Culture

À tous ceux qui disent «sur Paris»

Jean-Marc Proust, mis à jour le 02.08.2017 à 9 h 40

L'usage immodéré de «sur» a le don de m'exaspérer. Cette préposition tend à remplacer toutes les autres. Est-ce un phénomène récent qui montre l'appauvrissement de notre langue? Réponses normatives et descriptives.

Avez-vous remarqué que la préposition «sur» envahit nos conversations et nos écrits? Mais où sont les «à», «de», «pour»? Tous les jours ou presque, je constate que «sur» les remplace. D'inconvenants barbarismes me chagrinent l'ouïe.

«Sur Tours, sur le tram, on est souvent sur des mouvements sociaux.»

«Alors, là, on est sur une crème d’asperges.»

Sur: préposition star

 

Il suffit de faire un tour sur Twitter ou sur un site d'actualités pour obtenir des dizaines de résultats. Voici un A380 qui arrive sur Paris. Ici, l'on espère un accord UE sur la pêche. Le gouvernement n'est pas en reste dont les travaux portent sur.

Sans être toujours fautifs, ces emplois ne sont guère élégants. Et le recours à une préposition prédominante uniformise le langage, alors que les nuances l'enrichissent, comme l'illustre ce dialogue entre Gérald et Sigismonde sur le verbe s'accorder dans sa forme pronominale.

Dès 2002, Maurice Druon, alors secrétaire perpétuel de l'Académie française, avait identifié le problème.

«Cette pauvre préposition sur est harassée. On la met à toutes les sauces. Elle nous vient après plusieurs avatars du latin super, supra. On l’a chargée au fil du temps de bien des sens, propres ou figurés, matériels ou abstraits. Mais pourquoi lui impose-t-on, de surcroît, d’exprimer des indications qui ne comportent nulle notion de position, de supériorité ou de domination? Il y a là un abus qui devient un tic. Soyons sur nos gardes pour n’y pas céder.»

Il est temps d'enquêter. Je me dirige résolument vers les spécialistes du langage. Une linguiste me répond avec sévérité.

«Votre remarque sur l'usage “à mauvais escient” de “sur” relève d'une vision normative. En linguistique, on cherche plutôt à décrire la langue et ses usages, sans les hiérarchiser.»

J'encaisse le coup sans broncher (j'y reviendrai). D'autant plus que je ne suis pas le seul à souffrir. Des lamentations sourdes se font entendre, sur les forums de profs exaspérés, sur Wikipedia, sur une langue sauce piquante (le blog des correcteurs du Monde, qui dénoncent des «arrivées sur zone»), sur des sites québécois qui s'offusquent d'anglicismes syntaxiques. 

Sur: un emploi strict et flou

Comment utiliser «sur»? Y a-t-il des règles intangibles? Des exceptions? Oui!, répondent le bureau de la traduction du Canada (d'après, au-dessus, proportion, lieu, direction...) ou l'Académie française pour qui on doit dire «à Paris», surtout pas «sur Paris».

«La préposition sur ne peut traduire qu’une idée de position, de supériorité, de domination, et ne doit en aucun cas être employée à la place de à ou de en pour introduire un complément de lieu désignant une région, une ville et, plus généralement, le lieu où l’on se rend, où l’on se trouve.»

Ainsi, l'approche la plus courante de «sur» est spatiale: «à la surface de». La mouche est sur le plafond. Je suis sur la route (mais dans mon lit). Il en est de même pour «lorgner sur», m'explique Benjamin Fagard (Lattice, CNRS). «Dans le cas des prépositions spatiales, on décrit souvent une vision, une perspective, plutôt qu’un déplacement. Lorgner sur relève de la même logique que: la fenêtre donne sur le jardin.»

Vient ensuite l'utilisation de «sur» pour «à propos de» avec des emplois typiques liés à la notion de support, que l'on trouve dans la description d'activités intellectuelles (travailler sur, se prononcer sur, se pencher sur...), poursuit-il. En observant des emplois moins typiques: «“la vision précise de Theresa May sur le Brexit reste pratiquement inconnue” . On attendrait plutôt sa vision du Brexit, mais il a dû y avoir ici l'attraction de “son opinion” (sur le Brexit) en arrière-plan.» 

Enfin, «sur» marque l'expression d'une domination: l'emporter sur, primer sur...

Ces approches ne sont pas forcément les seules mais elles définissent en quelque sorte un territoire dont, force est de le constater, nous parvenons souvent à nous échapper.

Les grands écrivains sont de mauvais élèves

 

Comme toujours en de pareilles circonstances, Le Bon usage (Grevisse et Goosse) s'impose. Et, comme toujours, cet ouvrage merveilleux apporte quelques réponses, plein de nouvelles questions et quelques mauvais (?) usages. Surprise, les écrivains les plus renommés ont une vision très personnelle de cette préposition: 

«Il en est qui rêvent sur des images qui se forment dans leur esprit (...). d'autres rêvent sur des objets.» (Henri Bosco

«Tu mets ta confiance sur quelques lettres mystérieuses.» (Montesquieu

«Je suis blasé pour le moment sur Paris.» (Stendhal)

«J'ai passé outre, me fiant sur ma raison.» (Nerval)

«Une députation de la Chambre des représentants étant venue le féliciter sur sa nouvelle abdication.» (Chateaubriand)

«Je réfléchis immédiatement sur ce phénomène.» (Maupassant)

(Même Flaubert commit de telles indélicatesses mais, comme il s'agit de mon écrivain favori, je préfère ne pas en parler.) 

De la start-up préposition au monopole

Évidemment, ces licences poético-prépositionnelles ne sont pas uniquement dues à des plumes prestigieuses. Tout un chacun s'emploie à mettre du sur là où il n'est pas prévu. Simple question de concurrence entre prépositions, indique l'ultra-libéral Bon usage, qui décrit un match permanent où les meilleures (?) s'imposent. Ainsi:

«Concurrence entre contre, après et sur, pour des verbes exprimant l'idée d'hostilité: contre est traditionnel; après, plus familier, tend à se généraliser; sur est surtout usité en Belgique; mais il y a d'autres constructions encore.»

Et voici comment vous trouvez des aboyer contre, aboyer après, aboyer sur, aboyer à... voire aboyer sans préposition:

«Nous fûmes aboyés, hurlés, vociférés au passage de chaque barricade.» (Céline)

Cette concurrence touche donc toutes les prépositions à des degrés divers. Au service du Dictionnaire de l'Académie française, Patrick Vannier déplore«l'extension de “en”. On entend de plus en plus “en préfecture” ou “en mairie”. Or, ces usages abusifs peuvent dénaturer le sens. Ce n'est pas la même chose d'être “à la caisse” ou “en caisse”. Inversement, “à” remplace “de” dans des expressions comme “la voiture à ma soeur”.»

Le fait est fréquent dans l'évolution de la langue, observe Pierre Larrivée, sémanticien de la grammaire, qui co-dirige avec Florence Lefeuvre le projet Fracov. Et cela se traduit aussi par de légers changements de significations.

«Il y a une concurrence entre deux variantes et, à la fin, l'une des deux est utilisée de manière massive tandis que l'autre disparaît. La nuance devient alors moins perceptible. Ce sont des évolutions qui s'observent dans des périodes d'un siècle à un siècle et demi. Ainsi de pour. On n'entend plus guère “je pars pour Paris” et encore moins “pour intelligente, elle l'est tout à fait”.»

Des emplois lourds de –légères– significations

Ces «petites nuances», poursuit-il, sont une forme d'enrichissement de la langue. 

«Je suis sur Paris introduit un effet d'approximation, qui peut englober la région parisienne, à la différence de “je suis à Paris” où l'on se situe forcément dans la capitale. Et cela traduit aussi l'évolution d'un emploi de mouvement –je vais sur Paris– à celui d'une localisation. C'est une étape de plus dans ce que le mot suggère.»

Les nuances peuvent être d'une grande subtilité. Si écrire sur un cahier, sur un registre, sur un agenda est fréquent, on écrira dans un journal mais sur Slate (dans Slate? En Slate? Sur l'ardoise...). Et on aura de même lu un article dans ce journal. Mais le Littré autorise sur si le journal est étendu devant soi. Même s'il est rare que cette situation «soit nettement réalisée», observe Le Bon Usage.

«Je ne comprends pas pourquoi tu as été si étonné de voir ça sur le journal.» (Ionesco)

Parfois, les explications rendent fou. On est sur un balcon, mais dans une loggia (qui est un balcon fermé) et sur, sous ou dans une véranda!

J'accuse sur Zola

Revenons à Maurice Druon et notons ces mots: «On l’a chargée au fil du temps de bien des sens, propres ou figurés, matériels ou abstraits.» Au fil du temps: comment la préposition sur s'est-elle imposée? 

Benjamin Fagard (Lattice, CNRS) est à la fois spécialiste de l’histoire des prépositions et grammairien. Il me livre le scoop du (XIXe) siècle.

«Il est toujours complexe de retracer l’évolution des emplois», avance-t-il prudemment. Mais il fait aussitôt des recherches. À partir de la Grande grammaire historique du français (GGHF) et de la base Frantext (ATILF, CNRS, 5.116 références, 297.385.241 mots, du Xe au XXIe siècle), il questionne un impressionnant corpus de données et... 

Source: Benjamin Fagard (nb: les données des premiers siècles sont insuffisantes pour présenter des résultats fiables).

«Les données semblent montrer une croissance très nette des emplois du type [verbe de mouvement + nom propre de lieu] quasiment inexistants avant le XVIIe siècle, à part dans des emplois de mouvement causé, du type taper sur quelqu'un. Ils sont très fréquents en particulier au XIXe siècle, moins au XXe. Les origines sont militaires: “il marche sur”, “il se dirige sur”. Et c’est avec Zola, dans La Débâcle, que ça a explosé. On y trouve une cinquantaine d’occurrences: marcher sur, se diriger sur, faire retraite sur, se replier sur…” Il est probable que Zola a été influencé par ces expressions militaires ou qu’il a souhaité les reproduire.»

Zola.

Tout ça, c'est la faute à Zola.

Dès lors que le défenseur de Dreyfus s'est permi de surreprésenter sur, la préposition progresse sans vergogne.  

Dans la base Frantext, Benjamin Fagard observe «une augmentation de fréquence non négligeable entre la fin du XIXe et le début du XXIe siècle. On passe d’environ 3.700 occurrences par million de mots à plus de 4.100, soit plus de 10% d’augmentation. Si cela traduit effectivement une augmentation comparable dans la langue française, il n’y a rien d’étonnant à ce que sur ait “envahi” de nouveaux contextes d’emploi.»

Du champ de bataille au champ sémantique

Voici comment de marcher sur Sedan, défaite militaire, on passe à vivre sur Paris, défaite grammaticale. Dans certains cas, l'analogie militaire devient évidente: on écrira «sur le pré« lorsqu'il abrite un duel, comme on écrit sur un champ de bataille, mais l'amour sera toujours dans le pré. 

Au XXe siècle, Benjamin Fagard constate «l’émergence d’emplois encore plus spécifiques», avec “travailler sur” qui apparaît dès 1912-1920. Cet usage de la préposition n’est plus celui d’un déplacement, mais est intimement “lié au support”. Ainsi, «dire: “Je travaille sur Voltaire” montre que mon travail dépend de Voltaire. Sans lui, je ne peux pas travailler.» 

De fait, le recours à cette préposition s'observe de plus en plus fréquemment dans la plupart des écrits à caractère professionnel, qu'il s'agisse d'urbanisme, de médecine («la paralysie faciale survient sur une otite traînante») ou de toute autre profession.

Pour Benjamin Fagard, «on est sur un mouvement social» est un emploi «lié à une langue technique, avec un verbe sous-jacent: déboucher sur un mouvement social». À ces extensions du domaine de la lutte des prépositions, Grevisse et Goosse ajoutent la notion de durées («sur la période», «venir sur ses trente ans...») avec, là encore, une forme d'approximation: sortir sur le coup de huit heures, sur le midi.

Grammaticalisation de la préposition 

L'invasion de «sur» dans notre langue traduirait pour Benjamin Fagard une grammaticalisation de cette préposition. «Si “au-dessus” a un sens propre, il n'en est pas de même de “sur”, qui doit être accompagné d'un autre mot pour avoir du sens.» Mais ce n'est pas figé. Sur pourrait évoluer, à l'image de  la «préposition de (dans il vient de Paris) qui amène au déterminant partitif et indéfinis du vin, des chevaux, par exemple).»

Après l'approche descriptive, retour au normatif, à la vérité pure de la langue parfaite. À l'Académie, où l'on défend une approche normative, Patrick Vannier observe un phénomène conjoint de généralisation et d'irritation.

«La faute est commise plus souvent et le nombre de personnes que cette faute dérange va croissant. On reçoit de très nombreux courriers de personnes exaspérées par les usages fautifs du français... Je ne sais pas si on pourra lutter, mais on n'est pas les seuls à se battre. et ces personnes sont bien plus normatives que l'Académie elle-même. Certains sont de vrais puristes!»

Ceux-là suivent sans doute à la lettre les (faux) conseils de Pierre Larrivée, dédaignant la pratique vernaculaire pour la pratique normée.

Les autres se sont résignés, comme moi après avoir écrit cet article et y avoir perdu ma grogne et mes certitudes, à voir sur continuer d'envahir leurs lectures et les échanges avec nos contemporains, ces rustres. Petite consolation, me fait remarquer Benjamin Fagard: nos ancêtres latins comme nos voisins sont également victimes de cette malédiction.

«La plupart des emplois de sur sont déjà attestés en latin pour super. De manière générale, les extensions sémantiques qui semblent caractériser sur (de au-dessus de à à propos deau moment de, etc.) se retrouvent dans d'autres langues, cf. sobre este tema en espagnol, once upon a time en anglais, über etwas nachdenken en allemand, pour ne citer que ces langues.»

Conclusion: sur étant permis mais pas certain. Puriste ou évolutif? À vous de choisir. En attendant, vous pouvez continuer à pleurer avec «malgré que», «après que» ou «ceci dit».

Jean-Marc Proust
Jean-Marc Proust (167 articles)
Journaliste