Culture

Le casse-tête de l'ambition féminine

Katy Waldman, traduit par Bérengère Viennot, mis à jour le 17.07.2017 à 16 h 22

Un recueil d’essais paru aux États-Unis raconte la position ambivalente de la société vis-à-vis de l’ambition des femmes, et la relation torturée que celles-ci entretiennent avec leur propre ambition.

Dyllan McGee, Sheryl Sandberg auteure de «En Avant toutes» (Lean in) et Lori Goler  lors d'une conférence en février 2017 en Californie | Emma McIntyre / AFP

Dyllan McGee, Sheryl Sandberg auteure de «En Avant toutes» (Lean in) et Lori Goler lors d'une conférence en février 2017 en Californie | Emma McIntyre / AFP

Les États-Unis vivent une vraie histoire d’amour avec l’ambition. Le mythe national américain met en scène un rêveur qui part de rien et se retrouve propulsé au pinacle de la prospérité à la seule force de son courage et de sa présence d’esprit. Ces derniers temps c’est l’ambition féminine, ou en tout cas le concept, qui a tout particulièrement le vent en poupe. Nous parlons d'un pays où les auteurs de best-sellers et les dirigeants d’entreprises de hautes technologies encouragent les femmes à demander des augmentations, éventuellement après avoir pris des poses singeant la confiance en soi dans les toilettes du bureau en beuglant «JE SUIS VAIANA» ou «Libérééééée, délivréééééée». (Nous parlons aussi d'un pays de femmes pauvres ou au chômage qui n’ont jamais lu En avant toutes, n’ont jamais regardé de conférence TED ni vu La reine des neiges, mais on y reviendra). D’un point de vue publicitaire, rien n’est plus tendance que de rappeler aux filles qu’elle peuvent tout faire. Qu’elles peuvent tout acheter. «Rêve en grand!» intime-t-on aux petites filles américaines. Or le poids et le coût de ces rêves sont trop souvent occultés.

Ce n’est pas le cas dans Double Bind, un recueil d’essais sur les femmes et l’ambition rassemblé par Robin Romm, avocate devenue auteure. «Je définis l’ambition, à l’image d’Anna Fels, comme une volonté de faire du bon travail dans le monde et que ce travail soit reconnu par des gens qui le comprennent» écrit Romm. Ce n’est pas de sa faute, mais cette introduction est exaspérante. Comme ça a l’air simple! Pourtant, en 2017, tout livre sur la «volonté des femmes de faire du bon travail et d’être reconnues par ceux que nous respectons» passe forcément par la torture de devoir mettre d’autres interrogation dans la balance: À quel moment ma confiance en moi devient-elle de l’arrogance? Est-ce que nous luttons pour la bonne cause? Et que faire quand la société ne nous donne pas l’autorisation de rêver? Pas étonnant que, comme le note Megan Garber dans The Atlantic, les féministes américaines souffrent en ce moment «d'une sensation omniprésente d'épuisement par ambition

«Fuck ambition»

Tout au long de Double Bind, les femmes se rendent compte qu’elle sont prisonnières d’une lutte acharnée entre réussite et discrétion, solidité et douceur. Romm, qui se dit «motivée par le désir de contrôler», a senti très jeune que ses aspirations «devaient être gérées avec délicatesse» pour éviter «le jugement négatif des autres.» Elle raconte son ascension dans un cabinet d’avocats de San Francisco et cet homme âgé qui avait qualifié ses manières «agressives» de «rebutantes» dans un mail envoyé par accident à tout le personnel. Cette histoire s’inscrit dans un cadre aussi habituel que fascinant: on incite toujours les femmes à être audacieuses, mais pas trop quand même. On leur affirme que le monde leur appartient, alors que son sexisme pèse de tout son poids sur leurs épaules.

Pour une idée au potentiel commercial si riche, «l’ambition» s’avère étonnamment insaisissable à mesure que la vingtaine de contributrices—auteures et médecins, enseignantes et mères—l’attaquent chacune à partir d’un angle différent, ce qui donne à cette anthologie remarquablement agréable à lire l’effet d’un spectacle d’improvisation où les actrices talentueuses renchérissent tour à tour: «c’est vrai, et en plus…» L’ambition est-elle utile? Dommageable? Est-ce que cela signifie aspirer à la célébrité, au succès ou à la richesse? Vouloir trouver le sens de sa vie ou sa passion? Désirer devenir quelqu’un de plus bienveillant, de plus généreux? Vouloir arrêter de vouloir?

Une anthologie—avec ses points de vue qui se font concurrence—est sûrement la bonne approche pour un sujet dont aucune perspective ne peut espérer englober toute l’étendue. Double Bind résiste à la tentation de simplifier l’ambition pour en faire la perfection incarnée ou le mal absolu, bien que certaines contributrices sont sûrement de l’un ou de l’autre avis. Parmi les partisanes inconditionnelles du pour il y a Lan Samantha Chang, directrice de l’Iowa Writers’ Workshop, qui relie sa soif de succès à «l’invincibilité» de sa mère. Tandis que dans mon essai préféré, Elisa Albert jette un cri de guerre exaspéré: «Fuck ambition.»

J’étais simultanément un spectacle et un imposteur. Je sentais qu’on me regardait mais qu’on ne me voyait pas.

Aussi fascinants que soient les témoignages de la démesure généralisée de l’orgueil mâle à Hollywood («L’apprentissage de l’écriture pour la télévision» explique l’auteure Theresa Rebeck «consiste à vous prendre un tel nombre de coups de pieds dans l’ego qu’il finit par développer un fantasme de revanche») ou la description des défis que les mères à temps partiels ont à relever, ce livre ne m’a jamais paru aussi précieux que lorsqu’il ose être contre-intuitif. Camas Davis analyse comment être à la fois femme et bouchère (elle a lancé la Meat Collective Alliance en 2014) a lancé sa carrière. Elle estime que sa féminité interagissait avec son sentiment d’accomplir une mission, d’une manière qui la rendait plus sexy, plus intéressante—pourtant, écrit-elle, «J’étais simultanément un spectacle et un imposteur. Je sentais qu’on me regardait mais qu’on ne me voyait pas.» (Lire Francine Prose sur le même thème, celui de l’attrait exotique de la femme désirante, me fait m’interroger sur ce que pense Prose du fait que le mot thirsty [assoiffé/e] soit devenu un mot d’argot [désignant une personne cherchant désespérément à attirer l’attention]). Claire Vaye Watkins aborde le sujet par un angle différent, et distingue celles qui s’y précipitent et celles qui la fuient de toutes leurs forces. Erika L. Sánchez révèle comment, étant la première enfant de sa famille d’immigrants à entrer à l’université, ses désirs étaient teintés de tous les rêves extravagants que, pensait-elle, ses parents avaient réprimés. Ses objectifs lui semblaient être ceux de quelqu’un d’autre.

En parcourant tous ces récits, je me suis mise à les classer en ambition «de l’intérieur vers l’extérieur» et «de l’extérieur vers l’intérieur.» La première catégorie d’essais met en scène une conversation toujours en cours qui, malgré sa valeur, peut sembler surexposée. Elle relaie les lamentations du féminisme big business, celles qui alimentent les posts de blogs: les patrons ricanants, la gymnastique de l’équilibre travail-vie personnelle, la culpabilité et l’ambivalence, la peur d’être considérée comme une «connasse». Pour être clair, les essais de Double Bind sur ces sujets ont énormément à nous offrir. Précis, émouvant et vrais, ils critiquent une culture qui se gargarise des rêves des fillettes et se montre hostile aux aspirations des femmes.

Les problèmes structurels face à l'ambition féminine

D’autres essais se penchent sur les problèmes structurels qui rendent les ambitions féminines si difficiles à réaliser. Comme l’observe Ayana Mathis, «l’inconfortable vérité c’est qu’un très grand nombre de personnes travaillent très dur pour toutes sortes de choses et qu’elles ne les obtiennent absolument jamais.» La vacuité du livre En avant toutes tient dans son postulat que, armées de quelques conseils, les femmes peuvent surmonter les obstacles systémiques disposés contre elles: l’absence de congé parental, l’inégalité de revenus, la mise en danger des droits reproductifs. Mais placez une femme dans un contexte qui la condamne à l’échec, et toute ambition devient incohérente. «Je suis issue d’une lignée de battantes» écrit Mathis, qui expose un code de valeur défiant celui de nombre de ses pairs. «Pour nous, une vie se mesure à l’aune de la capacité de survie au moyen d’une élégante improvisation.»

Examiner l’ambition «de l’extérieur vers l’intérieur» exige que nous la mettions en question en tant que manière d’être. Cela implique de s'interroger sur la signification du désir et de se demander si nos objectifs nous appartiennent, à nous, ou à des communautés entières dont les destins sont liés aux nôtres. Cela nécessite de se rendre compte que nous désirons tous des choses contradictoires, et à des moments différents, et que même à un moment précis, il est difficile de savoir, de savoir vraiment, ce que nous voulons.

Dans l’essai probablement le plus polémique de tous, la philosophe Elizabeth Corey demande aux lecteurs de regarder au-delà de l’ambition—au-delà du désir—en tant que principe organisateur. «Le travail et la famille suscitent chez nous deux modes distincts d’être et de relation à l’autre» écrit-elle. «Si nous voulons être honnêtes avec nous-mêmes, il nous faut admettre qu’il est impossible d’ignorer les conflits entre ces modes juste en le souhaitant très fort.» D’un côté: l’idée aristotélicienne de culture de soi, de progrès continu vers le telos. Vous définissez votre objectif: «mère», ou «artiste», ou «PDG» ou un quelconque mélange de plusieurs de ces éléments et vous vous consacrez à évoluer dans cette direction. D’un autre côté: le don de soi et le soin aux autres. Peut-être la mère altruiste s’engage-t-elle dans le même comportement que la mère ambitieuse, mais elle a abandonné son rôle de protagoniste. Elle ne se réalisera jamais comme le fera peut-être sa contrepartie et pourtant—en n’essayant pas d’être la meilleure mère—elle prouve qu’elle l’est. La consternation tranquille de Corey devant les tentatives d’appliquer des orientations professionnelles à la famille et aux loisirs ressort douloureusement sur le papier. Si vous devenez parent, laisse-t-elle entendre, il vous faut abandonner le rêve d’être le meilleur parent; il vous faut rogner quelque peu les coutures de votre telos. Qu’on soit d’accord ou pas (et j’ai largement de quoi alimenter la critique), cet essai propose un rectificatif de la proposition «on peut tout avoir» qui fait du bien par où il passe.

«Mon ambition farouche, qui me semblait si toxique lorsque j’étais une jeune mère, fait de moi une meilleure mère et un exemple à suivre»

Le texte suivant, par Allison Barrett Carter, mère au foyer, réfute les hypothèses de Corey. Carter semble un chouïa sur la défensive lorsqu’elle insiste: «J’aime vraiment préparer des cookies au chocolat tout en expliquant le détail d’arcs narratifs à mes fils avant de prendre un appel téléphonique au sujet de management à but non-lucratif pour une association où je fais du bénévolat.» Mais sa conclusion—«Mon ambition farouche, qui me semblait si toxique lorsque j’étais une jeune mère, fait de moi une meilleure mère et un exemple à suivre»—fait écho, ne serait-ce que parce que le texte de Carter côtoie celui de tant d’auteures qui disent leur regret que leur mère n'ait pas été plus ambitieuse (quelle inversion poignante, une enfant qui rêve d’une vie meilleure pour son parent).

Naturellement, dans notre société, rêver c’est très bien; c’est la possibilité d’obtenir qui crée la difficulté. Qu’est-ce que l’ambition sinon un fantasme auquel on donne suite, une alchimie entre souhait passif et efforts actifs? Peu importent les démarches particulières que nous entreprenons—que nous nous teignions les cheveux pour décrocher le mari idéal ou que nous soyons en compétition avec un collègue pour nous voir confier une mission prestigieuse. Nous autres femmes, dès que nous arrêtons de buller et que nous prenons en main des choses sérieuses, apparemment nous ne sommes plus dignes de reconnaissance et encore moins de soutien étatique.

Un signal au milieu du vacarme

Double Bind, un livre qui explore cette contradiction, est un projet ambitieux. Presque toutes les pages montrent des signes de la lutte d’une auteure qui tente de parler avec honnêteté et nuances d’une chose à la fois culturellement omniprésente et d’une intimité embarrassante. Que reste-t-il à déballer sur «l’ambition»? Quel est le bon point de vue? Ces essais sont alimentés par la volonté de trouver un signal au milieu du vacarme.

Mais même considéré dans son ensemble, Double Bind ne clarifie pas le concept d’ambition; il le complique. Dans ce sens, cette anthologie est empreinte d’un sentiment d’échec étrange et fertile. Peut-être une dynamique aussi singulière que l’ambition ne peut-elle être complètement identifiée. Comme il est remarquable que ces femmes aient été assez fortes pour essayer, et assez sensée, après un certain point, pour s’arrêter et être satisfaites.

Katy Waldman
Katy Waldman (36 articles)
Journaliste