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Vel d'Hiv: moi je ne pardonne pas

Laurent Sagalovitsch, mis à jour le 16.07.2017 à 10 h 38

Il existe des comportements qui se situent au-delà du pardon; celui des gendarmes français, il y a soixante-quinze ans, fut l'un de ceux-là.

Flickr/LastHuckleBerry-Some who have survived the Holocaust, most have not escaped from the pain.

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Le sage nous dit qu'il faut pardonner dans la vie. Pardonner pour aller de l'avant. Pardonner pour tourner la page. Pardonner pour permettre de se reconstruire. Pardonner pour laisser une place à l'espoir. Pardonner pour ne pas macérer dans son amertume. Pardonner pour ne pas vivre dans un deuil perpétuel. Pardonner. Pardonner toujours. Pardonner encore.

Moi je ne pardonne pas.

Je suis un de ceux qui trouvent au pardon le parfum émollient et naïf des Évangiles, cette volonté d’absoudre en toutes circonstances son prochain, cette propension à excuser l'autre de ses pires forfaits, cet amour si fort vis-à-vis de l'autre qu'il permet d'effacer les crimes commis et autorise l'espérance d'une deuxième chance.

Les enfants de la rafle du Vel d'Hiv n'ont eu le droit à aucune forme de chance. Un jour de juillet 1942, des gendarmes français, de leur propre chef, sans même en référer à l'occupant allemand, sûrs de leur bon droit, fiers d'être plus immondes que le plus immonde des nazis, pleins de leur arrogance cocardière, le cœur sec et l'âme trempée à la liqueur du Mal, s'en sont allés les cueillir pour mieux les déporter eux et leurs parents, d'abord au Vélodrome d'Hiver puis plus tard vers des destinations dont jamais personne n'était revenu.

Eh bien cette infamie-là, cette monstruosité, cette lâcheté, cette abomination, cette faute, je ne la pardonne pas, pas plus hier qu'aujourd’hui, pas plus demain que jamais, pas plus dans cette vie que dans la prochaine, quand bien même devrait-elle se passer dans les méandres du néant. Je la porte en moi comme si j'avais eu à la subir. Comme si j'étais né très exactement trente ans plus tôt, comme si, en quelque sorte, j'étais mort avec eux. Mort sans jamais avoir eu la chance de vivre. Mort avant d'avoir vu le jour.

Je demeure persuadé que ces enfants où qu'ils se trouvent, dans l'éternité du néant ou dans les vastes royaumes d'un impossible paradis, ces enfants-là, morts pour rien, morts d'être nés différents, morts simplement de n'avoir pas été baptisés, nous implorent, du plus profond de leur oubli, de leurs sépultures cendreuses, de leurs tombes perdues dans l’immensité du ciel, de ne jamais pardonner.

Il existe des comportements qui se situent au-delà du pardon ; celui des gendarmes français en ce jour de juillet, fut l'un de ceux-là.

Quand le crime commis est par trop odieux, quand il ne répond à aucune logique, quand il est négation même de l'humanité, quand, par sa monstruosité, il échappe à toute forme de châtiment possible, quand il outrepasse toute morale, ce crime-là ne peut être pardonné ni absous. Comme il ne peut être vengé. Il demeure inscrit dans le livre du Temps comme une tâche indélébile dont se souviendront à travers les âges les générations futures.

Et si peuple juif ne s'est jamais vengé autrement qu'en pourchassant obstinément les responsables des massacres sans jamais s'en prendre à la population allemande, il n'a jamais oublié ni pardonné.

Il porte en lui, au plus profond de lui, cette cicatrice qui jamais ne se refermera.

Les enfants du Vel d'Hiv comme tous les autres enfants morts en déportation, comme toutes les victimes du génocide nazi et des autres pogroms perpétrés à travers les siècles, sont nos enfants à tout jamais. Ils vivent dans notre cœur ; ils reposent dans notre mémoire ; ils pleurent dans nos âmes. Ils sont à la fois notre passé, notre présent et notre avenir. Nous vivons pour eux. A travers eux. Avec eux.

Nous savons que si jamais nous pardonnions à leurs bourreaux, si nous acceptions leurs excuses, si nous baissions la garde pour mieux les excuser alors ce serait comme de les assassiner une seconde fois.

L'absence de tout pardon comme le refus de toute vengeance gratuite est la seule garantie de la survie du peuple juif.

C'est là ma conviction profonde.

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Laurent Sagalovitsch
Laurent Sagalovitsch (140 articles)
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