire potentiel ne dispose et de les intégrer aux tendances émergentes, qui peuvent encore jouer à l'avantage de l'Amérique. Le nombre impressionnant d’alliés des États-Unis, son profil démographique relativement sain, sa culture d'innovation et sa résilience répétée face aux changements macroéconomiques font partie de la première catégorie; la révolution énergétique qui donne à l'Amérique un nouvel élan économique et géopolitique n'est qu'un exemple de la seconde.

En outre, l'expérience des années 1970 souligne que les vrais adversaires ont tendance à jouer toutes leurs cartes aussitôt qu’ils le peuvent, se mettant ainsi en danger en exposant leurs vulnérabilités que les États-Unis et leurs alliés peuvent exploiter. Moscou, par excès de confiance, s’est engagé dans de très nombreux pays du Tiers Monde dans les années 1970, ce qui a permis à Carter et à Reagan de punir son audace en soutenant les guérilleros anticommunistes. Si la Russie et la Chine s’entêtent dans leur comportement révisionniste actuel, elles risquent bien d'encourager un renversement géopolitique, ne serait-ce qu’en poussant leurs rivaux à coopérer plus étroitement entre eux et avec les États-Unis. De plus, nous pouvons apprendre des événements des années 1970 que nos traumatismes actuels ne sont ni sans précédents, ni particulièrement graves selon les normes historiques. Par ses effets sur la stabilité politique et sur la puissance des États-Unis, la guerre du Vietnam a été bien pire que tout ce que le pays a pu connaître en Irak ou en Afghanistan au cours des 15 dernières années.

Nous pouvons apprendre des événements des années 1970 que nos traumatismes actuels ne sont ni sans précédents, ni particulièrement graves selon les normes historiques

Enfin, l'expérience des années 1970 nous pousse également à ne pas trop nous affoler sur la posture internationale des États-Unis. Oui, le phénomène Trump est profondément troublant pour ceux qui souhaitent voir une Amérique engagée dans le monde, contribuant de manière constructive à des questions telles que le commerce international et la lutte contre le réchauffement climatique. Mais nous avons vécu d’autres périodes de désenchantement de ce genre, comme le rappelle l'expérience des années 1970. L’intérêt et la logique même de l'engagement et de l'activisme américain sur la scène mondiale s'est généralement réaffirmée après ces courtes périodes de défiance –généralement en réponse à des événements menaçants à l'étranger. En effet, les sondages d'opinion portant sur le soutien aux alliances de l’Amérique et sur l’importance d’honorer les engagements outre-mer de l'Amérique étaient bien plus mauvais dans les années 1970 qu’aujourd’hui (après le retrait américain du Vietnam, par exemple, seuls 36% des Américains estimaient qu’il «était important pour les États-Unis de prendre des engagements envers d'autres pays et de les tenir»). Cela devrait constituer un bon antidote au pessimisme actuel.

S’il est une leçon à retenir des années 1970, c’est bien que nous avons déjà vécu pareille période —que les défis posés aux engagements américains et au système international ne sont pas neufs et qu’ils ont bien souvent été plus durs qu’aujourd’hui et que la puissance américaine et son gouvernement se sont bien souvent avérés plus résilients que prévu. A la fin de sa présidence, Jimmy Carter disait aux membres du Conseil National de Sécurité que si les États-Unis pouvaient juste se contenter de traverser les orages qui menaçaient sa position géopolitique, l’horizon, sur le long terme, apparaissait plein de promesses. Malgré les traumatismes et les inquiétudes du temps présent, on pourrait aujourd’hui faire sans doute preuve du même optimisme.

Mais –et c'est un énorme «mais»– une telle prévision dépend des efforts réels de l'Amérique à corriger le tir et à coopérer efficacement avec les forces qui façonnent le paysage international d’aujourd'hui et celui du futur. Ce qui a condamné le système international dans les années 1930 n'était pas uniquement la force écrasante des pouvoirs autoritaires – obalement, l'Allemagne nazie est restée militairement inférieure à la Grande-Bretagne et à la France jusqu'en 1938– mais le fait que leurs adversaires ne réagissaient pas assez fortement, et quand ils le faisaient, c’était trop tard. Et quand les États-Unis sont finalement sortis de leur malaise des années 1970, ce n'était pas simplement parce que les vents géopolitiques commençaient à souffler en leur faveur. C'est aussi parce que les responsables des États-Unis ont commencé à adopter des politiques avisées, qui leur ont permis de profiter de ces alizés.

Trump, une assez belle dose d’incompétence et d’imprévisibilité dans la politique étrangère

Il est maintenant bien connu que l'administration Reagan –en s’appuyant sur les fondations posées par Carter– s’est lancée dans une offensive sur plusieurs fronts afin de profiter des faiblesses soviétiques, en augmentant comme jamais les effectifs des forces armées américaines, en livrant des guerres de l’ombre aux Soviétique et à leurs alliés partout dans le Tiers Monde, en menant une guerre idéologique et économique, et ainsi de suite. Les responsables américains ont également travaillé d’arrache-pied pour revitaliser les alliances américaines avec les pays d’Europe et d’Asie-Pacifique. Washington a développé –d'abord sous Carter et ensuite sous Reagan– une politique d'influence des États-Unis visant à encourager la libéralisation politique à l'étranger, et a toujours utilisé l'influence américaine pour promouvoir des réformes axées sur le marché, ce qui a contribué à la mondialisation, favorable aux États-Unis. Sur le plan intérieur, les politiques associées au Reaganomics ont enrayé l’inflation et donné le top départ de deux décennies de croissance économique soutenue. Dans tous ces domaines, l'Amérique a joué de ses forces –et les faiblesses de ses adversaires– et a su profiter des opportunités qui se sont présentées.

Reste à voir si les États-Unis et ses partenaires géopolitiques peuvent encore le faire encore aujourd'hui. Jusqu'en novembre 2016, les signes semblaient au moins en partie prometteurs. L'administration de Barack Obama avait déjà renforcé la position géopolitique des États-Unis dans certains domaines clés –renforçant le flanc est de l'Otan, par exemple, et accélérant progressivement la lutte contre l'État islamique– et la plupart des observateurs jugeaient probable qu'une administration Hillary Clinton aurait encore accéléré cette tendance. Sauf que c’est Donald Trump qui a été élu, et jusqu'à présent, il a pris une direction bien différente, en introduisant une assez belle dose d’incompétence et d’imprévisibilité dans la politique étrangère, en s’aliénant ses partenaires plutôt que de les rassurer, en gaspillant plutôt qu’en maximisant les avantages de l'Amérique et en exacerbant les divisions de la société américaine plutôt que de les guérir. Comme déjà mentionné, nous avons de bonnes raisons de penser que l'indifférence apparente de Trump à l’égard l'ordre mondial n'est pas partagée par la majorité de l’opinion publique américaine, et les fonctionnaires ont toujours leur mot à dire dans les affaires étrangères. Pourtant, l’arrivée au pouvoir de Trump a au moins montré qu’il était possible que les États-Unis s’écartent d’une attitude constructive et multilatérale et optent pour un unilatéralisme destructeur et étriqué.

Et en effet, si les États-Unis choisissent cette deuxième voie, alors les choses pourraient devenir bien plus compliquées. Le fait géopolitique fondamental qui, à lui seul, explique pourquoi, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, une situation telle que celle des années 1930 n’est jamais réapparue, c’est que les Américains ont tenu à asseoir un leadership qui, pour imparfait qu’il soit, s’est avéré indispensable. Si ce leadership disparaît, alors la cohésion et l’efficacité des institutions démocratiques pourraient s’effacer. Les défis posés à l’ordre international pourraient s’intensifier. Les puissances autoritaires contestataires pourraient se demander si l’heure n’est pas venue pour elle de jouer leur va-tout. Dans un tel scénario, les années 1930 pourraient bien redevenir une analogie finalement valide.

L'histoire n'est jamais un guide parfait pour lire l'avenir, bien sûr, et elle fournit rarement des leçons concrètes et spécifiques sur les politiques que les États-Unis –ou tout autre État– devraient suivre aujourd'hui. Mais l'histoire donne aussi des points de référence qui peuvent nous aider à comprendre notre époque et ses enjeux, ainsi que des avertissements sur ce qui pourrait se produire si l'Amérique s’affaiblissait. Permettez-nous d'espérer que cette administration –ou, plus probablement peut-être, celle qui lui succèdera– saura trouver à la fois des objectifs et une sagesse nécessaire pour faire en sorte que nous puissions un jour regarder derrière nous et regarder notre présent actuel comme le prélude d’un renouveau et pas celui d’un désastre.

Hal Brands
Hal Brands (1 article)
Hal Brands est un professeur émérite en affaires internationales à la Johns Hopkins University’s School of Advanced International Studies (Baltimore). 
Charles Edel
Charles Edel (1 article)
Charles Edel est professeur de stratégie et affaires publiques au U.S. Naval War College.
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