Culture

Peut-on interdire les spoilers?

Thomas Andrei, mis à jour le 18.07.2017 à 8 h 20

La nouvelle saison de «Game of Thrones» a débarqué. Lors des sept épisodes à venir, l’excitation, la maladresse voire la malice de certains vont gâcher à des milliers de gens des moments clefs de la série, détruisant la narration, tuant le suspense et gâchant le travail des auteurs. Quatre juristes d’horizons variés réfléchissent aux manières d'enrayer le mal du siècle.

© HBO

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L’action de spoiler, c’est ne pas respecter le véritable passionné d’art et de narration. C’est ne pas comprendre qu’on se met réellement à la place des personnages, qu’on s’attache, qu’on se sent proche d’eux. C’est aussi ne pas respecter l’objet d’art en général. Si on préfère les navets, on peut ne pas comprendre que des cerveaux comme ceux de G.R.R. Martin ou David Lynch réfléchissent une oeuvre dans son ensemble. Chaque détail peut compter et donner un indice sur la suite des évènements, voir le dénouement. Ceux qui se moquent de l’implication totale d’un tiers dans la narration et la vie des personnages ne devraient pas rester impunis. Mais comment? 

1.Au nom de quoi pourrait-on punir les spoilers?

 

Pour le duo d’avocats au barreau de Paris Me Giovanna Nino et Me Arnaud Touati, un régime de responsabilité pénale qui sanctionnerait l’infraction de spoiler pourrait se faire sur deux axes. D’abord, «une raison d’ordre public, garder le suspens qui fait la beauté de l’art cinématographique.» Ensuite, des raisons plus personnelles: «ne pas ruiner le travail de l’artiste qui joue, du scénariste qui écrit, des jeux de caméras...»

Amatrice de séries telles The Leftovers ou Game of Thrones, Laura Cabrol, coordinatrice des productions et détentrice d’un M2 en droit des médias voit en la «lutte anti-spoil» un combat «légitime.» Pour elle, le talent des auteurs et réalisateurs ne se limite pas à la seule surprise, au dénouement, mais également à la construction, à la manière d’amener le public jusqu’au climax.

2.Comment lutter contre les spoilers?

Comme les films, les séries appartiennent à la catégorie des œuvres audiovisuelles. «C’est à dire des créations de l'esprit qui sont protégées en raison de leur originalité», commence Laura Cabrol. La lutte contre ce mal peut, selon les cerveaux et spécialités des juristes, s’organiser de plusieurs manières. Dès qu’on l’évoque avec Jérôme Sujkowski, un article du Code Civil fuse: «Tout fait quelconque de l'homme, qui cause à autrui un dommage, oblige celui par la faute duquel il est arrivé à le réparer.» Avocat en propriété intellectuelle et nouvelles technologies pour le Cabinet Ydès, il précise:

«C’est l’article 1240. Si une personne se sent lésée d’avoir été spoilée par un tiers, c’est cet article qu’elle pourrait chercher à actionner devant le juge civil.»

Un droit à ne pas être spoilé

Sébastien Cacioppo, lui, voit les choses en grand. Pour lui, il faudrait consacrer au public «un droit à ne pas être spoilé». ATER à la faculté de droit de l'Université d'Aix-Marseille, titulaire d’un master 2 en droit des médias, il développe: «Ce droit-là serait consécutif à une obligation universelle de ne pas spoiler un individu. En vertu de ce droit qu’il a de découvrir par lui même la fin d’un épisode.»

Deux conceptions s’offrent alors aux juristes: un point de vue positif et un point de vue négatif. «Les deux sont intimement liés, explique Cacioppo. L’acceptation positive serait de dire que chacun a un droit à ne pas être spoilé. Chacun est titulaire d’un droit. La conception négative concernerait un devoir de discrétion qui se matérialiserait par une obligation passive de ne pas révéler la fin d’un épisode. Nous avons donc le droit de ne pas être spoilé, qui se répercute pour un tiers en obligation de ne pas révéler la suite d’un épisode, s’il la connait.»

Pour une responsabilité pénale, il faudrait d’abord définir le régime de l’infraction. Pour ce faire, le duo Nino – Touati à réfléchi à «divers niveaux de spoils» et à un système de gradation.

3.Quel type d'infraction? 

D’abord, une gradation en fonction du contenu spoilé. Pour Me Giovanna Nino et Me Arnaud Touati, spoiler une série serait plus grave que spoiler un film: «car le but de la série réside dans le suspense, épisode après épisode, sur du long terme.» La qualité rentrerait aussi en jeu: «le spoil d’un film ou d’une série culte est plus grave que le spoil d’un film lambda, car chacun veut découvrir par lui-même le contenu.»

Si s’attaquer à Twin Peaks ou Trainspotting serait donc grave quelque soit l’année du spoil, le juge pourrait être plus coulant pour un petit film oublié. Si le film ou la série n’est pas culte, le spoiler serait moins grave pour une œuvre sortie dans les années 90 qu’en juin 2017, «car si l’épisode vient de sortir, le spoileur sait qu’il y a peu de chance pour que la fin soit connue.»
Ce dernier point se rattache à la gradation suivante, sur «l’importance du spoil.» En effet, le juge serait bien sûr plus sévère en cas de révélation de «la chute de Seven ou Fight Club», de la «mort – ou non - d’un personnage de Game of Thrones» que si le vilain spoileur ne balance à sa victime qu’une phrase potentiellement culte.

L'intention de nuire

La victime elle même fait l’objet d’un système de gradation. Nino et Touati estime qu’il serait plus grave de spoiler un classique Disney à un enfant: «Parce que ces films font partie de sa construction et de son développement personnel.» Pareil si le spoileur sait que sa victime est particulièrement passionnée de série, un être fragile et susceptible. Les avocats rappellent que spoiler un film ou une série pourrait aussi impacter les producteurs. Nombre sont les membres du public qui pourraient perdre tout intérêt à voir Sixième Sens s’ils savaient déjà ce qu’il se passait à la fin. À l’époque, le réalisateur M. Night Shyamalan avait d’ailleurs particulièrement insisté au près de la presse pour que rien ne soit révélé.

Comme la victime, le spoileur est sujet à gradation. Un ami peut pardonner un spoil. Un inconnu, moins. Un régime particulier devrait aussi être prévu pour les réseaux sociaux. Un spoil de masse étant évidemment plus grave qu’un spoil particulier.

Des circonstances atténuantes

Les deux juristes prévoient aussi des circonstances atténuantes. Si le spoil vient d’un mineur, ou du moins d’un enfant, on peut être clément. À l’inverse, le «spoil volontaire», venant d’une personne sachant qu’une autre n’a pas vu une série et désire la voir, serait une circonstance aggravante. Bien pire, serait la préméditation. Nino souffle: «Si le spoil est voulu, construit, c’est grave. Révéler l’intrigue au milieu de l’épisode, il n’y a rien de pire.» Laura Cabrol valide: «L’important c’est de savoir s’il y a intention de nuire. C'est l'élément moral de l'infraction, exigé par le droit pénal. Cela peut arriver. L'esprit humain est ainsi fait.»

Dans le cadre de son droit à ne pas être spoilé, Sébastien Cacciopo imagine la mise place du principe de proportionnalité. Il précise:

«Les éléments de fait permettent de nuancer en fonction de la gravité. C’est à l’appréciation du juge de caractériser si une situation de fait est, à l’aune des textes, une atteinte à ce droit. La caractérisation de l’atteinte à ce droit de ne pas être spoilé doit être corrélative et conditionnée à des éléments de faits bien déterminés. En fonction de la gravité du spoilage, on peut considérer que l’atteinte est caractérisée ou pas. C’est au juge de déterminer si dans telle ou telle situation, il y a eu spoilage du droit ou pas. Si tout le dénouement de la série est rapporté et que la victime ne voit plus d’intérêt à regarder la série pour connaître la fin par elle même, on peut considérer que l’infraction est caractérisée.»

4.Quelles peines possibles?

Selon la gravité, le coupable pourrait être puni d’une simple «amende, qui équivaut à payer des places de cinéma aux personnes qui ont été spoilées.» De même manière que pour une entrave mineure au code de la route, le coupable pourrait être envoyé en «stage de sensibilisation spoilage.» Les avocats suggèrent: «Le coupable doit être informé que son acte est mauvais pour le bien commun et l’accomplissement personnel. Il pourrait pendant ce stage être condamné à regarder un film intrigant et qu’on lui spoile la fin du film, qu’il comprenne ce que ça fait.»

Finalement, la peine la plus dystopique –avant la prison– serait d’interdire les salles de cinéma aux «spoileurs professionnels.» Allons plus loin, ils ne pourraient pas non plus regarder de série sur un ordinateur ou une télé pendant une certaine période. Une idée qui rappelle les interdictions de stade aux trouble-fêtes du monde du football.    

5.La charge de la preuve

C’est ici que le bas blesse. Sébastien Cacciopo pose: «la personne doit prouver qu’elle n’a pas vu l’épisode et en même temps prouver qu’elle a été spoiléé.» Sujkowski affine:

«Il faudrait démontrer l’existence d’une faute, d’un préjudice et un lien de causalité entre les deux. Si l’on peut envisager l’existence d’un préjudice – moral, par exemple - du fait du spoil, on peut également chercher à démontrer un lien de causalité entre le spoileur et le préjudice. Mais ça n’est pas si simple: comment démontrer le fait que vous n’étiez pas déjà au courant? Même si vous prouvez que vous n’avez pas eu le temps de regarder un épisode qui vient de sortir, la défense pourrait essayer de nier le fait que c’est la faute de son client. Qui nous dit que le plaignant n’a pas été spoilé dans le métro mais décide d’aller charger son patron parce qu’il sait qu’il gagne plus d’argent et qu’il a donc plus de possibilité de récupérer de l’argent?»

Dans cette optique, Sujkowski assure que la création d’une infraction pénale serait la plus efficace: «Il vaut mieux s’en prendre à la personne qui commet le spoil.» L’avocat réfléchit:

«Au pénal, il conviendrait de démontrer l’élément matériel puis l’élément intentionnel. En ce qui concerne l’élément matériel celui-ci est évident: l’exercice même du spoil. D’une manière ou d’une autre, vous démontrez qu’une personne a spoilé. Par un échange de mails, un dialogue sur les réseaux sociaux, par exemple. En ce qui concerne l’élément intentionnel c’est la volonté de nuire qui sera recherchée et qui est plus compliquée à démontrer. Mais quitte à avoir un législateur fou, autant prévoir une présomption de mauvaise foi qui pèserait sur le spoiler, comme c’est le cas actuellement en matière de contrefaçon.»

6.Doit-on établir un délai ou une prescription?

Pour Nino et Touati, cela semble complexe. «Il faudrait prévoir un délai court de 3 ou 6 mois par exemple à partir de la diffusion du contenu spolié. Cette prescription permettrait de trouver un équilibre entre la liberté d’expression et le droit à l’intrigue.» Cacciopo, lui aussi, réfléchit à un délai d’action: «Pendant combien de temps après le spoil, la victime peut-elle agir sur le fondement de ce droit?»

Cependant, l’idée ne semble pas le séduire. Il estime qu’une «série peut avoir même vingt ans, une personne qui ne l’a jamais vue pourrait quand même mettre en œuvre ce droit de ne pas être spoilé.» Il affine: «Du fait de sa non-connaissance de la série, une personne bénéficie quand même de ce droit. Il faut circonscrire le domaine de ce droit. S’applique-t-il seulement aux séries diffusées à la télé ou à toute série, quel que soit sa date de diffusion? Le point d’ancrage du droit s’attache à la situation personnelle du titulaire. Il est titulaire de ce droit pour n’importe quelle œuvre qu’il n’a pas encore vu. Que le dernier épisode d’une série ait été diffusé il y a une semaine ou il y a vingt ans.»

7.Moyen de défense

Un détail cependant, qui entrave encore le «droit à ne pas être spoilé»: la liberté d'expression... Jérôme Sujkowski: «Il n’est donc pas possible actuellement de sanctionner la pratique du spoiler.»

Jusqu'à ce que le droit à ne pas être spoilé et à kiffer ses séries tranquille prime enfin sur tout le reste, c'est «la liberté d'expression qui prime» rappelle malheureusement Cabrol. «Il n'y a qu'à voir dans quels rares cas elle passe en second: l'apologie du terrorisme, la négation de l'existence et des atrocités de la Shoah, par exemple, et, dans une mesure moindre, la diffamation.»

Pour Nino et Touati il faudrait donc «délimiter les bornes entre liberté d’expression et spoil.» Ils développent: «Par exemple, en fonction du moment où le spoil est dit et avec quelle volonté derrière.» Autre moyen de défense: le débat public. On pourrait ainsi plaider que «l’annonce spoilée est tellement connue du débat public, que l’information circule sur tous les réseaux. La personne pouvait légitimement penser que l’interlocuteur savait.»


Laura Cabrol ajoute: «À partir de quand une révélation entre dans le domaine public de la conscience publique? Ned Stark est mort. Qui l'ignore aujourd'hui?»

Oops, vous ne saviez pas? On vous a spoilé? Essayez donc de faire valoir vos droits à ne pas être spoilés en tentant les méthodes ci-dessus? Et vous nous raconterez. 

Thomas Andrei
Thomas Andrei (4 articles)
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